La feuille qui tombe de l'arbre
de Pascal Castillon



D’un coup, Victor en avait eu assez de jouer.
Trop chaud. Trop essoufflé. Trop…trop marre, tout simplement !
Et puis, à seize ans, ces cavalcades dans la forêt ne l’amusaient plus. Il avait alors laissé filer les copains ; leur criant seulement :
« Faut que je rentre !

Mais il n’était pas rentré. Il avait quitté le large chemin par où s’éloignaient les autres et il avait pénétré dans la forêt. Il savait qu’en continuant tout droit il aboutirait au grand pare-feu. De là, il regagnerait la route, près de la cabane de berger où ils avaient laissé leurs VTT.

Victor avançait sans bruit dans les fougères sèches. Les cigales profitaient de la chaleur. Le garçon savait qu’il était bien trop tôt dans cette après midi de juin et qu’il faisait trop chaud pour surprendre les animaux sauvages qui étaient encore baugés mais il guettait quand même alentour en espérant apercevoir un renard ou un chevreuil. Un cerf, peut-être…

Ce fut comme un râle qui lui parvint tout d’abord. Il stoppa, tous les sens en alerte, car cela n’avait pas ressemblé à un bruit de la forêt.
De nouveau, il entendit : Un râle court, suivi d’un long souffle.
Le jeune garçon se baissa pour se dissimuler. De nouveau le souffle prolongé, puis, le silence ! Puis le bref râle rauque et encore, comme une lente expiration…Victor pensa un instant à une bête blessée…
Il se redressa pour jeter un regard au-dessus de la végétation. Dans la direction du bruit il devina une trouée parmi les pins. Il devait y avoir une clairière et c’est de là que venaient les sons bizarres.
Il s’avança à quatre pattes. Sa première impulsion avait été de faire demi-tour bien sur. Mais il n’aimait pas reculer et, cédant à sa curiosité, il décida qu’il lui fallait savoir ce qui se passait là-bas.

Plusieurs fois le même long souffle résonna encore. De plus près, cela semblait bien être un humain qui produisait ces bruits.
Victor finit par atteindre un pin au pied duquel se dressait un buisson.
Ils lui permirent de se dissimuler et d’avoir une vue d’ensemble sur la clairière. Baignée de soleil, elle représentait une petite aire dégagée où poussait une herbe rase.
Au milieu, se tenait un homme aux cheveux gris.
De la main gauche il tenait une pièce de tissu rouge fixée à un morceau de bois, et de la main droite, une épée.
Victor reconnu ce qu’il avait vu sur des images de corrida dans le journal.

Entre temps, l’homme avait fait passer le tissu dans sa main droite, avec l’épée. Une jambe en avant, il tendait le carré rouge déployé devant lui.
Cependant qu’il émit le court son rauque, il donna un coup de poignet qui fit bouger le drap et avança la jambe. Le long souffle qui sembla sortir du fond de lui-même accompagna le lent mouvement tournant qu’il donnait au tissu pendant.

Victor aurait tout simplement pu se dire que l’homme jouait au torero et repartir comme il était venu. Mais, collé au sol dans l’abri du buisson, il était plutôt fasciné par les gestes, par la lenteur et la douceur qui émanaient de la succession de passes qu’il voyait pour la première fois en réalité.
L’homme avait certains muscles tendus et d’autres complètement relâchés en balayant avec lenteur le sol du bord effrangé du drap rouge.
De temps à autre, il rompait et faisait quelques pas pour se détendre. Puis, il reprenait un enchaînement de quelques passes ; d’une main ou de l’autre. Seule l’épée restait toujours dans sa main droite. Et, chaque fois, ce feulement et cette respiration qui accompagnaient le déplacement de l’étoffe…

Victor ne sut combien de temps il resta là à regarder avec le besoin de savoir faire cela aussi.
L’homme se tenait maintenant pieds joints, cambré, et seule le poignet gauche bougeait, donnant une ondulation à la toile qui battait comme une aile…Un lent mouvement commandait au tissu qui s’arrondissait et se déployait…s’arrondissait et se déployait…puis, tandis que l’homme, sur la pointe des pieds, pivotait sur place, la toile vint s’enrouler doucement sous son bras.

