Marianne
de Pascal Castillon



Cette nouvelle a reçu le quatrième prix du concours de nouvelles taurines de Mugron (landes) en 2007.


Brindis : A toutes celles qui attendent, qui prient, qui craignent…
parce qu'elles aiment des hommes que la passion fait se mettre devant les toros.
Et à Madame Denis Loré ; à qui je dois l'idée de rendre ici cet hommage
aux femmes de matadors.



Face à elle, scotchée sur le mur blanc, une affiche contre le tabac était barrée d'un trait d'ombre que projetait une baguette de la haute fenêtre ensoleillée. Assise sur une de ces chaises inconfortables de salle d'attente, où un câble de plastique s'enroule sur les montants nickelés, Marianne ne bougeait pas. Il lui semblait que ses seuls muscles encore en action étaient ceux qui activaient son cœur et ses poumons. Minimum vital !
Et, comme elle ne bougeait pas ; pas même le regard qui fixait la barre d'ombre sur l'affiche, elle voyait nettement cette ombre avancer… Imperceptiblement, mais elle la voyait.
C'était la première fois qu'elle voyait ainsi le temps passer…
Pourtant, elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être ni depuis combien de temps elle attendait dans ce couloir désert. De temps à autres, des bruits lui parvenaient. Proches et lointains. Etouffés ou sonores. Chaque fois indéfinis ; elle ne les écoutait pas. Une cloche avait sonné un coup, quelque part…Et parfois, des rumeurs d'automobiles, ouatées. Inutiles. Une sirène d'ambulance… Elle ferma les yeux.

