Quinze ans plus tard…
de Pascal Epron



Je quittai Paris vers six heures du soir. Il faisait déjà nuit car nous étions en décembre et les réverbères étaient allumés. Je pris la Nationale 10. Cette route même jusqu'à Chartres et de là on peut prendre une autre route pour aller en Bretagne. Cette fois-ci cependant, je n'irai pas si loin. Il y avait environ 50 kilomètres entre le village et Paris, m'avait dit Marie.
Je me souvenais de ces nombreuses fois où nous avons pris cette route, Marie et moi quand nous allions en Bretagne. Ses parents habitaient encore là-bas. Elle était venu à Paris pour son travail, quinze ans plus tôt, et je l'avais rencontrée à la « Mission bretonne » pendant les cours de breton. Nous avions rapidement sympathisé et plus rapidement encore, elle vint vivre chez moi. Nous passâmes cinq ans ensembles, cinq ans de bonheur, d'amour passionné, trop sans doute. Et un beau jour, elle s'en alla, me laissant comme un homme blessé… Dix ans avaient passé, pensais-je, et j'étais en chemin pour enfin aller la retrouver…
Vers mi septembre j'avais reçu une lettre. C'était Marie. Un de nos amis de longue date qu'elle avait vu cet été en Bretagne lui avait donné mon adresse. Elle me disait qu'elle était récemment revenue vivre prés de Paris et qu'elle aimerait me revoir. Ce qui se réalisa, tant et si bien que nous avons décidé, après tant d'années, de vivre à nouveau ensembles.
Ma voiture roulait à vive allure sur la grande route. Nous étions samedi et à cette heure, durant l'hiver, il y avait peu de monde. J'arrivai enfin sur la départementale, bordée d'arbres, qui menait jusqu'au petit village où Marie avait acheté sa maison. Soudain je vis un panneau éclairé par mes phares avec un nom dessus : Le Mesnil. J'étais arrivé à l'endroit où vivait Marie. Un peu plus loin, sur la gauche, se trouvait l'église avec un grand jardin derrière. Je parvins à un carrefour et tournai à droite. La grande rue d'un petit village par une nuit d'hiver : personne sur les trottoirs, quelques maisons éclairées de-ci de là, un café encore ouvert avec quelques clients buvant leur dernier verre… Un village enveloppé par la nuit et le froid que je devais traverser jusqu'au bout avant de trouver sa maison.
Je continuai mon chemin en accélérant…Je vis soudain une silhouette surgir devant moi. Affolé, j'appuyai violement sur le frein mais il était trop tard pour éviter l'accident. Le bruit effrayant du choc, le corps projeté à plusieurs mètres, puis plus rien, de nouveau le silence de la nuit. Je restais abattu, accroché au volant. Encore abasourdi, j'entendis petit à petit les voix des gens sorti de chez eux pour voir le drame. La femme était morte. Car c'était une femme. Une bretonne installée ici depuis peu, une bretonne nommée Marie…


Pascal Epron
Octobre 2008


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