Gospel Blanc
de Pascale Lora Schyns



Cela fait près de quarante ans que Jenny fréquente le célèbre Cotton Club. Il a certes déménagé à deux reprises depuis ses débuts, mais cela ne l'a pas empêchée d'être présente tous les dimanches, sans la moindre exception, pour le lunch au cours duquel elle a entendu bien des artistes interpréter le gospel à leur manière propre, pas toujours à son goût d'ailleurs.
Jenny, parfois accompagnée de l'une de ses plus anciennes voisines et amies, laquelle ne se départit jamais d'une vieille toque de fourrure toute mitée, arrive toujours très tôt à Harlem, avant même l'ouverture du local. Elle est ainsi assurée de pouvoir s'emparer de 'sa' table, juste devant le podium. Dès midi trente, elle est ainsi la première à s'installer. Rien de tel pour éviter la bousculade que vont bientôt provoquer les hordes de touristes descendues de leurs bus aux vitres embuées.
Tout comme elle a été la première à s'asseoir, Jenny est également la première à se diriger vers le copieux et appétissant buffet dressé dans le fond de la salle. Pourtant elle choisit juste quelques petits légumes cuits à la vapeur et un blanc de poulet qu'elle garnit d'un soupçon de mayonnaise. Parfois, elle opte pour un plat en sauce, mais ça c'est lorsque son amie ne l'accompagne pas. Elle ne voudrait pas salir son chemisier qu'elle porte toujours blanc immaculé sous les yeux de sa voisine. Dieu seul connaît le plaisir que cette dernière éprouverait à décrire la grosse tache aux autres vieilles de l'immeuble qu'elles partagent au cœur de Greenwich Village.
Une fois revenue à sa place, Jenny hèle la serveuse, une énorme toute jeune fille noire, et commande sa Budweiser Lite dominicale. C'est le seul jour de la semaine où elle s'autorise à absorber un peu d'alcool. D'accord, il lui arrive certains soirs de solitude de déboucher une bouteille de Chardonnay blanc, mais elle n'en boit jamais qu'un seul verre avant de vider consciencieusement le reste de la bouteille dans l'évier de la cuisine.
Bien que mangeant apparemment en toute tranquillité, elle ne néglige cependant pas, toutes les quinze secondes à peu près, de jeter un coup d’œil vers le podium afin de vérifier si les musiciens commencent à se mettre en place. Elle a généralement terminé son assiette et dégusté sa bière aux trois-quarts lorsque les techniciens entreprennent de régler les micros. Il ne faut alors plus patienter que deux ou trois minutes avant que la scène ne commence à se remplir. Arrivent dans l'ordre le pianiste qui prend tout son élan pour sauter à pieds joints sur la scène, les deux guitaristes se tenant par l'épaule, les trois choristes se dandinant déjà en rythme. Apparaît alors la star, la chanteuse dont l'entrée déclenche un tonnerre d'applaudissements.
Et pourtant, il manque quelqu'un : là tapi dans l'ombre, oui, tout dans le fond : le bassiste ! Pas qu'il soit plus timide que ses collègues, non ! Si on le distingue moins bien, c'est simplement parce qu'il joue en position assise et qu'il est toujours caché par la taille imposante des choristes qui se balancent juste devant lui. Et pourtant, il y a quelqu'un à qui il n'échappe pas. C'est à Jenny. Vous l'aviez deviné ? Dès qu'il entre en scène, elle pose sur le bout de son nez une élégante paire de lunettes à fine monture argentée. Si Jenny fréquente le célèbre club depuis aussi longtemps, il doit bien y avoir là-dessous quelque raison cachée. Ne me dites pas que vous aviez trouvé ça normal, une mamie qui tous les dimanches sans exception vient se balancer et battre des mains au son du gospel. Car j'ai bien dit tous les dimanches ! Elle n'en a raté aucun, pas même lorsque tenaillée par une grippe féroce alors qu'elle s'apprêtait à fêter son cinquantième anniversaire elle avait dû s'accrocher à la table pour ne pas perdre connaissance, totalement épuisée par une brutale poussée de fièvre.
Le bassiste, c'est Melvin. Plus de quarante ans que Jenny l'aime -mais l'aime-t-elle encore ? C'est tellement loin tout ça, l'amour! Disons plutôt : plus de quarante ans que Jenny le connaît ou mieux encore, plus de quarante ans que Jenny l'a rencontré, car depuis près de quarante ans jamais plus ils ne se sont adressés la parole.