Quand Marianne avait rencontré Jérôme, elle avait tout juste seize ans et l'insouciance que l'on a à cet âge, quand la vie est devant. Avec l'envie de bouffer le monde et la confiance encore intactes ! Son père venait d'être muté dans le Sud et la famille avait déménagé durant l'été. A la rentrée elle était arrivée dans cette classe de seconde où se trouvait aussi Jérôme. Elle ne connaissait personne, mais d'une nature sociable, elle avait vite sympathisé avec la plupart et avait rapidement été adoptée par tous. Marianne était très bonne élève et voulait être magistrat. Lui, était à l'opposé du classement et ne vivait que pour les toros. Il voulait être matador.
-« Toréador ce n'est pas un métier ! avait-elle raillé un midi de septembre, juste ap^rès la rentrée, tandis qu'ils faisaient la queue à la cantine. Elle venait d'apprendre ce qui passionnait le jeune homme.
Il avait répondu ;
-« Bien sûr que ce n'est pas un métier, puisque « toréador » ça n'existe pas ! On dit matador ou torero. Toréador, c'est pour les touristes et les ignorants !
Elle avait été d'autant plus vexée de cette pique qu'elle était fort encline à le trouver beau garçon et plutôt sympathique. Et puis, deux de ses copines lui avaient aussi dit leur penchant pour ce garçon. Elle se fit violence pour reprendre la conversation calmement.
-« Et ça te plairait de tuer des toros ? demanda-t-elle avec ironie en ayant conscience, mais trop tard, que ce n'était pas en l'agressant ainsi qu'elle allait l'amadouer.
Il avait souri pour répondre :
-« Ca ne me plairait pas… Ca me plait ! J'ai déjà estoqué plusieurs fois.
Marianne était restée sans voix, le regardant sans bien être sûre d'avoir compris. Estoquer, cela voulait bien dire tuer !…
Elle devait avoir l'air d'une poule qui a trouvé un couteau, car leurs camarades autour d'eux éclatèrent de rire. Lui, avait juste gardé son sourire et ses yeux pétillaient tandis qu'il la dévisageait. Elle avait su plus tard, que c'est à cet instant qu'il s'était dit qu'elle serait sa femme. Mais, ce jour là, elle se demandait seulement s'il n'était pas en train de se moquer franchement d'elle et elle balançait sur la conduite à tenir ; rester et le conquérir, ou s'enfuir et le mépriser jusqu'à la fin de l'année ? Voire plus ! Elle avait seulement rétorqué en se voulant moqueuse et s'adressant à tout le groupe :
-« C'est ça ! Rigolez ! Moi, je suis cosmonaute et je pars tous les étés tourner autour de la lune pendant que vous passez vos vacances à l'océan ou chez vos grands-mères !
L'un des garçons de la classe lui expliqua :
-« C'est pourtant vrai. Jérôme est à l'école taurine depuis qu'il est tout petit. Son père s'occupe de lui. C'est un ancien matador. Il connaît tout le monde dans le mundillo.
-« Jérôme est déjà sorti en non-piquée aux arènes d'ici, ajouta un autre.
Marianne n'avait pas tout compris. Des mots n'étaient pas de son vocabulaire. Mais elle avait saisi que l'histoire était vraie car elle avait bien senti que les autres si admiratifs, et déjà courtisans, avaient fait de Jérôme l'idole de la classe sinon du lycée.
Lui n'avait pas l'air de vouloir se rengorger ou crâner, comme la majorité des jeunes coqs de cet âge dans les cours de lycée quand passent les jeunes filles…Elle réalisa alors que c'était sans doute cette apparence de maturité atypique qui l'attirait…En plus de cette allure à la fois féline et forte, de cette solidité que poivraient des postures et des gestes que l'on aurait pu qualifier d'efféminés…Elle n'avait jamais vu de corrida, de toros ni de matador, mais son instinct de femme, déjà, lui disait obscurément que ce garçon vivait avec une arène dans sa tête et qu'il se comportait et se mouvait toujours comme face au toro. Avec le temps, elle apprit que le toro, à chaque minute, à chaque instant, était toujours dans l'esprit du garçon !
Ce même jour, après le déjeuner, juste avant d'entrer en cours, il se trouva un instant où, comme elle sortait des lavabos, elle faillit percuter Jérôme qui débouchait de l'escalier. Ce court épisode, cette brève rencontre au seuil d'une salle de classe, avait sans doute orienté tout le reste de sa vie et était toujours resté gravé dans sa mémoire. Elle aimait à se le remémorer parfois. Durant ce moment, elle avait été seulement et simplement elle-même. Et à l'issue des quelques mots échangés alors, elle avait su que ce serait ce garçon là qui lui ferait ses enfants !
A la porte de la salle de cours où il ne manquait plus qu'eux, elle avait donc commencé par rendre les armes en demandant comme une petite fille :
-« C'est vrai que tu as tué des toros ?
-« Oui…Et samedi prochain, je torée à Alès…C'est la dernière de la temporada. Ce n'est pas loin. Tu veux venir ?
-« Oui.
C'était son premier oui à Jérôme. Et, en s'entendant le lui dire, elle avait eut le sentiment très fort, la conscience totale, de lier déjà quelque chose avec lui. Et d'ailleurs, un jour, il lui dit que ce oui-là avait été pour lui, aussi important que celui qu'elle prononcerait fièrement, haut et fort, devant le maire de Nîmes quelques années plus tard !
Le vendredi suivant, Jérôme n'avait pas été en classe l'après-midi et ce fut sa sœur qui, le soir, appela Marianne chez elle.
-« Bonsoir. Je suis la sœur de Jérôme ; Agnès. Il m'a dit que vous vouliez venir demain à Alès…Il faut que vous soyez à dix heures trente aux arènes pour que je vous donne la place.
Puis, se ravisant, elle avait ajouté ;
-« Vous n'en voulez qu'une ?
Marianne avait déjà raconté chez elle qu'elle était invitée à une corrida. Son père avait dit que cela lui plairait de découvrir…
-« S'il y en a une seconde, je veux bien, répondit-elle. Pour mon père qui m'emmènera.

