Rose mortelle rose
de Pascale Lora Schyns



Le parfum éphémère d’une rose laisse parfois la place à un souvenir bien amer.
Maud avait dix-sept ans cet été-là et toute la légèreté d’un cœur heureux. Le soleil, chaud comme lorsqu’il est de bonne humeur, faisait rougir ses épaules, émues d’être découvertes. Maud, jeune fille gaie et prévenante, ne manquait pas d’amies de son âge avec qui elle aurait pu partager de joyeuses heures. Ses vacances, c’est pourtant à écouter les histoires que lui racontait une toute vieille dame qu’elle préférait les consacrer. Maud, sans trop savoir pourquoi, se sentait obligée de mentir à sa mère lorsqu’elle quittait la maison au début de l’après-midi pour rejoindre la vieille dame. Elle annonçait qu’elle partait se promener le long de la petite rivière qui commençait à serpenter à la sortie du village pour aller terminer sa route Dieu seul savait où. Elle disait qu’elle souhaitait passer un peu de temps seule cet été-là afin de réfléchir à son avenir et choisir en toute sérénité les hautes études qu’elle entreprendrait au terme de sa prochaine année scolaire. De toute façon, elle ne resterait pas seule bien longtemps. Le temps était si souriant qu’elle ne tarderait pas à rencontrer sur le chemin l’une ou l’autre de ses camarades de classe avec qui elle deviserait gaiement. Et après avoir déposé un baiser qui sentait bon la fraise sur la joue de sa mère trop occupée par ses activités ménagères pour se poser d’autres questions, elle sortait d’un pas léger pour suivre le cours de la rivière, cet été-là particulièrement enchanteresse. Que la vie était belle ! Que les vacances étaient palpitantes ! Jamais encore Maud ne s’était sentie aussi heureuse, remplie d’expectatives. La vieille dame, que Maud appela toujours simplement «Madame », habitait une coquette maisonnette sise au creux d’un bras de la rivière. Aucun nom ne figurait à côté de la sonnette appliquée sur la façade et jamais Maud n’osa demander à la compagne des après-midi de l’été de ses dix-sept ans comment elle s’appelait. Et comme cette dernière ne se présenta jamais, les choses en restèrent là. Et c’était très bien ainsi. Peut-être même beaucoup mieux ainsi.
Maud se savait attendue et cela lui gonflait le cœur d’aisance. Elle, une jeune fille tellement ignorante encore des choses de la vie, était devenue la confidente d’une femme au passé si riche, qui connaissait tellement de choses et avait tant d’histoires à raconter ! Comme chaque jour depuis que les pas de Maud l’avaient conduite pour la première fois à cet endroit, « Madame » était assise, immobile, les yeux clos, sur le petit banc de pierre bleue qui faisait face au cours d’eau. Petite chose inerte, elle n’ouvrait jamais les yeux avant que Maud n’ait pris place à ses côtés. Elle soulevait alors avec peine sa main gauche pour la poser sur le genou de la nouvelle arrivante. « Brave petite, je savais que tu ne manquerais pas à notre rendez-vous », murmurait-elle. « Je m’en réjouis d’autant plus que l’histoire que je vais te raconter aujourd’hui est sans doute la dernière. » Maud, surprise par cette déclaration, tourna brusquement la tête vers la dame. Jamais elle n’oublierait l’expression effroyable qu’elle y découvrit. Son visage avait pris la teinte bleue de la mort. Un bleu si froid que de fines nervures se dessinaient sur toute la surface du visage. La peau gonflait et gonflait comme si la peau allait se craqueler et laisser apparaître la chair. Pourtant, toute cette horreur disparut quasi instantanément du visage de la vieille dame qui retrouva alors son habituel pâle sourire énigmatique, celui que Maud lui connaissait depuis leur première rencontre à chaque fois qu’elle s’apprêtait à lui raconter ce que lui disait la rivière et qu’elle seule, affirmait-elle, avait le pouvoir d’entendre. « Il n’y a pas si longtemps de cela, … enfin pour toi cela