Haka
de Pascal Dufrenoy



Tendu comme un arc. Pas la chaude colère qui flambe sans détruire le moindre ennemi, non. La communion est solennelle. Un grondement
qui vient de si puissants ancêtres qu’il foudroie les adversaires et glace les cœurs. Je sens qu’ils sont là, l’univers me montre la porte. Les guerriers autour de moi balancent leurs bras puissants, lancent des éclairs et des incantations magiques. Le soleil de feu d’un ciel de sang m’accompagne fraternellement sur le terrain de chasse. Je croyais pourtant connaître ce moment par instinct. Le vent ne sert qu’à faire décoller nos chants de folie. Je vais ouvrir les yeux en grand, fixer l’adversaire, rien que moi et lui, avant que la grande cataracte du monde commence à dévaler.
Du courage, des torses cambrés, du respect. L’ombre de ma tenue qui s’étend sur l’émeraude du champ. Un seul combat où je suis quinze. Un ballet. Une brume, au lointain, qui bouche l’horizon en masquant les angoisses. Un instant éternel et farouche.
- « Maui, plonge ton hameçon ! »
- « Ruapehu le tonnant, si tu me donnes la victoire, je
t’offrirai mon sang, couvert de la coiffe des anciens ! »
Un mouvement dans la foule. Quelle importance… La lumière décline. Peut-être est-ce le panache blanc du vieux Tongariro ? Vraisemblablement, non… Victoire ou déshonneur, le destin choisit un chemin et me questionne. Je ne redoute rien, que la colère des dieux. Je redresse la tête qui tambourine plus fort que cent mille tambours de force.
Ka mate Ka mate !
C’est la mort !
C’est la mort
Ka ora Ka ora !
C’est la vie !
C’est la vie !
Ka mate Ka mate !
C’est la mort !
C’est la mort
Ka ora Ka ora !
C’est la vie !
C’est la vie !
Ka ora… hurlé par quinze gueules. Ca ne peut que tuer l’orgueil de l’ennemi mais le respect est là… J’ai toujours aimé la voix de mes frères, même quand le chagrin me coupe les jambes. La danse me fait léger, je repars en arrière, aux temps des ancêtres valeureux où l’homme était craint des fauves.
C’était à l’aube du monde. Ils étaient des millions, tous unis, comme un unique guerrier. Ils attendaient quelque chose ou quelqu’un. J’étais un cri dans la montagne. Je bondissais ! Je n’avais nulle peur, nul désir. Ka mate ! Ka Ora ! C’était merveilleux, un diamant dans l’espace, nous étions vivants… En attendant les grandes nuits de victoire, nous bondissions. Des combats qui marquaient les saisons, mais nous étions éternels. Honte aux lâches et aux poltrons ! Qu’il soit mille fois perdu ! Honte à celui qui se rend ! Il quittait la tribu, le monde des humains. J’étais un homme sage et les femmes m’écoutaient raconter le chant des vents du large. Terre sacrée, lacs d’émeraude et que vive le clan Whanganui .
Tenei te tangata puhuruhuru !
Voici l’homme au-dessus de moi !
Nana i tiki mai whakawhiti te ra !
Qui me donne la force de vivre !
Des combats qui marquaient les saisons. Et, jour après jour, sans que je m’en aperçoive, j’ai commencé à danser…
La foule, là-bas, se concerte sans un mot prononcé. Valeureux Tana Umaga les inspire, les bienheureux.
J’ai renoncé à tout, même à revoir Aotearoa, le pays du long nuage blanc. A la gloire, même elle vous fait comprendre qu’elle n’est qu’illusion éphémère. J’ai renoncé à tout sans un regret aucun. Des pas scandés qui m’ont levé de la terre aride. Comment pourrai-je oublier mes racines puissantes sur la pelouse des duels ? Tenei te tangata puhuruhuru ! Voici l’homme au-dessus de moi !. Pourquoi accepterai-je vos existences entravées aux piloris du confort ? Pourquoi gaverai-je mes enfants de clichés touristiques ? Aujourd’hui, je suis debout et je danse. Ils sont fiers de moi. Ils ont le courage des aïeuls et la sagesse du monde. Pourquoi courberai-je l’échine dans ce monde mercantile, gavé de poudre d’os ? Ka ora ! C’est la vie !
L’esprit du pays m’habite, je suis pierres, lacs, rivières, volcans…
Tongarino, le matin du monde…
Le soleil de feu se plonge dans la mer. Il est temps. Je suis aussi massif que le marteau des dieux. Je tourne vers les quatre vents dans quelques instants, que je meurs ou non, je serai un autre. J’avais droit à cette minute depuis la nuit des temps. Et la voilà qui s’annonce. Le ciel est le toit de ma maison. Tout est possible…
Ka mate ! C’est la mort !
Une cérémonie ? Ca y ressemble… Des claquements de mains, terribles et monstrueux. Encore le sang qui cogne dans les artères furieuses. A quoi bon résister, nous sommes inexorables… Et chaque engagement sera pire que le précédent.
Mes compagnons s’unissent, ne forment qu’un seul corps. Ranginui, dieu suprême laisse couler deux larmes qui forment des rivières. Whanganui et Waikato vont laver nos blessures.
Je le remercie d’un sourire, je ne connais pas la peur, mes quinze corps vont partir à l’assaut…
Le coup de sifflet retentit dans le stade immense, si nos maillots sont noirs, c’est que nous portons le deuil de nos adversaires…
A hupane kaupane
Toujours plus haut, pas à pas
A hupane kaupane whiti te ra !
Toujours plus haut, vers le soleil !

Je suis debout, vivant… Je suis un Maori.
Que le match commence…


Pascal Dufrenoy



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