Et le samedi matin elle s'était trouvée là, au premier rang d'un public clairsemé tandis que jouait une fanfare. Elle apprendrait vite que les novilladas non-piquées, pourtant passage obligé pour les jeunes apprentis matadors, ne drainaient pas la grande foule. Le soleil coupait en deux demi-lunes la piste de sable ocre ; une de lumière et l'autre d'ombre. Le sable avait été arrosé et une odeur de crottin et de fauve flottait dans l'air.
-« Tu sens ? Cela rappelle chez Bouglione ! dit-elle à son père.
La fanfare ne jouait plus. Dans les gradins, on discutait, on s'interpellait. Des gosses allaient et venaient…Dans le callejon, un homme arriva en tirant un diable sur lequel étaient empilées des toiles jaunes et des pièces de draps rouges, une valisette de cuir, quelques serviettes, des bouteilles d'eau. Le tout était arrimé avec deux sandows. Dans l'autre main, il portait un curieux étui de cuir, arrondi en haut et plus large qu'en bas. A un moment, plus tard, Marianne verrait que c'était de cet étui que l'on tirait les épées dont on usait pour estoquer. L'homme s'arrêta juste sous eux et entreprit de déballer son chargement. Il posa à cheval sur le mur de planches -Marianne apprendrait que c'était les talanquères- les toiles jaunes et roses pliées en triangle : les capes. Il brossa les muletas avant de les replier. Il prépara une bouteille d'eau, une serviette…

Sur la piste on avait tracé deux traits blancs concentriques à la poudre de plâtre ; comme celles qui marquent les lignes sur les stades. Et puis des trompettes sonnèrent ! Il y eut la sortie de deux cavaliers en costumes noirs, cols de dentelles et chapeaux à plume qui allèrent et vinrent sur la piste…Une porte s'ouvrit dans la barrière…Et soudain, Marianne vit Jérôme !
Sanglé dans une cape toute brodée de fleurs et d'arabesques de couleurs vives qui lui serrait un bras et la moitié du torse, moulé dans une culotte bleu roi et or, il était fièrement campé le long du premier cercle blanc, les jambes à demi écartées. Le couvre-chef noir à ras des sourcils, il clignait des yeux dans le soleil de onze heures. Malgré l'arrogance, de son regard qui toisait la piste, Dieu qu'elle le trouva beau !
Jérôme lui apprendrait plus tard que l'angoisse, pour ne pas se transformer en panique, se traduisait à ces instants par cette provocante attitude face à la camarde qui rôdait…La fanfare jouait « Toréador » . Marianne s'était sentie émue car elle aimait ce garçon là-bas, si magnifique dans son costume désuet avec ses bas roses. Cette fois, s'il en avait été besoin, elle en était sûre, ce sexe qu'elle distinguait, moulé sous les ors, serait le sien. La main qui saluait maintenant les compagnons de cartel, pour souhaiter chance, serait celle qui tiendrait la sienne, qui la caresserait…pour la vie !
Elle avait eu un frisson et envie de pleurer.

