L'orgue de monsieur Paul
de Pascale Lora Schyns



Joseph est petit et grassouillet. Joseph a un sixième orteil en dessous de la plante de chaque pied et ses dents sont toutes gâtées, toutes. Joseph est chauve aussi, mais ça ce n'est pas de sa faute, il paraît qu'il est né sans un seul cheveu sur le crâne.
Joséphine est beaucoup plus grande que Joseph, ce qui fait s'esclaffer tous les enfants du quartier. Quand elle adresse la parole à Joseph, Joséphine doit se pencher vers lui comme si elle parlait à un bambin de trois ans, peut-être quatre s'il est un peu grand pour son âge. Joséphine est myope, elle porte des verres très épais. Joséphine est prognathe et n'a aucun goût pour assortir ses tenues, mais ce n'est pas de sa faute, Joséphine est daltonienne.
Bref, Joseph et Joséphine sont moches, vraiment moches. Et pourtant, ils aiment la vie. Ils la trouvent belle, vraiment très belle ! Chaque soir, après le dîner, Joseph allume la radio et demande à Joséphine de lui accorder la prochaine danse. Joséphine sourit timidement en laissant apparaître l’entièreté de sa mâchoire -Joseph a toujours peur qu'un jour elle ne se détache pour venir se fracasser sur le carrelage- et se laisse glisser dans les bras de Joseph. Et ils se mettent à bouger sur la première musique qui se présente. La valse, le tango, la polka et même le charleston, ils connaissent, vous pensez ! Ils peuvent aussi se tirer d'affaire avec un twist ou un rock and roll s'il n'est pas trop rapide, mais depuis que sont arrivés rap, house et techno, ils sont un peu perdus. Ils ne disposent d'aucune référence, vous comprenez ? Alors, ils ont inventé un pas rien que pour eux, un dandinement bien personnel. Ils dansent devant la fenêtre du rez-de-chaussée, celle qui donne sur la rue. On peut venir les observer quand on veut, à condition bien sûr de savoir à quelle heure ils se lèveront de table, car ils ne vous offriront qu'une seule danse par soirée. Après, c'est fini, la boîte à musique se referme, Joseph éteint la radio et, petits personnages inanimés, les danseurs ferment les paupières jusqu'au lendemain matin. Sauf si le lendemain matin est un dimanche. Là, rien à faire, elle a déjà essayé tous les trucs existants, Joséphine est incapable de s'endormir. Le dimanche, c'est le jour de la messe et Joséphine est amoureuse de Monsieur Paul, cet homme grand et fort qui fait s'animer l'orgue paroissial chaque fois que Monsieur le Curé -lui elle ne l'aime pas trop- lui en intime l'ordre. Joseph connaît l'amour que Joséphine porte à Monsieur Paul. Il ne s'en est jamais soucié. Paul est plutôt bel homme et il paraît même qu'il a été réprimandé à plusieurs reprises par les dames de charité pour les attitudes quelque peu légères qu'il lui arrive d'adopter à l'égard de leurs très jeunes filles. Je vous ai décrit Joséphine, Joseph ne risque pas de se la voir enlever par un somptueux chevalier que porte un éclatant cheval blanc. Ni d'ailleurs par un de ces ferrailleurs qui traînent parfois le soir dans la rue à la recherche de quelque trouvaille au fond des poubelles qui attendent l'aube sur le seuil des maisons. Alors, si Joséphine qui n'est pas même croyante veut se lever un peu plus tôt le dimanche pour assister à l'office de huit heures, quel mal y a-t-il ? Joseph l'y accompagne avec résignation. Il lui a juste demandé de ne pas s'asseoir au premier rang. Il a un peu peur de toutes ces statues, de ce prêtre qui le regarde toujours de travers lorsqu'il ne peut s'empêcher d'éternuer, et puis surtout, il y a cette petite flamme rouge qui vacille derrière l'autel. Un jour, Joseph l'a fixée avec attention pendant de longues minutes et la nuit suivante, il a fait un horrible cauchemar. Il se transformait en prince charmant. Il avait les yeux clairs, le teint rosé, la taille haute, le maintien fier et élégant. Toutes les belles dames du royaume s'évanouissaient sur son passage. Mais Joséphine, elle, était toujours Joséphine et il lui avait juré fidélité pour le meilleur et pour le pire et dans ce royaume, on tranchait la tête aux hommes infidèles. Depuis lors, Joseph évite de poser son regard sur la flamme maudite et il préfère s'asseoir au cinquième ou sixième rang, bien à l'abri derrière les hauts dos des pieux paroissiens. Joséphine, pour entrevoir Monsieur Paul, doit se contorsionner dans tous les sens. Il arrive que l'on voie sa tête passer par-dessous le banc. Joseph est content pour son épouse: elle a savouré Monsieur Paul, elle sera gaie pendant toute une semaine. Joseph sera tranquille jusqu'au samedi suivant où il lui faudra supporter la crise d'insomnie hebdomadaire de Joséphine.