Comme l’homme commençait à ranger ses affaires dans un sac posé au pied d’un arbre, Victor reprit la notion du temps. Les ombres avaient avancé dans la clairière.
Le garçon se leva et, sortant de derrière le pin, s’avança vers l’inconnu qui fermait son sac.
L’homme tourna la tête vers le jeune garçon. Il était sans doute plus vieux que son père.
-« Bonjour, dit-il.
-« Bonjour Monsieur. Vous pouvez m’apprendre ?
L’inconnu eut l’air étonné.
-« Tu m’as vu ?
-« Je vous ai regardé, oui. Vous pouvez m’apprendre ?
-« T’apprendre ? Tu n’as pas peur des taureaux ?
-« Je crois que si, j’aurai peur.
-« Si tu veux apprendre, c’est pour te mettre devant pourtant, non ?
-« Je me mettrai devant, affirma Victor. Mais il faut m’apprendre !

L’homme eut un sourire. Il s’était cru seul et se sentait maintenant un peu gêné qu’on l’eut ainsi surpris dans cette sorte d’intimité qu’étaient ses exercices. Mais ce gamin avait tellement l’air de vouloir ce qu’il demandait…
Il but longuement à la bouteille d’eau minérale tiédie qu’il avait tiré du sac.
-« Vous ne voulez pas m’apprendre ? demanda Victor.
-« T’apprendre ! Si…Oui…Bien sur…Pourquoi pas ? Mais tu sais, c’est dur ! C’est long ! Il faut faire tous les jours. Longtemps ! …Rien d’autre…Ne penser qu’à ça ! …Seul !
-« Ca fait rien, ça ne me gêne pas.
-« Ca ne te gêne pas ! Ca fait rien ! …C’est facile à dire ça !
-« Vous pouvez me re-faire voir, là. Juste pour que j’essaye ? Comme ça on saura si je peux ? Moi, je saurai si j’aime vraiment et vous, vous saurez si je suis un petit peu doué.
-« Comment tu t’appelles ?
-« Victor.
-« Moi, c’est Antonio dit l’homme en prenant son sac. Tu vas à l’école demain ?
-« Non c’est les vacances.
-« Alors, demain, à une heure, ici. On fera un essai. Si ça ne va pas, tu ne reviens plus m’espionner. D’accordo ?
-« D’accordo ! répondit Victor, radieux.

Antonio s’éloigna, le sac sur l’épaule.
-« A demain, lança-t-il.

*


Le lendemain, bien avant treize heures, Victor était au centre de la clairière.
La main gauche sur la hanche, les reins cambrés, la jambe tendue en avant comme il avait vu faire la veille. Les yeux clos, il tirait avec lenteur une muleta imaginaire

Lorsque Antonio arriva, il s’arrêta pour observer avec surprise le gosse qui enchaînait avec application des passes dont il ne savait rien la veille.
-« Dieu qu’il est doué ! pensa-t-il. Et il comprit que ce qui devait être un essai allait sûrement être une vraie leçon. Une première leçon …

Victor le vit et vint en courant. Antonio lui dit :
-« Bon. Tu te souviens ? On fait juste un essai.
-« Oui. Mais je veux vraiment apprendre. J’en suis sûr. J’y ai pensé cette nuit.
-« Tu ne peux pas plutôt dormir la nuit ? plaisanta Antonio en ouvrant le sac.
-« D’habitude je dors. Mais là, je n’ai pas beaucoup pu. J’essayais de me rappeler les gestes pour que l’essai soit réussi et que vous acceptiez de m’apprendre.