Le paséo vint s'échouer devant elle. Les péones tendirent aux spectateurs des premiers rangs les capes chamarrées qu'ils venaient d'ôter. Ce ne fut pas une coïncidence que celle de Jérôme arrivât devant Marianne et son père ! La jeune fille caressait le tissu brodé qu'elle avait drapé avec émotion devant eux, sur le bord de la balustrade, comme elle avait vu faire ses voisins, plus expérimentés. Elle s'était accoudée sur la cape, les mains bien à plat, prenant une totale possession de cet objet qui d'ordinaire enveloppait Jérôme…
-« C'est ton copain de classe ? avait demandé son père.
Elle avait acquiescé de la tête sans pouvoir parler. Elle sentait bien son regard qui l'observait. Il devait se douter de quelque chose. Mais l'homme était pudique ; il ne lui posa pas de questions.
Pour Marianne, jusqu'à cet instant, les corridas n'étaient qu'une vague idée. Un spectacle folklorique dont elle connaissait l'existence et qui ne l'attirait pas plus que ça mais dont l'idée ne la rebutait pas particulièrement non plus. Elle n'en avait vu que des photos et de rares images rapides à la télé. Elle eut donc un choc quand entra le premier novillo. Pour elle, un toro c'était comme une vache ! En mâle ! Un peu plus gros, certes, comme souvent les mâles sont un peu plus grands que les femelles…
Mais ça ! Elle n'imaginait pas ! Il faut dire que ce jour là, les novillos qui sortirent avaient passé les trois ans ! Et Marianne comprit qu'il y avait un réel danger à se mettre devant cet autobus à cornes qui déboulait à toute vitesse en balançant des coups de tête, tapant la palissade dans les grincements du gravier qui giclait ! Le public applaudit.
Elle fut impressionnée. Mais ce n'était pas encore la peur…
Le fauve avait entamé au galop un tour de piste. Quand il passa devant eux, elle sentit le vent du déplacement, l'odeur de la bête, elle entendit les naseaux souffler fortement, les sabots racler la piste…
En dessous d'elle, Jérôme, à l'abri derrière la barrière, lui tournait le dos. Il avait le menton posé sur le rebord de la talanquère. Le taureau était de l'autre coté de la piste…Le garçon paraissait si frêle d'un coup…Une boule avait serré le ventre de la jeune fille. Pour la première fois…Mais elle était déjà entrée dans un monde qui allait devenir le sien. Cette boule deviendrait une compagne…
Dans un brouillard, elle vit Jérôme se faufiler entre talanquère et burladero pour entrer dans l'arène. Le toro arrivait au galop. Le garçon eut un coup de reins vers l'avant et se laissa tomber à genoux tout en faisant tournoyer la cape au-dessus de sa tête et sur sa gauche.
Le toro se cabra en freinant. Il y eut un grand cri de toute la foule. Les cornes frottèrent le tissu dans un râpement sonore. Le novillo avait aussitôt fait demi-tour. Jérôme était relevé. Comme le fauve arrivait déjà, il refit la même passe ! A genoux, il relança la lourde cape autour de sa tête et la corne frôla la tempe. Marianne avait crié aussi…

L'ombre de la fenêtre sur l'affiche dessinait maintenant des carrés de lumière que Marianne avait vu peu à peu, au rythme du temps, se distendre lentement.
Elle se dit qu'il lui aurait fallu peut-être prier…Mais elle ne savait qu'attendre. Depuis cette novillada d'Alès…vingt ans plus tôt, elle avait beaucoup attendu. Elle avait aussi eu souvent peur. Beaucoup. Mais elle n'avait que peu prié…
Ce jour où elle avait découvert ce métier qui faisait la passion des hommes qui le pratiquent, elle avait aussi trouvée la même passion. Elle avait aimé les toros. Avec Jérôme, elle avait même toréé des vaches dans des élevages où ils étaient parfois reçus. Il lui avait ainsi montré pourquoi et comment elle pouvait maîtriser sa peur ; en sachant ce qui se passait. Mais les vaches qu'elle avait fait passer près d'elle, avec la main de Jérôme qu'elle sentait alors serrée contre elle, n'étaient rien comparées à ces monstres trois fois plus gros devant lesquels se mettait le jeune homme. Elle avait bien compris qu'il avait alors surtout essayé de la rassurer…Mais cela n'avait pas suffit.

