Abus de méfiance
de Patricia Oudit

- Il faut faire confiance aux gens.
Je suis dans le wagon 13, ou le 14 peut-être, le deuxième après celui de tête en tous cas (je n'ai pas l'intention de traîner en sortant de la gare) et le type quasi chauve qui me parle me semble être un de ces faux jeunes qui approche en toute perfidie la soixantaine. Pour un peu, je serais presque tenté de le croire. Il fait beau, la météo a parlé de nuages de chaleur avant même que je pose un pied hors de mon lit ce matin, et j'ai toute raison de penser que mon avenir sera aussi douillet et chaud que ma couette au moment où je l'ai prématurément quittée. Je suis crevé, mais plein d'enthousiasme pour la suite de mon existence. Je viens de finir mes cours de physique au lycée : des cliques entières de matheux à préparer pour les concours, une tripotée de petits caméléons venimeux à l'aise dans leurs gadgets, successeurs obligés de papas-tout-équipés aux émoluments abusifs, et auxquels je n'accorde justement aucune confiance. Une source inépuisable de tracas, poussées d'acné à retardement et libido éruptive en sus. Désormais, il va falloir qu'ils se débrouillent sans moi. Le dernier conseil de classe a été particulièrement éprouvant, entre des parents d'élèves vindicatifs accusant l'école laïque et républicaine d'un déplorable et subit relâchement, et le nouveau proviseur, qui, acculé à une délicate séance d'auto-critique s'est mis à pleurnicher sur les derniers taux de réussite parus dans le Figaro Grandes Ecoles : "un honteux trucage, Albert Schweitzer du Raincy devant nous, on aura tout vu" !
Il faut dire qu'avec l'ancien proviseur, parti à la retraite un an plus tôt. Nous avions vécu une période particulièrement faste : dix ans en tête des classements, loin devant Henri IV et Ginette (Sainte-Geneviève). Des mères en liesse réclamaient leur part de miracle et se crêpaient le chignon six mois avant les résultats du bac pour faire inscrire leurs rejetons dans notre vénérable institution. Elles avaient la vaniteuse certitude de pouvoir se payer les clefs du coffre à porte blindée donnant accès Aux Initiales Dorées : X, HEC, ENA... Un placement coûteux, mais aussi ronronnant et sans surprises qu'un chapelet de Sicav. De quoi assurer la pérennité de la Safrane de fonction et de l'Espace à injection familiale.
C'est bien fini tout ça. Il était temps que je m'en aille. Je me sentais de plus en plus inapte à supporter cette récente médiocrité. Sans parler de ma réputation à transformer des cancres cyniques en bêtes à concours allait finir par en souffrir.

J'ai donné ma démission hier à 17 heures, juste après le fameux conseil de classe, alors qu'un reliquat de parents d'élèves intégristes occupait encore la salle de réunion et réclamait la tête du nouveau proviseur, modèle geignard et couperosé du nez, en provenance directe de l'enseignement catholique privé hors contrat. Quand je lui ai annoncé ma décision après avoir précisé qu'elle était totalement irrévocable, celui-ci a trouvé que j'aurais pu attendre mes trente-quatre ans, et quand je lui ai répondu "pourquoi pas quarante, tant que vous y êtes ?" Il n'a pas su quoi répondre. J'avais donc raison de le trouver un peu juste. Plutôt rembourser l'Education Nationale pendant cinq ans que de côtoyer un tel minable une minute de plus.

Voilà bien dix minutes que j'évite le presque chauve. Il a d'ailleurs l'air de m'avoir occulté de son champ de vision lui aussi. Il fait les mots croisés de l'Express et le rictus de concentration qui contracte ses tempes me fait réaliser à quel point je hais les définitions, alors même qu'elles régissent mon existence depuis que je suis en âge de raisonner. Qu'ai-je fait de ma vie à part réagir à des définitions qui amenaient, par les chemins les plus tortueux possibles, à une solution ? A une solution programmée, chiffrée et unique, un joli cocon cartésien dont on s'extirpe difficilement, la cervelle pleine de courbatures, mais qui vous donne la valeur exacte de la liberté.
Car j'entends bien être libre. Qu'aucune contingence ne vienne plus me barrer la route, ou je lui ferais voir !
