Memento Mundi
de Pascal Bonnard

Notre volonté de conquête resta inflexible, mais demeura invisible aux yeux de tous, durant vingt-neuf ans. Vingt-neuf années durant lesquelles nos collaborateurs agirent à la dérobée, dissimulés par le voile obscur de la conspiration. Nous lançâmes le programme SIGNINT en avril 1985. Cinq mille satellites furent envoyés en orbite dans le plus grand secret ; à raison de dix lancements par an depuis la vingtaine de bases que nous contrôlions. Nos actes étaient délibérés, inscrits dans un modus opérandi des plus stricts. Nous voulions faire du ciel un organe humain. Nous voulions faire de l'atmosphère notre matière grise, faire du ciel le garant de notre puissance future.

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Les croisades médiatiques et leur vocable farouche, belliqueux, débutées dès le début du vingt-et-unième siècle par les grandes nations indusrialisées eurent pour conséquence d'accélérer notre ascension, et de précipiter leur chute. L'Europe et les Etats-Unis, en réponse à plusieurs attaques surprises meurtrières et aveugles, bétonnèrent leurs frontières. Leurs vieux démons, endormis sous les gravats de l'ancien monde, se réveillèrent brutalement. Transparence et paranoïa retrouvaient le devant de la scène. Comme au sortir d'un réveillon long de deux décennies, entre brouillard et coma, le monde occidental réalisa combien étaient nombreux, comminatoires et organisés ses nouveaux adversaires. Si le monde entier pouvait devenir cible, alors le monde entier serait notre ennemi, entendait-on sur toutes les télévisions de la planète. A ces sentences simplistes, nous ne pouvions qu'applaudir. Du plus haut de nos tours, du plus profond de nos galeries, du haut de nos antennes, toujours dans le plus grand secret, nous interceptions.
Nous classions.
Nous compressions.
Nous photographions, filmions, dépecions sans relâche.
Nous enregistrions le désarroi mondial.
Le nouveau désordre.
La Chine, l'Australie, le Canada puis d'autres, débutèrent des campagnes de propagande similaires pour appuyer l'envoi de nouveaux satellites. Efficaces, pour prévoir, entendre, comprendre, anticiper. Mais avaient-ils déjà oubliés ce qu'étaient devenus leurs anciens ? Tandis que notre banque d'informations enflait, se gonflait de turgescences numériques illimitées, les médias enfourchaient leurs chevaux de bataille. Le sang des victimes relançait, comme un carburant faisandé les moteurs rouillés et enroués des Grands Orateurs Catastrophistes. Oui, citoyens ! L'ennemi sera démasqué !
Réactivons notre système de surveillance !
Envoyons sondes et drônes à travers le ciel !
Espionnons les nouveaux ennemis de la démocratie !
Espionnons ! Punissons !
Pour notre sécurité, déclaraient les Alarmistes Gouvernementaux, pour notre sécurité à tous, il nous faudra maintenant surveiller, surveiller, surveiller !
Dans le jargon de Mémento-Mundi, cela s'appelle :
Sortir les plantes après la pluie. Il était trop tard. Le ciel était à nous depuis longtemps. Pour surveiller, surveiller, surveiller, il n'y avait plus qu'un seul moyen : acheter nos informations.