Jérôme et elle s'étaient mariés à Nîmes dès qu'elle avait eu son diplôme d'avocate. Lui, avait depuis un moment arrêté les études. Il réussissait bien pour un français dans ce monde hispanique. Il put donc rapidement aussi nourrir la famille qui commença de s'agrandir.
Deux enfants naquirent. Ils avaient tous les deux en grandissant, mais un peu trop au goût de Marianne, les yeux brillants devant les toros. Leur père était resté discret pourtant et ne les avait jamais poussés ni même initiés. Mais le garçon surtout, avait suivi les pas de son père et fréquentait assidûment l'école taurine, comme d'autres vont au rugby…
A Alès, lors de ce premier contact, Marianne était donc sortie des arènes avec deux passagers clandestins à jamais ancrés en elle ; l'amour et l'inquiétude.
Aux gens qui lui demandaient aujourd'hui comment elle vivait ainsi, elle répondait que l'amour n'était pas stressant et qu'il lui permettait de gérer l'inquiétude.

Elle entendit de nouveau la cloche qui tintait quelque part. Elle ne sonnait pas comme pour donner l'heure, mais plutôt comme un appel…Elle se souvint que les sœurs étaient nombreuses ici. Sans doute un office…
Ses pensées ramenèrent Marianne à la novillada d'Alès, lorsque Jérôme avait pris la muleta et l'épée.
Il était venu à la barrière, en face d'elle. Il était monté sur la marche qui courrait le long de la palissade, et s'était tendu vers elle en lui offrant sa montera tenue à bout de bras. Son voisin, un vieux monsieur qui semblait s'y connaître, lui glissa :
-« Il faut vous lever Mademoiselle.
-« Marianne, je te dédie la mort de ce Toro. C'est le premier…Je souhaite te plaire et qu'il y en ait beaucoup d'autres. Pour toi !
Il baisa sa montera et la lui lança. Elle l'attrapa au vol et se rassit tandis que Jérôme se tournait vers le fauve que les péones occupaient devant un burladero.
-« Vous avez bien de la chance Mademoiselle, lui dit le vieux monsieur près d'elle. Ce jeune là est déjà excellent. J'espère que vous lui porterez bonheur.
Marianne avait souri. Son père lui avait dit avec un petit sourire ;
-« Je crois qu'il est amoureux ton copain.
Elle avait eut un haussement d'épaules. La montera était posée sur le rebord devant elle ; elle la tenait entre ses deux paumes, les lèvres posées sur l'astrakan…Là où Jérôme avait posé les siennes.
-« C'est moi qui suis amoureuse pour l'instant, se dit-elle.

A Alès, Jérôme avait coupé une oreille à ce toro. Marianne avait goûté avec une espèce de gourmandise ce qu'elle avait vu ce matin là. Elle avait découvert une gestuelle, une émotion et un art qui lui apparurent parfaitement s'imbriquer dans ce qu'elle était profondément…
Après, ce fut simple : Dès la novillada terminée, sans même attendre son père, et avec le sentiment très clair de prendre vraiment son destin en main, elle se précipita au dehors pour retrouver Jérôme. Les quadrillas remontaient dans les voitures qui les avaient amenées. Jérôme parlait avec un homme de petite taille aux épais sourcils qui devait avoir une trentaine d'année.
Marianne s'avança timidement et se tint à deux mètres, mais de façon à ce que son camarade la vit. Il lui fit un clin d'œil.
Quelques instants plus tard l'homme avait serré la main de Jérôme, puis ils s'étaient donnés l'accolade avec ces tapes sonores qui claquent dans le dos, comme le font les hommes en Espagne. Elle le reverrait souvent les années suivantes ; c'était un matador confirmé et célèbre qui était venu féliciter Jérôme. Plus tard, c'est lui qui serait son parrain d'alternative et ils participeraient ensemble à de nombreuses corridas. Marianne le recevrait à la maison et ils seraient aussi reçus chez lui.
Jérôme vint enfin vers elle. Elle l'admirait dans son costume qui jetait mille feux. Elle se retint de ne pas lui sauter au cou pour l'étreindre. Sur son bras gauche il portait une cape et tenait la montera, gardant la main droite libre pour saluer ceux qui venaient le voir.
-« Tu as aimé ? demanda-t-il.
-« Oui.
Elle avait pensé, n'osant le dire : Oh ! Oui, j'ai aimé ! Et toi, je t'aime encore plus !
Ils restèrent alors là, tous seuls, à se regarder, sans plus savoir quoi dire…Ce fut le père de Marianne qui rompit le charme.
-« Ah ! Tu es là. Je te cherchais, dit-il à sa fille.
Elle les présenta et ils se saluèrent.
-« Il faut que je parte, dit le garçon. Si tu veux, on peut se voir demain ?