Un dimanche matin, Joseph, pour jouer un tour à Joséphine, feint de se sentir mal. Il est tellement fatigué qu'il doit dormir quelques heures encore. Joséphine, toute pâle, lui dit qu'il aura tout le loisir de se recoucher dès que l'office sera terminé. Il pourra même dormir jusqu'au lendemain s'il le souhaite. Joseph est saisi d'un accès de toux. Il dérangera toute l'assemblée s'il tousse de la sorte sans plus pouvoir s'arrêter. Joséphine, plus pâle encore, propose de lui coller un sparadrap sur la bouche. Joseph est maintenant victime de brutales nausées. Que se passera-t-il s'il est soudain pris de vomissements ? Joséphine, rouge, lui suggère de s'asseoir au dernier rang, juste à côté de la porte. Il pourra ainsi s'éclipser rapidement si nécessité se fait sentir. Joseph est incapable de sortir du lit, il souffre de vertiges dès qu'il tente de se soulever de son oreiller. Joséphine, violette, dit qu'elle va appeler un brancardier pour le transporter à l'église. Or, elle n'en a plus le temps. Ils sont déjà presque en retard et si Joséphine ne voit pas Monsieur Paul, elle mourra. L'organiste la nourrit pour toute une semaine. Si elle passe un tour, elle ne survivra peut-être pas, allez savoir. C'est pourtant arrivé une fois, mais ce n'était pas de sa faute à elle. Monsieur Paul était sans doute souffrant, ou peut-être en voyage ? Monsieur le Curé avait demandé de l'excuser tout en assurant qu'il serait de retour dès le dimanche suivant. Et bien Joséphine avait commencé à dépérir. Elle avait du mal à respirer. Elle perdait ses cheveux par poignées entières, sa vue s'était troublée à un point tel qu'au moment de leur danse quotidienne, elle avait enlacé une chaise au lieu de se saisir de Joseph. Sa santé ne supportera pas un second état de manque. Elle n'est plus toute jeune et toute rechute peut lui être fatale. Elle doit aller à l'église. Elle ordonne à Joseph de se lever. Joseph, amusé par son propre jeu, lui suggère qu'il est peut-être mourant. Joséphine, hystérique, le supplie de trépasser après la messe. Elle saute à pieds joints sur le lit dans le but d'en éjecter Joseph. "Debout, debout", hurle-t-elle. Elle se penche vers Joseph lequel, surpris par un tel accès de violence, ne dit plus rien. Il commence à trouver que son petit jeu n'est tout compte fait pas si drôle que ça ! Désespérée, Joséphine arrache d'un coup de dents le nez de Joseph et le recrache sur la descente de lit. Joseph ne dit toujours rien. Sa surprise est telle qu'aucun cri de douleur ne parvient à s'échapper de ses lèvres resserrées. Joséphine se dit que si elle ne se dépêche pas elle va vraiment arriver en retard. Elle pose ses mains sur le cou autour duquel s'écoule le sang tout noir de Joseph et serre jusqu'à ce qu'il soit bien mort et la laisse enfin rejoindre l'église.