Antonio ne sut que répondre. Cette détermination l’étonnait pour un enfant de cet âge qui, déjà, demandait :
-« Bon, on commence ?
-« Attends un peu. Il faut que je t’explique une chose d’abord. LA chose. LE principe…Assieds-toi.
Victor s’assit et s’adossa à un pin. Devant lui, Antonio avait sorti un tissu jaune et rose plié qu’il tenait sous son bras comme un grand cartable.

-« Ca, c’est la cape. Mais d’abord, je vais te raconter une histoire…
Antonio prit son temps. Il plissa les yeux, regardant le garçon et commença à mi-voix :
-« Un jour…un homme traversait une prairie, quelque-part en Andalousie. Là-bas, les prés sont immenses. A un moment, il voit, à une trentaine de mètres, à l’ombre sous un arbre, un taureau qui le regarde. Notre promeneur s’arrête. Net ! Car il sait que s’il poursuit son avance, et parce qu’il est sur son territoire, le taureau le chargera. Alors, pendant plusieurs minutes, l’homme et le taureau se regardent. Sans bouger. Tout est immobile. Le taureau. L’arbre près du taureau. L’homme…

Victor a encore les yeux de l’enfant auquel on raconte une histoire. C’est vrai aussi qu’Antonio sait raconter. Il « met le ton » ! Surtout cette histoire là. Alors, il se fait plaisir pour faire plaisir à l’enfant. Il en rajoute, il fait durer et Victor voit le taureau devant lui…
-« …L’homme ne doit pas bouger, continue Antonio, sinon, le toro charge ! Et soudain ! …De l’arbre, une feuille se détache et commence à tomber en tournant. Tout doucement. Ce seul mouvement dans toute la prairie a attiré le regard du taureau qui tourne alors la tête pour regarder la feuille. Il bouge les cornes…mollement, car ce n’est qu’une feuille…L’homme, lui, pendant que le taureau regardait tomber une feuille, a filé son chemin et passé la clôture !

Antonio se tait et regarde l’adolescent qui écoute avec une attention presque palpable.
-« Tu as compris l’histoire ?
-« L’histoire, oui. Mais ce que vous avez voulu me dire, je ne sais pas encore.
Antonio sourit et reprend :
-« Tu vas comprendre.
Et là, il sépare bien toutes les syllabes. Comme pour marteler cette idée dans la tête de Victor :
-« Un toro porte toujours son attention sur ce qui bouge au plus près de lui ! Et quand un toro porte son attention à quelque chose, le coup de corne suit derrière ! …Donc ?
-« Donc, il ne faut pas bouger.
-« Voilà ! Tu as donc compris..
Antonio marqua une pause. Il était ému tout à coup. Cette histoire qui gérait sa passion l’avait toujours profondément touché…Il reprit :
-« Il faut que tu sois l’arbre. Pas la feuille !
Et il conclut en levant devant lui la toile pliée qu’il fit se déployer d’un coup sec du bras :
-« Et ça, dit-il en montrant la cape, c’est la feuille de l’arbre ! Tu la brandis pour que la corne t’évite !


*


A l’exception des dimanches que Antonio avait réussi à se préserver, Victor passa ainsi tous les après midi des vacances dans la clairière à manier capote et muleta et à faire de la gymnastique et du footing ;
-« Il faut que tu ais des cuisses d’acier, lui martelait Antonio qui, lui, s’était usé les reins à « faire le taureau » en poussant à bout de bras, plié en deux, une paire de vieilles cornes emmanchées sur un rondin dans les leurres que tendait Victor.

Une amitié était ainsi née entre eux. Bien que parlant peu, ils avaient plaisir à travailler ensemble. Tout était dans cette passion commune. Ils se retrouvaient chacun dans cette gestuelle et, quand ils faisaient une pause, c’était pour qu’Antonio explique et raconte les mots, les gestes, les faits, l’histoire, les usages et les codes…

Un jour, Antonio avait emmené Victor voir de vrais toros de combat dans un élevage de la région. Appuyés à une clôture, ils étaient restés longtemps à observer et admirer les fauves noirs. Apparemment placides, ils étaient pourtant prompts à s’énerver et les affrontements ne manquaient pas.