Le lendemain, il l'avait emmené promener aux arènes romaines de la ville.
Il connaissait le gardien qui les avait laissé entrer. Elle avait vu les corrales où les toros se remettent du voyage, les chiqueros ; ces cellules où on les enferme et d'où ils ne sortiront que pour courir vers le ruedo. Il lui avait ouvert la porte de la chapelle, toute fleurie. Elle avait vu le prie-dieu sur lequel s'agenouillaient les matadors quelques instants avant d'entrer en piste…Et, dans le couloir qu'empruntent les hommes pour accéder à l'amphithéâtre, dans la fraîcheur des vieilles pierres marquées de tant d'histoires -et d'Histoire- il l'avait prise dans ses bras et ils s'étaient longuement embrassés…

L'affiche anti-tabac était maintenant complètement à l'ombre. Les rayons du soleil dessinaient la fenêtre en biais sur le haut du mur. Elle avait atteint le plafond. Marianne se dit que le jour déclinait et qu'il ferait bientôt nuit. Elle n'aimait pas la nuit…Toutes celles passées seule lorsque Jérôme toréait loin en France, en Espagne ou en Amérique du sud. C'était les seuls moments où elle avait toujours eut l'impression de perdre un peu pied. Dans cette solitude nocturne, lorsque le sommeil la fuyait, quand les inquiétudes prennent un autre visage et une autre dimension… Dans cette absence, parfois de plusieurs semaines, quand la nuit et l'angoisse chuchotaient des idées noires qu'elle savait pourtant si bien maîtriser dès le jour revenu…Quand les idées noires mettaient l'absence en exergue pour la suggérer soudain éternelle…Que de kilomètres avait-elle fait alors, marchant dans la maison, passant et repassant dans le noir devant les portes entrebâillées des chambres des enfants. Présences fortifiantes…
Bien sûr, il y en avait eu des blessures, des contusions et des accrochages avec les cornes ! Quel matador n'est jamais blessé ?
Jérôme n'était heureusement pas comme certains de ses collègues qui savaient, à dessein ou non, se mettre dans des états seconds pour s'approcher encore plus des toros et qui étaient trop souvent pris…S'il avait lui aussi payé le prix du sang, cela n'avait pas été fréquent car les risques qu'il savait prendre n'étaient jamais inconsidérés. Sur son corps les cicatrices n'étaient pas nombreuses et restaient cachées le plus souvent.

Marianne se souvenait avec précision surtout de la première ; celle qui l'avait le plus marquée, le plus affolée, le plus inquiétée…A l'époque, ils n'étaient pas mariés. Ils se connaissaient depuis moins d'un an. Jérôme avait commencé en novilladas piquées. C'était un samedi. Avec ses parents et sa sœur, ils venaient de finir le déjeuner. Marianne aidait sa mère à débarrasser tandis que son père lavait des casseroles.
Jérôme toréait à onze heures dans une petite bourgade du Gers mais grande place taurine ! Comme chaque fois, Marianne attendait qu'il l'appelle pour lui dire que tout s'était bien passé. A treize heures trente, la tension était devenue de l'inquiétude. A quatorze heures, cela devint de l'angoisse ! Lorsque le téléphone sonna à quinze heures, Marianne savait qu'il était arrivé un drame. Jérôme s'était fait prendre en s'engageant à la mort de son second toro. La corne l'avait pris sans le blesser par le boléro et l'avait jeté à terre. Mais le toro l'avait tout de suite repris et il avait reçu un coup à une cuisse avec deux trajectoires internes de douze et de quinze centimètres. Ce n'était pas une cornada gravissime mais pour Marianne c'était la première. Et elle venait de découvrir la véritable angoisse. Son père n'avait même pas eu l'ombre d'une hésitation quand elle avait prétendu partir sur le champ. Depuis Alès, il avait compris où serait l'avenir de sa fille…Elle revoyait le jeune homme, pâle et grisâtre sur l'oreiller de l'hôpital, son pauvre sourire qui voulait la rassurer. Elle avait été forte devant lui, pour lui. Mais bouleversée, elle avait eut une forte crise de larmes aussitôt sortie de la chambre.