Plus de problèmes, plus de définitions. Juste des visions paisibles, comme celles qui m'attendent en bout de quai : une splendide villa, sorte de décor de péplum flottant sur le lac Léman, des centaines d'hectares de terrain (il y a un moment où il est plus décent de rester flou), une piscine en forme de harpe débâchée avec amour et tremblements par le petit-fils de Lili Laskin en personne- qui se trouve être mon futur voisin-, deux courts de tennis en terre battue... Rien que d'imaginer mon flambant retraité de père tout aussi fraîchement reconverti en propriétaire helvétique sirotant son Jack Daniel's accoudé sur la balustrade en marbre rose de la terrasse, un sourire point sur mes lèvres. Hormis quelques détails pratiques à régler qui me gâchent un peu ce paysage princier, je ne saurais penser qu'aux perches perdues d'avance qui vont danser autour de mon hameçon, au clapot de l'eau claire contre le yacht racheté le tiers de son prix d'origine à une race d'émir rare -puisque ruiné-, au halo cramoisi du soleil qui se couche sur le lit blanc des Alpes... Un jour béni. En congé pour l'éternité, une perspective qui me donnerait le vertige si j'y étais sujet. Ce qui n'est pas le cas, à mon grand regret d'ex-petit prof avide de sensations fortes.

Le chauve se dandine sur son siège. Je ne saisis pas pourquoi il s'est mis à me parler alors qu'il s'est tenu coi, presque austère depuis le départ de Paris. "Genève, terminus du train" vient d'être annoncé dans une friture réglementaire où j'ai pu déceler une pointe d'aïoli. L'employé Servair de service est de Marseille, il a été muté sur le Paris-Genève pour folkloriser la ligne, "trop neutre au goût de la direction" m'a-t-il confié alors que je grimaçais devant mon café de Colombie à 13 F la tasse.
Je me lève pour remettre ma veste, mais mon avenant voisin intervient.
- Il reste encore au moins vingt minutes avant l'arrêt du train. Les agents français anticipent toujours sur la lenteur présumée des voyageurs suisses. Ce qui ne manque pas de pertinence.
J'acquiesce en silence pour le remercier de sa prévenance et je me rassois. Je ne fais pas partie de ces optimistes qui pensent qu'entamer une conversation de vingt minutes peut enrichir les quelques heures suivantes. Ou alors, j'ai besoin de préliminaires.
Mais il remet ça sur le tapis.
- Je suis sûr qu'en dépit de vos efforts, je vous inspire de la méfiance.
Il dit ça d'un ton de redresseur de tort, et je vois des fossettes apparaître dans le gras rosé de ses joues. Je cherchais le mot. C'est un rubicond. Un rubicond sûr de son fait. Qui recherche dans le désert de son crâne une touffe de cheveux égarée sur le devant, comme un oasis en friche de verdure éternelle qui aurait fait de la résistance du mauvais côté, et dont il assagit le plus gros de deux doigts boudinés. Dois-je lui répondre, faire le mal poli en lui disant qu'il ne m'inspire rien du tout ? Non, car, l'homme à la calvitie bizarre poursuit déjà :
- Les gens méfiants sont des esclaves. Ils sont esclaves de leur malhonnêteté. Ce sont des escrocs, des voleurs et des menteurs en puissance. Tout comme les peureux. Savez pourquoi ces gens-là, ont la trouille ? Ils ont la trouille parce qu'ils s'approprient la tragédie du monde. Tout ce qui arrive aux autres peut leur arriver à eux. Pour les méfiants, c'est pareil. Ils se méfient parce qu'ils savent ce qu'ils sont capables de faire.
Un rubicond sûr de son fait doublé d'un moralisateur ferroviaire.
Il faut que je dise quelque chose.
- Me soupçonneriez-vous, par hasard, d'être méfiant ?
- Sauf votre respect. J'ai le défaut d'être observateur. Je vous ai vu vous lever à chaque arrêt, soit six fois -si l'on exclut deux allers-retours aux toilettes que je soupçonne fort d'être des prétextes- afin de vérifier que votre valise -une valise grise de taille plus que raisonnable, qui est à l'entrée du wagon, et que vous avez pris une peine infinie à dissimuler derrière une rangée de sacs à dos, en face des toilettes- était toujours là. J'en ai déduit que vous pensiez que ce train pullulait de pickpockets.
Un léger accent a réussi à s'immiscer dans cette longue tirade. Un rubicond étranger, latin, espagnol peut-être ?