doit faire bien longtemps car tu n’étais pas encore née, je vivais ici. Mon mari, voyageur de commerce, était bien souvent parti sur les routes et il ne revenait que très rarement à la maison. D’ailleurs, un jour, il ne revint plus du tout. J’élevai seule notre fille. Elle possédait ta beauté, ta grâce et sans doute aussi la même richesse que celle qui repose au fond de ton cœur. Nous vivions chichement, certes, mais nous savions qu’il suffit parfois de tendre la main pour que le bonheur, tel un papillon aux ailes colorées, vienne s’y poser. Le soir, lorsque nous avions terminé de vaquer à nos occupations respectives, nous nous promenions au bord de la rivière pour écouter son chant. Elle nous disait combien la vie était belle et comment faire pour que jamais ne nous quitte la joie de vivre qui toutes deux nous animait. Elle ne nous laissait jamais la saluer et lui souhaiter la bonne nuit sans nous dire que pourtant le vrai bonheur, le bonheur éternel, elle seule le possédait et que si un jour nous désirions qu’il soit également le nôtre , il nous suffirait de venir le chercher au fond de son lit. Riant de bon cœur, ma fille lui lançait : « Garde-le ton bonheur ! Je ne sais pas nager ! Mon bonheur me suffit ! » Et elle gambadait joyeusement pour rejoindre la maison. Pour ma part, cet appel me mettait mal à l’aise. Et si la rivière ne mentait pas ? Et si j’avais pu offrir à ma fille la vie de princesse qu’elle méritait ? Après tout, la rivière n’était à cet endroit pas très profonde. N’aurait-il pas été digne de la part d’une mère de se mouiller un peu pour offrir à sa fille toutes les choses dont elle devait secrètement rêver ? Tout amour n’impliquait-il pas à un moment ou un autre le sacrifice de soi ? J’oubliais cependant bien vite cette idée lorsque ma fille et moi rentrions dans notre maison et allumions un vieille lampe à gaz pour lire quelques pages de l’unique livre que nous possédions avant de monter nous coucher. Après tout, le bonheur ne se trouvait pas dans quelques morceaux d’étoffe, aussi précieuse la matière en soit-elle ! Le bonheur se trouvait au fond des cœurs, pas au fond des rivières où je doutais que l’on puisse jamais trouver autre chose que de vulgaires cailloux. » Et « Madame » fit une pause avant de reprendre, le souffle plus court, son récit.
« C’est alors que tout bascula. Sans doute parce que trop vétuste, la bonbonne de gaz qui alimentait en énergie l’unique lampe de la salle de séjour, où nous avions partagé de si nombreuses heures délicieuses à la tombée du jour, explosa un matin où la maison était fort heureusement vide. La déflagration avait été telle qu’il ne restait absolument rien de notre demeure. Les fondations peut-être, et encore ! Nous n’avions plus rien du peu que nous possédions. Comment allions-nous vivre désormais ? Nous qui n’avions jamais vécu ailleurs que dans cette maisonnette cachée en pleine campagne, allions-nous devoir nous rendre à la ville pour nous loger ? Qu’allions-nous devenir ? Nous décidâmes d’aller demander conseil à la rivière. Elle qui avait partagé nos moments d’allégresse, elle la compagne de nos promenades vespérales, cachait sans doute dans ses flots un bon conseil à nous suggérer. Et que pouvait nous souffler le cours d’eau sinon « le vrai bonheur, le bonheur éternel, moi seule…. » Une fois de plus, nous nous éloignâmes en haussant les épaules. Décidément, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes. Heureusement l’été était fort chaud cette année-là et nous décidâmes de passer la nuit à la belle étoile, à l’abri de notre pommier. Je ne pouvais trouver le sommeil. Et si la rivière disait vrai ? Elle s’était toujours montrée tellement amicale à notre égard. Cela ne pouvait être un piège. Peut-être détenait-elle réellement la clé du bonheur au fond de ses eaux. La fatigue et l’émotion de cette journée aidant, je finis