C’est fin août, alors qu’un orage menaçait, que Antonio dit à Victor :
-« Tu as beaucoup appris et tu sais tout. Tu n’as plus besoin de moi maintenant.
L’adolescent qui pliait la cape rose et jaune répondit :
-« Non je ne sais pas tout. Il me manque le toro !
Antonio ne répondit pas tout de suite. Il attendit que le sac soit bouclé pour dire :
-« Samedi, il y a une capéa pas loin. Nous allons y aller voir. Et nous tâcherons de rencontrer le directeur de l’école taurine. Peut-être a-t-il une place pour toi…Car c’est là que tu apprendras un bout de la suite !

Antonio était fier de ce qu’il avait appris à Victor. Mais il avait bien conscience qu’il ne pouvait en faire plus et c’était une peine pour lui de penser que son élève serait maintenant celui d’étrangers..
L’école taurine donnerait à Victor ce que lui ne pouvait apporter : Quelques occasions de se mettre devant des vaches ou des taurillons pour connaître la vraie charge, les vraies cornes le long des hanches, le souffle sur les jambes, le poil noir et humide qui frotte le ventre en passant…et la grande peur !
Mais d’abord, il faudrait à Victor passer la plus primordiale des épreuves : se mettre face à l’animal. Tendre le tissu. Toquer. Regarder venir la charge, la prendre, la guider…
Il avait dit à Victor :
-« Il y a l’indispensable comme l’entraînement, la condition physique et la technique…Mais se mettre devant…La moitié de tout est là !…Et l’autre moitié, c’est d’y rester !
Antonio avait déployé la cape et la tenait devant lui en un début de véronique :
-« Rester devant…quand les cornes sont là, à dix centimètres des cuisses, de l’aine, du sexe !…Quand un seul mouvement de tête peut te piquer la fémorale, t’emmener une roubignolle, te faire tourner sur le piton, t’envoyer en l’air, te reprendre…Oser s’y mettre est une chose, y rester en est une autre !


*


Victor eut une place à l’école taurine et il en fut l’élève le plus assidu et le plus doué.
Ses parents acceptèrent à la longue, quand ils comprirent que cette passion tenait si fort leur garçon. Celui-ci avait eu l’intelligence de réussir aussi au lycée. Et puis ses parents avaient également découvert la planète des toros. Ils avaient aimé cela. Si Simone, la mère, ne venait jamais voir son gars, Paul, le père était toujours là.

Victor venait voir Antonio souvent. Il lui racontait tout. Un soir, il arriva essoufflé pour lui narrer sa première véronique à un becerro :
-« Il était couleur châtaigne, avec les yeux de perdrix, tout frisé et plus clair entre les cornes. Il me regardait sans bouger. Même sa queue pendait, immobile... Je me suis bien croisé, pile dans l’axe, et j’ai levé la cape. Doucement…doucement…
Victor refaisait les mêmes gestes, revivait son souvenir pour Antonio qui était très ému.
-« Il me regardait. J’avais la cape à bout de bras, entre lui et moi…La feuille morte…Je te jure ! J’ai pensé à la feuille morte ! J’ai mis le coup de poignet et la cape a toqué…
Là, Victor eut, en même temps que le coup de poignet, ce râle rauque qui l’avait un jour attiré vers la clairière où il avait tout appris.
-« … Il a démarré. D’un coup ! J’ai avancé la jambe et il est passé en baissant la tête…Je te jure Antonio, il n’a pas touché la cape ! Et je l’ai tiré, tiré…
Et Victor pivotait, le buste arqué, la jambe tendue, le bras droit tirant une cape imaginaire que suivait un jeune taureau imaginé, la main droite ouverte pour le guider.
Et pour accompagner la passe, Victor eut ce même long souffle exhalé du plus profond de lui, la bouche étirée vers l’avant.
-« …et il est sorti ! Tout étonné de n’avoir rien attrapé !
Antonio avait eut du mal à retenir une larme.