Jenny aimait Melvin, ce beau mâle noir qui lui avait fait entrevoir les lueurs du paradis. Il était un jeune musicien promis au plus bel avenir, elle une fraîche jeune fille à laquelle les parents pourtant assez riches avaient refusé le droit de poursuivre les études dont elle rêvait. Elle avait toujours voulu devenir infirmière depuis la fête d'anniversaire organisée pour ses six ans, quand elle avait reçu un joli petit uniforme tout blanc. Et puis elle avait rencontré Melvin lors de l'inauguration de la boîte de jazz située au bas de sa rue. Comme elle aurait pu l'aimer! Elle était prête à tout pour être sienne. Prête à déplaire à ses parents qui jamais n'auraient accepté que leur blanche fille épouse un musicien noir. Prête à couper les ponts avec toutes ses amies, pas plus tolérantes que ses géniteurs. Prête à être considérée comme un vilain petit canard par les proches de Melvin. Prête enfin à déchirer son cœur, à donner jusqu'à la dernière goutte du sang qui le remplissait.
Melvin aimait bien Jenny, une chouette fille. Il aimait la faire danser, caresser ses longs cheveux blonds, pincer ses joues un peu dodues. Oui, il fallait profiter de la jeunesse et se donner du bon temps avant de passer aux choses sérieuses.
Jenny voulait un mariage, tout de suite, et une ribambelle de bambins par-dessus le marché ! Melvin aspirait à une brillante carrière. Il voulait conquérir le monde, être reçu tel un prince dans tous les clubs à la mode des grandes capitales européennes. Il souhaitait voir son nom inscrit en lettres géantes sur les plus colorées des affiches qui tapissaient les murs de New York. Melvin avait de bien autres ambitions que celles de rapporter sa paye à une épouse rangée et de supporter les pleurs incessants des mômes, surtout ceux d'une blanche. Il possédait une chance d'être quelqu'un, de devenir celui qu'il avait toujours rêvé d'être. Pourquoi risquer de tout voir s'effondrer pour si peu ? Cette union n'aurait pu lui apporter que des ennuis. Son imprésario lui avait suggéré clairement de se tenir à carreau. Aucun producteur n'aurait accepté pareille union.
Il choisit d'attendre sa première prestation au Cotton Club pour annoncer à Jenny qu'elle ferait tout aussi bien d'aller voir ailleurs. Et ce n'était pas un conseil, c'était un ordre. Jenny lui répliqua que personne ne l'empêcherait jamais de venir écouter la musique qu'elle aimait, et surtout pas un petit musicien pitoyable dont la carrière était d'ores et déjà vouée à l'échec. Il n'était qu'un minable et le resterait toute sa vie. Juste un petit bassiste de rien du tout. C'est depuis ce jour-là que tous les dimanches...