Je feins l'indignation outrée du citoyen dans son bon droit :
- Est-ce un mal de tenir à ses affaires ?
- Oh ! bien que sûr que non. Ce qui est mal, c'est de croire qu'en chacun des passagers de ce wagon sommeille un voleur. Nous sommes en première, ici. Les gens pourraient finir par mal le prendre. A votre place, je n'aurais pas pris l'omnibus : le direct ne s'arrête qu'une fois. Ca fait du souci et des soupçons en moins.
Je ne peux m'empêcher de sourire en sortant une cigarette. Il me tend son briquet puis s'en allume une. Je regarde ma montre. Il reste un quart d'heure pour laisser le temps à l'inertie suisse de se mettre en branle. Quinze minutes pour faire de la psychanalyse, une banquette SNCF en guise de divan, avec un latin gras et glabre qui hésite entre Freud et Ménie Grégoire, c'est peu, mais finalement, ça relaxe.
- Vous pensez vraiment que les gens ont remarqué ?
Mon ton candide le fait visiblement roucouler.
- J'ai surpris à chacun de vos déplacements quelques œillades amusées. L'ironie qui précède l'agacement.
- Je dois tenir ça de mon père. Il passe son temps à me dire qu'il ne faut jamais s'éloigner de son bien.
- Il doit être riche alors. Il n'y a qu'un riche pour tenir de tels propos.
- Il ne se porte pas trop mal, je vous remercie.
- Tant mieux pour lui. Mais là n'est pas la question. Me répondriez-vous si je vous demandais ce qu'elle contient ?
Il prononce "elle" comme s'il venait de briser un tabou ancestral, assorti d'une malédiction.
- Évidemment, non. Ca ne vous regarde pas.
- C'est un élément de réponse dont je n'ai pas besoin. Je sais depuis le moment où je vous ai vu monter dans ce train que votre valise renferme des choses inavouables. Et bien trop lourdes pour être hissé dans un des rangements au-dessus de nos têtes.
- Comme ?
- Un quelconque butin. Obtenu de façon illégale. C'est à vous de bien vouloir me le préciser. Mais, en réalité, je ne compte pas sur vous. Je peux imaginer.
D'un geste théâtral, le rubicond dégarni jette son mégot dans une tasse en plastique où tiédit une marinade de Colombie. Treize francs de foutu en l'air.
Je ne relève pas. Nous allons arriver en gare de Genève dans un peu plus de dix minutes et il faut que je respecte l'une de mes nouvelles lois d'oisif : fuir le conflit.
Je tente une esquive (faiblarde) :
- D'où vous vient votre pointe d'accent ? De Gallice ?
Mais il s'accroche. En fait, j'étais sûr qu'il ne répondrait pas plus à ma question qu'il n'attend de réponses à ses grotesques accusations. Seul l'infondé, le fantaisiste, et l'hypothétique l'amusent ; il structure le tout pour établir sa vérité. Et il me veut sur son bel échafaudage.
- Imaginez une seconde que vous ayez une luxueuse valise sous le nez. Elle est là, dans un recoin, presque invisible et d'ailleurs personne ne semble y prêter attention. Que feriez-vous ?
- Je ne m'en approcherais pas. J'aurais trop peur qu'elle m'explose à la figure !
- Réaction primale de méfiance ! Qu'est-ce que je vous disais ! Essayez de ne plus penser aux attentats.
Imaginez que vous êtes seul, il ne reste plus que vous dans le train. Vous et cette splendide valise.
- L'idée m'effleurerait peut-être.
- Quelle idée ?
- De la prendre. Je la prends et je l'emporte chez moi.
- Ce serait un vol.
- Si vous dites qu'elle n'appartient à personne.
- Je n'ai jamais dit qu'elle n'appartenait à personne. J'ai dit : personne ne semble y prêter attention. Si elle est là, c'est qu'on l'y a apportée. Peut-être vitale pour son propriétaire.
- D'accord. S'il y a des papiers à l'intérieur ou des choses strictement personnelles avec une adresse, je les renverrais.
- Et vous garderiez les beaux costumes, les bijoux en or, les chemises, les chaussures de marque et l'argent pour vous ?
- Rien ne dit que le contenu soit à la hauteur du contenant. J'ai connu une femme qui virevoltait avec un sac Hermès dans lequel il n'y avait en tout et pour tout qu'un paquet de chewing-gum ouvert, dont un mâchonné, un crayon de papier sans mine et un vieux talon d'escarpin.