par m’endormir. Il est temps aujourd’hui que j’apprenne ce qui s’est passé cette nuit-là après que le sommeil se soit emparé de tout mon être. Je l’ai rêvé bien souvent, mais les choses se sont-elles réellement produites ainsi ? » Après une nouvelle pause, la vieille dame reprit le fil de son récit. Il semblait qu’elle avait hâte de le terminer. Maud était tout ouïe. « Ma fille m’aimait plus que tout au monde et malgré ses craintes elle décida d’aller chercher le bonheur au fond de la rivière pour me l’offrir. Elle voulait me remercier d’avoir toujours veillé sur elle et d’avoir fait en sorte que jamais elle ne manque de rien malgré le peu d’argent dont nous disposions. Elle se leva après avoir vérifié que j’étais bien endormie. Elle cueillit une rose sauvage dans un buisson qui poussait à quelques pas de là et la déposa sur mon sein après avoir murmuré : « au cas où je ne reviendrais pas, pour que tu n’oublies jamais à quel point je t’aimais et que si je suis partie c’était pour te ramener ce bonheur que tu méritais tant. » Elle se dirigea vers la rivière sans se retourner. Et c’est sans se retourner qu’elle sauta et disparut dans les flots. Quand j’ouvris les yeux, je vis la rose qui reposait sur mon coeur. Ma fille n’était plus là. Je sus que jamais elle ne reviendrait. » Après un long silence, elle se tourna vers Maud dont elle semblait avoir oublié la présence depuis de longues minutes. Le crépuscule pointait déjà et Maud face à un visage aussi désespéré ne savait comment prendre congé . Il fallait pourtant qu’elle rentre sans tarder avant que sa mère ne commence à s’inquiéter et à la chercher par les rues du village. La vieille dame se leva alors et cueillit une rose blanche dans le parterre qui ornait le devant de sa maisonnette. « Pour que tu ne m’oublies jamais », dit-elle à Maud en lui tendant la fleur délicatement parfumée. En s’en saisissant, Maud se piqua le doigt et une gouttelette de sang perla à son fin doigt de jeune fille. Elle se leva et s’apprêta à prendre le chemin du retour après avoir prononcé son désormais traditionnel « A demain, Madame ». Maud se retourna un peu plus loin mais « Madame », contrairement à son habitude, ne la regardait pas s’éloigner. D’ailleurs elle n’était plus assise sur le petit banc de pierre bleue. D’ailleurs, elle n’était plus là.
Maud revint le lendemain et le surlendemain et tous les autres jours de l’été, mais jamais elle ne revit la dame et à la fin des vacances la maisonnette elle-même avait disparu. Sans doute dans sa distraction Maud s’était-elle trompée de chemin. Il ne pouvait en être autrement.
Maud partit étudier à la ville et même si lorsqu’elle revenait visiter ses parents elle pensait parfois à retrouver la maisonnette et peut-être « Madame », le temps lui en manquait toujours et elle finit par complètement oublier toute cette histoire.
Maud a soixante ans aujourd’hui. C’est dimanche et le temps est magnifique. Paul, son mari, est en train de dresser la table au milieu du jardin afin que tout soit prêt quand leurs deux enfants et leurs six petits-enfants arriveront souhaiter un heureux anniversaire à leur mère et grand-mère. Maud se dirige vers le fond du jardin pour y cueillir les roses blanches qui formeront le magnifique bouquet dont elle ornera le centre de la table. Que ces roses sentent bon ! Maud ne peut réprimer un petit cri lorsqu’elle se blesse le doigt avec une épine. Un gouttelette toute rouge perle à son index. Soudain, le regard de Maud se voile. Une femme l’appelle du fond des flots d’une rivière bouillonnante. Elle n’a pas oublié.
Ce bonheur que tous recherchent à corps perdu, Maud l’a trouvé. Des cris joyeux d’enfants retentissent à l’autre bout du jardin et, radieuse, elle ouvre grands les bras pour que s’y blottisse toute sa famille.

(Pascale Lora Schyns)



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