Il a vieilli, Melvin. Le beau mâle s'est transformé en un gros bonhomme aux rides profondément marquées. Il a épousé une fille avec laquelle il a dansé sur une table un soir où tous les deux avaient trop bu. Elle lui a ensuite donné six enfants. Tiens, le plus jeune, il est là sur la scène. Oui, c'est lui, celui qui s'est déjà retourné à sept reprises vers le miroir auquel il tourne le dos afin de vérifier si son nœud papillon est bien droit. Comme il ressemble à Melvin quand il avait son âge !
Melvin a bien changé, d'accord, mais Jenny aussi, n'exagérons tout de même rien ! La douce jeune fille blonde, légèrement grassouillette, est devenue une vieille dame aigrie, à la courte chevelure argentée et aux traits tirés, rongés par la haine. Plus jamais elle n'a été capable d'aimer et aucun homme n'a pu obtenir d'elle le moindre signe d'affection. Même son amour pour Melvin s'est complètement évaporé au cours des ans. Il ne s'est toutefois pas contenté de disparaître, non, il s'est au contraire transformé en quelque chose de bien plus fort encore : une haine profonde et insidieuse qui a troublé sa raison, doucement, sans qu'elle s'en rende jamais vraiment compte.
Chaque dimanche, les regards de Jenny et de Melvin se croisent pourtant à un moment ou l'autre. Ce n'est pas qu'ils le recherchent, aucun des deux. Mais lorsque l'on reste assis presque face à face pendant plus de deux heures, c'est inévitable. Dans ces moments-là, les yeux de Melvin restent quasi inexpressifs. Ceux de Jenny, eux, se plissent et de mauvaises rides viennent les contourner.

Voilà que Jenny commence à en avoir marre. Elle se dit qu'elle a gaspillé beaucoup trop de dimanches. Après le spectacle, il lui faut encore près de deux heures pour rentrer chez elle. L'après-midi se passe sans qu'elle n'ait rien fait sinon fredonner des refrains qu'elle n'a que trop entendus. Cela ne l'empêche pas de toujours frapper les mains en rythme avec le même plaisir, mais tout de même... elle pourrait aller au cinéma quand il pleut ou se balader dans Central Park quand il fait beau. Ou alors faire le tour des musées ou même se goinfrer de petits fours dans un salon de la 5e Avenue.
Elle décide d'en finir avec cette histoire, de définitivement oublier la douleur du passé. Mais avant, il faut que Melvin sache à quel point il l'a humiliée, qu'il apprenne qu'il l'a contrainte à mener une vie privée d'amour. Le mal qu'il lui a fait, il faut qu'elle le lui rende. Que vienne son tour d'avoir mal, de pleurer, d'avoir le cœur brisé jusqu'à sa dernière heure. Et Jenny sait ce qui lui fera vraiment mal.
Melvin a reporté tous ses rêves de célébrité sur son fils Markus, le pianiste. Jenny pourrait lui briser les doigts ou mieux encore les lui couper. Elle pourrait salir sa réputation en descendant en même temps que lui dans les toilettes et en criant au viol! Remonter les vêtements en désordre et désigner à toute l'assemblée son agresseur d'un index accusateur. Elle pourrait le huer lorsqu'il se livre à son habituel solo, au moment précis où il se prend déjà pour le plus grand. L'audience la suivrait dans sa moquerie croyant qu'en connaisseuse elle avait perçu une fausse note. Et voilà ce cher Markus qui perdrait définitivement toute confiance en lui.
Jenny retient l'idée des toilettes. Sauf que la personne agressée, ce ne sera pas elle. Elle connaît l'endroit par cœur, depuis le temps, et même si elle n'y descend pas toutes les semaines, aucun angle ne lui est inconnu. Ce qui l'a toujours intriguée, c'est la douche qui se trouve du côté gauche, au bas de l'escalier. Elle n'est jamais parvenue à savoir qui l'utilisait. Personne n'y est jamais entré ou n'en est sorti alors qu'elle passait par-là. Il y a juste cette eau qui s'écoule toujours doucement comme si l'on oubliait de resserrer convenablement le robinet après usage. Résultat: un filet d'eau traverse continuellement la pièce avant de disparaître par le trou grillagé creusé bien en évidence au milieu du sol.