- Vous fouillez dans les sacs des demoiselles ? Mon voisin est au bord du rictus, sa langue passe sur ses lèvres qui hésitent entre triomphalisme et déception.
Je lui décoche un froncement de sourcils mi-réprobateur mi-nargueur (plus haussement d'épaules faussement contrit), histoire de déclencher une contre-offensive à la hauteur.
- Si j'ai regardé à l'intérieur du sac, c'est que je pensais y trouver une carte d'identité : je l'avais trouvé dans la rue et je l'ai sagement rapporté aux objets trouvés. Le jour même de l'anniversaire de ma petite copine qui n'avait même pas les moyens de rêver à Hermès. Pas plus que moi, j'étais étudiant à l'époque.
- Admettons que le contenu soit à la hauteur du contenant, reprend mon voisin, qui a choisi de ne pas saluer le geste d'honnêteté dont je n'ai jamais eu l'occasion de m'enorgueillir.
(Mon intimité, pas plus que mon passé n'entrent donc dans le cadre de ses investigations).
- Vous ne me demandez pas, dis-je pour l'agacer tout de même un peu, comment il se fait qu'en ayant trouvé le sac puis en l'ayant rendu aux objets trouvés, je puisse en décrire la virevoltante propriétaire que je ne suis donc pas censé avoir vue ? Je vous imaginais avec plus de suite dans les idées.
- Admettons que le contenu soit à la hauteur du contenant, répète-t-il, la fossette qui se contracte en creux (un signe d'énervement ?)
- Eh bien figurez-vous que je l'ai croisée aux objets trouvés. Je l'ai reconnu parce sa jupe virevoltait et était assortie à son sac. Et qu'elle boitait à cause de son talon cassé. Elle venait tout juste de retrouver la mémoire.
- J'ai plus que de la suite dans les idées. Je suis sottement têtu. Alors, cette valise ?
- Alors, pourquoi pas ? Si ce type a oublié sa valise, c'est qu'il n'y faisait pas vraiment attention. Et s'il n'y faisait pas attention, c'est qu'il n'en avait pas réellement besoin.
- On peut être pauvre et étourdi.
- Vous essayez de démontrer quoi, là ?
- Que vous ne faites qu'étayer ma théorie de départ. Si vous n'avez pas cessé de vous lever pour vérifier que votre valise n'avait pas été volée, c'est parce qu'outre le fait qu'elle contienne un butin, je ne doute pas un seul instant de votre réaction devant une valise sans propriétaire. Vous passez votre temps à soupçonner les autres de ce que vous feriez vous-même en pareil cas.
- En d'autres termes, vous m'accusez d'être un voleur ?
- Un voleur potentiel, cela fait une différence.
- Juste une insinuation alors ?
- Une simple et inoffensive déduction. Il faut savoir regarder la vérité en face, parfois. Vous permettez, je vais aux toilettes avant que le train n'arrive.
Il se lève. C'est alors que je m'aperçois que mon rubicond rebique au-dessus de sa ceinture en vachette pleine fleur : son bedon, insoupçonnable sous la tablette qui nous séparait jusqu'à présent, frotte contre celle-ci. Un épais d'Espagne. S'il m'asticote encore, je le trouverai probablement très vilain et totalement dégarni. Tandis qu'il s'éloigne et que le train ralentit, je consulte encore ma montre.
Ses affaires sont étalées sur la tablette, devant mes yeux. Il y a un quotidien que je ne lis jamais parce qu'il est à droite, trois magazines, dont l'Express ouvert à la page mots croisés (sur lesquels mon dégarni d'érudit a lamentablement séché car je remarque que la grille n'est pratiquement pas remplie), un jeu d'échec électronique avec lequel je ne l'ai pas vu jouer, un paquet de Winston light à moitié ouvert où il ne reste que trois cigarettes, un briquet tempête. Sous l'un des journaux, je peux aussi deviner un bout de cuir marron usager, sûrement un portefeuille.
Un test.
Un piège grossier.
Je lui pique son portefeuille et sa thèse en sort renforcée. Un voleur qui n'attend qu'une potentialité contre un moralisateur confiant qui souhaite faire coller ses actes à son discours.