Il y avait eu d'autres blessures, mais Marianne n'avait plus réagi de la même façon. Non qu'elle se fût habituée -s'habitue-t-on à ça ? Mais elle avait appris que si le danger n'est pas exclu, loin de là, car un toro reste un toro ; animal sauvage, imprévisible, dangereux, puissant, mortel…Les matadors en connaissent bien les dangers. Comme les pilotes de formule1, les cosmonautes…Elle avait appris que les infirmeries étaient équipées, que les praticiens attachés aux arènes avaient l'expérience de ce type de blessures, que la condition physique des matadors, sportifs de haut niveau, les aidaient à mieux se remettre…Et puis, l'âge et l'expérience aidant, ses réactions étaient naturellement plus réfléchies, plus dosées et plus en rapport avec la réalité des situations que, en plus, elle avait appris à comprendre. Si on lui annonçait une trajectoire de seize centimètres dans la cuisse, elle n'imaginait plus, comme à dix-huit ans, des chairs mâchées, déchirées, une cuisse sanglante et un garçon tordu de souffrance ! Elle attendait maintenant qu'on lui parle des veines et artères ; la saphène, l'iliaque, la fémorale…car c'était surtout là qu'étaient le véritable danger et les raisons de l'angoisse…ou d'une sorte de sérénité rassurée, et rassurante, que lui imposait d'ailleurs la seule présence de ses deux enfants !

Le soleil avait dû disparaître derrière les collines car il n'y avait plus de tâche lumineuse sur le mur blanc. L'affiche contre le tabagisme était dans une pénombre douce. Le couloir s'enfonçait dans le noir. La cloche sonna de nouveau. Puis une autre, plus loin. Sans doute l'angélus du soir…
Cette blessure-là angoissait Marianne.
Elle était présente dans l'arène tout à l'heure, au premier rang, lorsqu'elle avait vu soudain Jérôme monter en l'air, tout debout ! Elle avait tout de suite compris que la corne, entrée dans le bas de la cuisse, soulevait l'homme et qu'elle allait s'enfoncer loin…Le toro avait alors baissé la tête ; le matador avait été jeté en avant et était lourdement tombé sur le sable où il était resté inanimé. Le fauve ne l'avait pas repris, détourné par Pablito et Luis qui s'étaient précipités. Carlo avait pris Jérôme dans ses bras et avait couru vers la porte des caballos qu'on lui avait entrouverte.
Marianne n'avait vu qu'une chose ; la tête de Jérôme qui ballottait au rythme de la course…

La lumière s'alluma soudain. Une infirmière était entrée.
-« On vous a laissée dans le noir ? s'étonna-t-elle.
Marianne voulut lui dire que cela n'avait aucune importance ; ce noir là n'était rien à coté de celui qu'elle redoutait maintenant.
-« Le professeur veut vous parler.
Marianne se leva, l'angoisse dans son ventre. L'infirmière s'effaça pour la laisser sortir. Dans le couloir, la jeune femme vit le professeur X…qu'elle connaissait ; il avait déjà soigné deux fois Jérôme…
Il marchait vers elle et souriait…

FIN


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