C'est là que tout va se passer. Juste après le spectacle. Markus ne descend pas souvent, mais peu importe. Cela fait plus de quarante ans que Jenny attend, elle n'est pas à quelques semaines près ! Il suffit qu'elle se prépare à agir chaque dimanche, qu’elle aiguise son esprit au combat, prête à en finir avec le mal. Un couteau de cuisine fera l'affaire. Bien grand. Bien aiguisé. Melvin ou Markus, quelle importance ? C'est du pareil au même. D'ailleurs, si elle veut que Melvin profite bien de son malheur, c'est à Markus qu'elle doit s'attaquer.
Trois semaines s'écoulent avant que Jenny, venue sans son amie souffrante -bénie soit-elle- ne puisse passer à l'acte. La semaine précédente, elle avait déjà suivi Markus lorsqu'il était descendu aux toilettes après le spectacle, mais elle avait rebroussé chemin lorsque deux jeunes filles s'étaient engagées à leur suite dans l'escalier en colimaçon.
Cette fois, personne ne les suit. C'est la surprise qui est fatale à Markus. Il la connaît la petite vieille, cette fidèle parmi les fidèles. Toujours assise à la première table. Toujours attentive et applaudissant à tout rompre. Gentiment, il lui tient la porte. Jenny attendait tellement l'instant propice qu'elle ne fait ni une ni deux et plante son couteau de bouchère directement au beau milieu du ventre de Markus. Ses yeux terrifiés et incrédules la fixent et il ne songe même pas à appeler à l'aide. Elle profite de sa paralysie pour planter le couteau qu'elle a retiré tout dégoulinant une deuxième fois : en pleine gorge. Bien fait pour lui. Il n'avait qu'à crier il y a quelques secondes, maintenant il ne le peut plus. Craignant qu'on ne les surprenne, Jenny traîne Markus dans la douche. Heureusement il n'y a pas trop de sang par terre et comme le carrelage est de couleur ocre, il faut vraiment vouloir distinguer les quelques traces tout de même présentes.
Est-il mort ? Non, sûrement pas. On en a vu d'autres réchapper à de bien pires blessures. De toute sa petite force décuplée par quarante, une fois pour chaque année de meurtrissure, Jenny achève Markus d'autant de coups de couteau. Pour donner de son œuvre une vision plus 'artistique' , elle parvient encore à redresser sa victime et à l'entourer du tuyau de la douche. Après avoir pris soin de retirer derrière elle le rideau et avoir précautionneusement lavé ses mains rougies, elle remonte l'escalier, réclame son manteau et son petit chapeau de laine au vestiaire et sort. Elle hèle un taxi qui la ramène devant sa porte de Greenwich Village. Tiens, les arbres de la rue commencent tous à bourgeonner. On est, il est vrai, déjà à la fin du mois de février. La vie recommence !

Au Cotton Club, tout le monde est sorti. Tout le monde sauf la dame des vestiaires qui doit remettre un peu d'ordre avant l'arrivée des clients du soir. La femme de ménage s'est désistée au dernier moment et le patron lui a demandé si elle voulait bien lui rendre ce petit service. Elle a immédiatement accepté. Elle sait qu'en signe de remerciement il l’invitera à dîner un de ces prochains soirs. Peut-être même qu'il lui proposera de monter prendre un dernier verre chez lui. Il lui plaît bien. Elle ne se fera pas prier.
Elle se rend au sous-sol et se met en quête d'un balai. Où donc est-il bien fourré? Tiens, bizarre, cette eau rouge qui s'écoule au centre de la pièce. Encore la douche qui fuit. Elle écarte le rideau afin d'arrêter ce gaspillage.

La police, arrivée quelques minutes plus tard sur les lieux, opte pour un règlement de comptes. Dans ce milieu-là, avec ces gens-là, c'est sûr on ne peut plus sûr. Il est d'ailleurs préférable de ne pas trop se mêler de toutes leurs histoires. L'enquête est close, qu'ils se débrouillent entre eux et qu'on allonge ce malheureux.
Un règlement de comptes. Ils ne croient pas si bien dire.


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