Monsieur est joueur, il se laisse emporter, faisant preuve d'un brin de naïveté. Voici ce que je vais m'autoriser : un coup d'œil dedans. Petite curiosité de voleur en devenir. Je vérifie que personne ne m'observe, que mon chauve de Gallice se soulage encore dans les toilettes, puis j'écarte nonchalamment les journaux et prends d'un air on ne peut plus dégagé le portefeuille, en dépit de la décharge d'adrénaline qui m'électrise le bras coupable. Au même instant, le train stoppe, et il me semble percevoir un claquement. Sûrement la porte des toilettes. Le fait est, mon chauve se trouve devant la vitre qui s'écarte automatiquement à son approche. Il pénètre dans le wagon et avance dans ma direction d'un pas incroyablement léger en regard de son encombrement. Il regarde par terre. Un répit qu'utilise d'instinct ma main, alors suspendue en l'air, pour se ruer dans ma poche de veste. Allez, je me console, juste pour voir. Je lui tendrai sur le quai, histoire de me payer sa tête. Ne mérite-t-il pas une petite frayeur ? Je suis prêt à abonder dans son sens : ne jamais faire confiance aux méfiants. Comme ça tout le monde sera content.
En essayant de rester naturel, je rassemble mes affaires, tandis que mon petit chauve se tortille et s'étire pour atteindre une mini mallette noire qu'il a rangé en haut. Il faut que je m'éclipse avant qu'il ne s'aperçoive de la disparition de son portefeuille. Encore faudrait-il que les gens devant moi dégagent leurs affaires et se dirigent rapidement vers la sortie.
Tout à coup, mon chauve me fixe. Il vient de dégager sa tablette. Il fouille dans toutes ses poches, en insistant dans celles de sa veste. Il me sourit, un peu gêné.
- Je crois que j'ai oublié quelque chose aux toilettes. A bientôt, si on ne se revoit pas.
Je le regarde se frayer habilement un chemin à travers le couloir encombré, donner d'imperceptibles mais efficaces coups d'épaules de gauche et de droite : en moins de deux, sans heurts, ni plaintes, le voilà à nouveau à hauteur des toilettes. Seule, une grande femme grisonnante laisse son Teckel revendiquer à sa place son mépris du resquilleur.
Il me faut faire vite. A mon tour, je fends la foule en me faisant huer, mais, malgré la peur que mon chauve ne ressorte avant que je ne sois sur le quai, il y a longtemps que je ne me suis pas senti dans un tel état de jubilation. Sans doute le cuir tendu du portefeuille, aussi gras et joufflu que celui de son propriétaire que je sens à travers la poche de ma veste. J'ai hâte d'être dans le taxi pour voir ce qu'il contient. Peut-être du liquide, sûrement même, et aussi un chéquier et une multitude de cartes magnétiques, dont au moins une carte de crédit. Un rubicond plein aux as, je cherchais le mot. A qui j'ai décidé le plus inconsciemment du monde de ne pas rendre son bien.
Plus qu'une retraitée qui serre son sac si fort contre elle que les veines de ses frêles poignets en bleuissent -encore une malhonnête en train de se trahir!- et un couple d'amoureux à effacer et je serais à l'air libre. La sueur, qui a déjà innondé la racine de mes cheveux fait désormais du goutte à goutte sur mon front. Je regrette de n'avoir pas pris de mouchoir sous prétexte que je ne me mouche jamais. Pickpocket, voilà un métier sous-estimé, question tension. Pourtant je croyais avoir de l'entraînement. Avec mes élèves, s'entend.
Je suis presque sorti d'affaire : il ne reste plus devant moi que le couple d'amoureux. De là où je suis, je peux voir leurs deux énormes sacs à dos derrière lequel j'ai camouflé ma valise. Au fait, où est passé mon chauve ? Toujours aux toilettes ? La tête dans la cuvette, à moi, au secours, je ne me suis pas méfié et on m'a volé mon portefeuille ! Sa fierté de moralisateur présomptueux l'empêche de m'accuser. Il faut savoir regarder la vérité en face parfoooois !
