Bandoneón
de Pascale Lora Schyns



Je quittais Buenos Aires sans ramener le moindre souvenir pour ma soeur passionnée de culture sud-américaine et un brin de mauvaise conscience associé à quelques minutes d’avance me firent franchir le seuil d’une boutique avant de prendre la direction de l’aéroport: “Souvenirs túristicos”.

Menue, le visage dévoré par les rides et pourtant encore pur comme celui d’une adolescente effarouchée, Ana attendait le passant sous un air conditionné fatal pour son rhumatisme lancinant. Les clients appréciaient cette bouffée de fraîcheur qui les soulageait pendant quelques minutes de la chaleur humide qui régnait au dehors. Beaucoup d’ailleurs n’avaient aucune intention d’achat et franchissaient la porte dans le seul but de prendre le froid. “Bonjour madame, au revoir madame, merci pour le bol d’air frais, désolés, mais c’est la fin des vacances et on n’a plus de sous!”

Son regard sombre qui contrastait avec une peau si transparente me figea. J’y voyais couler des larmes qui remontaient à l’époque où elle avait l’âge que j’avais ce jour-là. Je fus frappée par la similitude que présentaient nos visages et nos silhouettes: même contour, même fragilité, même courbure. Je me mis à contempler les articles exposés sur les rayons. Son regard ne me lâchait pas d’une seconde. Je ne trouvai rien qui put satisfaire les goûts particuliers de ma frangine, mais je ne pouvais quitter les lieux sans établir un contact plus rapproché. Je m’emparai d’un service à maté et le lui présentai avec mon plus grand sourire. Je le voulais ouvert, mais je le sentis compatissant. Elle me remercia dans un anglais approximatif. Je lui répondis dans un espagnol un peu moins incertain. Le courant était branché.

Elle posa sa main sur la mienne au moment de me rendre la monnaie: “Vous savez, quand j’étais jeune, comme vous, j’étais très belle. Je vivais à Córdoba, une ville provinciale. Et pourtant tellement chaleureuse, ouverte sur le futur, du moins celui qui devait être le mien. C’était bien loin d’ici alors. Le voyage a duré plusieurs jours. Un homme –il était très beau- m’a dit qu’il ferait de moi une reine à Buenos Aires. La capitale! C’était un rêve! Je n’avais jamais connu d’homme avant lui et lui il voulait me rendre la plus heureuse des femmes. Pour la première fois j’ai porté une robe neuve, un beau collier et puis des chaînes: aux pieds, aux mains et surtout dans la tête. Une esclave. Il m’a vendue. Moi, je ne savais pas. Moi, je croyais que tous ces hommes m’aimaient. La reine, qu’il avait dit. J’étais belle et regardez ce que je suis devenue…”

Des clients trop bruyants sont entrés et je lui ai murmuré: “Vous êtes toujours très belle!”
Elle m’a tendu une petite carte de visite : “Bandoneón – Ana, show de tango érotique”. Ici, je ne gagne pas grand-chose. Il faut que j’aide mes enfants à nourrir les leurs. Si vous rencontrez des touristes qui aiment les vieilles…”


Pascale Lora Schyns


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