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Nous sommes tous deux issus de la prestigieuse Session Gradée Or de 1984 de l'école de Commerce Stratégique Internationale de Paris. La meilleure. La plus cotée. Nous étions gratifiés de moultes dithyrambes, canonnés de verbes enrôleurs.
- Vous êtes l'élite. Vous êtes un fantastique, un prodigieux, un extraordinaire vivier de génies commerciaux et militaires. Une année exceptionnelle. Un Millésime. Une troupe invincible.
Peut-être nous voyait-on déjà emprunter le chemin glorieux de nos camarades. Employés modèles d'une D.G.S.E moribonde ou gratte-papiers d'une D.S.T perdue dans des conflits administratifs internes. Non.
Une fois reçu le titre de major de promotion (tous deux ex-æquo, lui Martin Bellcamp et moi, Georges-Duncan Hennekinne), nous profitâmes de notre colossale épargne respective, pour investir dans les télécommunications. L'Armée désirait privatiser l'espace. Les militaires manquaient cruellement de fonds. A l'époque, tout le monde se fichait de leurs ruineux projets. De leur guerre des étoiles. Le bloc Communiste était mort, le monde était en liesse, l'ennemi rouge n'existait plus. La surveillance devenait ridicule, les satellites, relégués au rang de joujoux. Ce qui comptait, c'était l'Internet et ses nouvelles perspectives : alléchantes, ludiques, génératrices d'utopies nouvelles. Ce qui comptait, c'était faire fortune. Spéculer. Transférer des données par réseau. Créer des sociétés virtuelles. Plus désolant que la guerre, il y avait l'homme en temps de paix. Paix qui ne lui servait qu'à se pavaner, à se rouler dans une mollesse indicible, en oubliant que quelque part, encore et toujours, un nouveau prédateur l'observait, pour l'abattre.
Nous étions en 1985. Nous débutâmes Agent de Liaison au CANYON ECHELON, une station d'écoute militaire internationale tombée en désuétude après la Guerre Froide. Nous nous proposâmes parrains de cette station, appuyés par nos solides alliés financiers, puis l'achetâmes peu après. Le programme d'interception de signaux (SIGNINT) débuta dès notre putch économique effectué. Deux fusées porteuses furent tirées sous couvert du Secret Défense, puis au fil des mois, cinq, dix, cent autres à leur tour… En 1989, après la chute du mur de Berlin, nous fûmes nommés dans la même année, Agent Spéciaux de Collectage, Décrypteurs Généraux puis Commissaires aux Communications Européennes. Nos grades augmentaient à mesure que la tension internationale décroissait. Nous étions persuadés que le dégel était précaire, que l'équilibre chuterait, comme le gyroscope tombe en fin de rotation. Nous étions persuadés que nos judicieux placements, nos ruses, nos alliances, nos traîtrises nous permettraient, Martin et moi, de grignoter et d'engloutir le territoire complet de l'aérospatiale militaire. Ce fût chose faite en quelques années seulement. MEMENTO-MUNDI, première station d'écoute et d'interception privée, fût légalement fondée en 1991, malgré de nombreuses années d'activités clandestines derrière elle. Personne ne se méfia assez de nous. Aujourd'hui, en 2014, vingt-neuf ans après le début du programme SIGNINT, nous possédons 92% de l'espace orbital mondial. MEMENTO-MUNDI est une multinationale. Des milliers de stations aux galeries interminables sillonnent le sous-sol terrestre, des milliers de tours se découpent à l'horizon, et toutes n'ont qu'un seul but : amasser.

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Un seul de nos cinq mille satellites capte plusieurs milliards d'informations par jour. Fax, courrier électronique, ondes hertziennes, signaux câblés. Par seconde, vingt mille conversations simultanées. Additionnez ceci ; la totalité de la planète est filmée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pas un nuage n'arrête nos caméras. Par seconde, une surface égale à celle de l'Europe est découpée en milliers de millions de pixels. Additionnez le décryptage systématique de tous les transferts des bases de données culturelles, scientifiques, commerciales et diplomatiques du monde. Par seconde sont traitées l'équivalent de mille Bibliothèques universitaires réunies. Multipliez par le nombre de secondes composant une heure, puis par le nombre de satellites en orbite. Multipliez par le nombre d'heures nous séparant du premier lancement, en 1985. Calculez.
Martin Bellcamp et moi, Georges-Duncan Hennekinne, sommes les maîtres. Nous sommes propriétaires de la mémoire du monde.

Pascal Bonnard


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