Ca y est, les tourtereaux ont pris leurs sacs à dos, la demoiselle me fait un grand sourire que je lui rends, nous sommes heureux tous les deux, elle la charmante insouciante, moi le vilain méfiant. Je la suis des yeux sur le quai un instant, elle donne la main à son fiancé, un type quelconque, le genre moyen de partout, sans même le charme de la laideur, dont on s'interroge sur les qualités cachées et qui, devant l'absence de réponses, finit par acquérir une réputation de bête de sexe. Mais, elle, elle ne se pose aucune question, elle l'attend sur le quai et elle sait pourquoi. Quand elle lui prend la main, j'aperçois l'alliance qui fait défaut à son compagnon. Est-ce l'illégitimité de la situation qui la rend si amoureuse ?

Je me retourne vers ma valise.
Qui n'y est plus.
Pris de panique, je me mets à regarder dans tous les sens, mais la sueur qui ruisselle entre mes cils brouille ma vue. Je me retourne vers les toilettes, la porte est toujours fermée, elles sont toujours occupées. Je suis le dernier, tous les passagers sont descendus. Je vois passer le chef de gare sur le quai. Je le hèle, ouvrez cette porte, il y a quelqu'un là dedans, avec ma valise. Il me regarde sans comprendre.
- Pourquoi voulez-vous que quelqu'un s'enferme là-dedans avec une valise ? Vous trouvez qu'il y a déjà pas assez de place comme ça ? De toute façon, ces wc sont condamnés. Alors je vois pas bien comment quelqu'un aurait pu y rentrer.
- Je vous jure que j'ai vu quelqu'un y rentrer.
- Vous avez cru.
- Il m'a dit qu'il allait aux toilettes.
- Faut pas croire tout ce que les gens vous racontent. Y a personne là-dedans. Il est sûrement aller pisser plus loin. En wagon non-fumeur.
Logique fonction publique. Implacable discours technique qui se fout de la solution du problème. Je me mets à trembler comme une feuille.
Je me passe une main moite dans les cheveux en regardant le chef de gare s'éloigner. Ma valise volée. Par un chauve épais et très vilain qui ne m'inspirait, en dépit de mes efforts, rien qu'un petit brin d'agacement.

Heureusement, il y a le portefeuille. Dans le portefeuille, une adresse, c'est certain. J'attends d'être dehors, sur le parking de la gare pour le sortir de ma poche. Je sépare chaque volet pour faire tomber le contenu sur un capot de voiture. Je fouille fébrilement dans chaque recoin avec mon index, mais il n'y a que ça. Pas de passeport, ni de carte d'identité. Juste de la poussière qui moutonne sous et sur l'ongle de mon index et des coupures d'articles de journaux pliées en quatre. Avec des photos. Et sur les photos, mon chauve, plus affable que jamais, ses deux grosses joues qui se détachent sur l'arrière-plan jauni et ses fossettes rosées qui se gaussent de mes larmes de rage quand je lis un des titres : "Armando Diaz, l'arnaqueur du Paris-Genève a encore frappé : des dizaines de passagers dépouillés portent plainte." Armando Diaz, un nom de roman de gare.
Grotesque.

Quand je suis arrivé chez mon père, deux jours plus tard, (deux jours pendant lesquels j'avais, dans une chambre d'hôtel standard en face de la gare, tergiversé entre remettre la main sur l'insaisissable Armando, trouver une excuse valable, ou m'entraîner à une délicate séance d'auto-critique publique, le tout sans oublier de pleurnicher avec effusion sur mon sort) il écoutait la radio en fronçant les sourcils sur la terrasse en marbre rose. Le Jack Daniel's à portée de main, fidèle à l'image que je m'en étais forgée.
Armando Diaz est un nom d'emprunt, évidemment. La pointe d'accent aussi. La Gallice n'a existé que dans mon imagination débridée de prof de physique remis en liberté après des années de réclusion entre chiffres et formules toutes faites.