Pourquoi n'y avoir pas pensé plus tôt ? Monsieur Paul verra maintenant en elle un cœur à prendre et non plus une femme toujours accompagnée d'un mari qui la suit partout. Joséphine lèche le sang qui lui poisse les mains, remet ses vêtements en place et se précipite vers l'église. Elle est encore dans les temps. Elle devra sans doute se contenter d'une place dans le fond, mais c'est la dernière fois ! Dorénavant, plus personne ne l'empêchera de s'asseoir tout devant et de s'enivrer de l'image de Monsieur Paul.
Monsieur le Curé, après que les enfants de chœur se soient agenouillés, déclare à ses paroissiens qu'il a une bien triste nouvelle à leur annoncer. Au cours des répétitions du jeudi, l'orgue a émis des sons étranges, presque faux même ! C'est un bien vieil orgue qui aurait mérité d'être mieux entretenu. Sans doute la poussière accumulée depuis tant d'années, voire la rouille qui a dû s'agripper aux tuyaux -la toiture percée à certains endroits doit être désignée responsable- sont à blâmer de ce désastre. Quoi qu'il en soit, Monsieur Paul a refusé de jouer plus longtemps sur un tel instrument qui, comme il l'a dit, "désacralise littéralement la musique pieuse". Il a annoncé à Monsieur le Curé son intention de partir le jour même vers d'autres cieux à la recherche d'un instrument digne de son talent.
Joséphine sait que Monsieur Paul n'est pas parti. Il n'ignore pas que Joséphine se soucie fort peu de la qualité de sa musique et qu’il lui suffit de le regarder pour être heureuse. Qu'il joue faux, quelle importance ! Non, Monsieur Paul n'est pas parti. Il se cache. Il veut s'amuser un peu. Il sait que Joséphine est maintenant libre de succomber à son charme et il ne veut pas que Monsieur le Curé découvre la passion qui les unit. Il se cache... dans l'orgue, pour à son tour pouvoir observer son grand amour Joséphine !
Joséphine attend la fin de la messe tout en jetant de rapides coups d’œil coquins à l'orgue. Elle sent que le regard de Monsieur Paul ne la quitte pas une seule seconde. Dès que tout le monde a quitté l'église, Joséphine demande à Monsieur le Curé la permission de s'agenouiller quelques instants encore afin de prier pour son mari qui est fort malade. Monsieur le Curé, pressé de regagner la sacristie où l'attend le solide petit déjeuner qu'il prend toujours le dimanche au terme de l'office, lui dit qu'il n'y voit pas d'inconvénient et qu'il reviendra fermer la porte plus tard. Joséphine se glisse alors tout contre l'orgue en murmurant le nom de Monsieur Paul. "Vous pouvez sortir, nous sommes seuls maintenant. Je vous attends." Pas de réponse. "Allez bon, je ferme les yeux et je compte jusqu'à 20." Pas de Monsieur Paul. "Vous voulez que je vous trouve, c'est ça ? Bon, d'accord, j'arrive." Joséphine se fait toute plate pour se glisser entre les tuyaux. Toujours pas de Monsieur Paul "Vous n'allez tout de même pas me dire que vous êtes rentré à l'intérieur de l'un de ces tubes !" Il faut croire que si, pense Joséphine en passant la tête dans un tuyau qui semble un peu plus large que les autres. Elle parvient à écarter le métal et à se glisser presque entièrement à l'intérieur. "Monsieur Paul, je suis coincée, venez me délivrer, je ne m'amuse plus. Je ne respire... presque plus... plus."

Depuis quelques jours, Monsieur le Curé sent une odeur fort désagréable s'échapper de l'orgue. Sans doute l'eau a-t-elle pourri à l'intérieur. Voilà qui ne va pas attirer les fidèles, de plus en plus rares au cours de ces derniers mois. Il se rend chez le ferrailleur, lequel lui promet de le débarrasser dès le lendemain de l'inutile engin devenu bien encombrant depuis que Monsieur Paul est parti exercer ses talents dans la paroisse voisine.


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