Pour les perches et le coucher de soleil, il faudrait repasser, je l'ai vu tout de suite, c'était aussi limpide que l'eau du lac que mon père fixait sans intérêt de ses yeux gris tempête. C'était l'heure des infos de la mi-journée. Le poste hurlait, du moins c'est ce qui m'a semblé. Les flics suisses, rendons hommage à leur célérité si souvent mésestimée, avaient arrêté Armando Diaz, ressortissant aussi suisse que je suis sot. Il avait été intercepté une journée auparavant aux abords de la gare de Genève (j'aurais pu faire un effort, je le reconnais, regarder de temps en temps par la fenêtre de mon hôtel minable par exemple, au lieu d'imbiber ma taie de mes larmes). La maréchaussée l'avait alpagué alors qu'il transportait avec peine une grosse valise grise. La mienne. La nôtre. Celle que papa est en train de regretter (et moi encore plus). Pleine à craquer de grosses coupures. Dix millions pour être précis. J'espère bien qu'Armando en a eu de la peine. Quand je disais à mes amis que l'Education Nationale valait mieux, niveau rendement, que tous les PEL de la terre, ils n'ont jamais voulu me croire. Si je leur avais expliqué la recette, ils auraient sûrement baissé d'un ton :
1/ Des parents pleins aux as et prêts à tout pour que leurs rejetons réussissent aux concours (soudoyer le jury et graisser la papatte à l'inspecteur d'académie est un risque qui se monnaye très, très cher en des temps de chômage et de resquille généralisée aux assedics), soit 50 000 par cancre, multipliés par une moyenne de10 dans chaque classe, (quand on débute dans le métier, on ne se rend pas compte tout de suite de l'étendue des dégâts), ce qui nous fait 2 000 000 F par an pour 4 classes, soit 20 millions de francs sur dix ans. Pour quelques dizaines d'usurpateurs à la tête des services de l'état et des grandes entreprises, j'ai toujours pensé que le rapport qualité/ prix était excellent.
2/ Un proviseur à la réputation sans tâche qui se découvre un extravagant goût du luxe à dix ans de la retraite et qui, toujours généreux, donne l'occasion à son prof de physique de fils de partager les bénéfices en deux versements. Dix briques les cinq premières années, dix autres à la démission. Ah, le relâchement déplorable autant que subit de l'éducation laïque et républicaine ! On peut regretter pour les classements futurs de notre ex-vénérable institution que le nouveau proviseur ait l'air parfaitement honnête
Rien que la terrasse en marbre rose de la villa du Lac Léman a coûté une brique. Alors une retraite de proviseur, même dans le meilleur lycée de la terre, ça aurait fait un peu juste comme apport.
Quand mon père a éteint la radio et bu une lampée de JD, il m'a regardé. J'ai vu sa lèvre inférieure se tordre. Ca m'a rappelé la dernière fois qu'il a convoqué un élève indiscipliné à son bureau.
Sous ce regard où se lisait le spectre des couleurs de la colère, j'ai eu envie de regretter, regretter pour tout : c'est vrai, je n'aurais pas dû t'écouter papa, me promener avec tout cet argent liquide, c'était de la folie, moi j'étais pour une transaction de banque à banque, comme on a fait il y a cinq ans avec la première livraison. Mais, cette fois-ci, j'ai laissé gagné la tendance fonctionnaire-bas-de-laine : le cash, c'est ce qui se fait encore de mieux pour ne pas laisser de traces et les Suisses, selon tes dires, sont des êtres sensibles aux espèces. Pour la valise, j'aurais dû faire encore plus attention, mais le train était bondé et je ne voulais pas attirer l'attention : si je l'avais gardée à côté de moi, le contrôleur m'aurait dit qu'elle gênait le passage et j'aurais été obligé de rester debout à côté pendant tout le voyage, entre les portes automatiques, et tu avoueras, papa, que pour ne pas se faire remarquer, il y a mieux. Et puis, comment pouvais-je savoir que le type assis en face de moi était l'arnaqueur du Paris-Genève, les journaux français n'en ont même jamais parlé. C'est vrai, je n'aurais pas dû lui répondre, mais, la valise, grosse comme elle était, il n'a pas pu la louper... J'aurais peut-être pu mettre le fric dans trois petits sacs, trois petits sacs au lieu d'une grosse valise ?
J'aurais pu continuer encore longtemps comme ça, mais je me suis tû, mon père après avoir été rouge puis presque bleu avait viré au blanc, et chez lui, ça n'a jamais été la couleur de l'armistice.

Je n'ai pas eu le temps de jurer quoique ce soit sur la tête de sa défunte femme, mon père avait déjà braqué le P. 38 sur ma tempe, le même qu'il avait étrenné sur maman quelques années plus tôt après qu'elle ait fourré son petit nez dans nos grandes affaires et tenté de s'enfuir avec nos premiers millions.
Pas à dire, Armando : on est tous des sacrés méfiants dans la famille. Mais, comme dirait mon père tandis qu'il malaxe maladroitement la détente : "on ne l'est jamais assez..."
Fin

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