Une autre fois, Victor avait raconté sa première tumade. Ce jour là, il était arrivé moins vite chez Antonio car il boitait.
Une vachette l’avait rudement bousculé :
-« Mais c’est de ma faute, j’ai reculé juste comme elle chargeait et j’ai tiré la muleta trop tôt et trop vite…Elle m’a vu et ça n’a pas fait un pli !
Et Victor, baissant son jean pour montrer à son ami un énorme bleu sur sa cuisse, conclut en riant :
-« C’était moi la feuille morte !

Un peu plus tard, Antonio réussit à ce qu’un matador français retiré accepte de prendre Victor en main. Ce fut lui qui lui apprit encore bien d’autres choses que l’école taurine ne pouvait enseigner. Et ce fut lui qui permit que Victor « entre dans le circuit ».

Alors il y eut ce jour où le jeune garçon passa son premier costume de lumière !
C’était loin de là, dans une petite ville qui donnait, une fois l’an, une novillada sans picador.
Antonio avait eut un malaise cardiaque quelques jours plus tôt et le médecin avait interdit tout déplacement.
-« Tu me raconteras avait-il dit à Victor qui était venu l’embrasser avant de partir avec son père. Antonio avait refusé que le garçon passe son costume avant, juste pour lui montrer ;
-« Ca te porterait malheur !
Ce jour là, les toros avaient été moyens. Le public de touristes n’était pas connaisseur mais bonhomme. La Présidence avait été indulgente avec ces apprentis matadors.
Victor avait coupé une oreille à chacun de ses novillos mais ce n’était pas sa sortie sur les épaules des hommes qu’il revint vite conter à Antonio. Il avait pour lui, analysé sa course avec froideur.
-« Je me suis toujours situé en retrait de la ligne critique. Je n’ai pas su la dépasser. Mes passes avaient beau être parfaites techniquement, je n’ai pas eu l’émotion. Surtout au second. Il avait sûrement bien plus à donner que ce que j’ai su lui prendre…J’ai encore beaucoup à apprendre …Tu vois, hombre, que tu ne m’as pas encore tout enseigné ! lança-t-il en riant.
Antonio sourit en haussant les épaules. Victor vit qu’il avait vieilli ; plus maigre, plus ridé…Il songea qu’il ne savait même pas son age exact. Sans doute aux alentours de soixante-cinq ans puisqu’il était à la retraite…
Il serra l’épaule de son ami dont le regard semblait perdu dans la garrigue qui s’étendait devant la terrasse.
-« On a toujours encore à apprendre, répondit Antonio en réalisant qu’il parlait là comme un vieux.


*


Les mois passaient. Victor se faisait un nom. Il participait maintenant à de grandes novilladas ; Espagne, Amérique du sud…Il triomphait souvent.
Chaque fois qu’il revenait chez lui, il se précipitait chez Antonio. Ils passaient alors des soirées et des nuits car Victor lui racontait tout ; Il voulait qu’Antonio sache, lui qui ne l’avait jamais vu en piste. Lui raconter était aussi une analyse et une réflexion qui l’aidait à progresser.
Antonio, à cette époque, ne bougeait quasiment plus de chez lui.
Un jour, il avait dit à Victor :
-« Je ne te verrai jamais en piste.
Et comme le jeune homme avait voulu protester, il l’avait arrêté d’un geste :
-« Non Victor. Je crois que j’aurai la trouille. Tellement la trouille que les toros la sentiraient. Alors ils seraient trop dangereux pour vous tous. Et puis le toubib m’a interdit les arènes. Il craint pour mon cœur ! En douce, des fois, je reprends un peu la muleta. Pas la cape, elle est trop lourde. Mais c’est vrai que je fatigue vite.
-« Tu veux qu’on te fasse voir une cassette ?
-« Ah non ! Pas de télé !

Victor allait avoir dix-neuf ans. Antonio et lui étaient installés sur la terrasse. Une bouteille de vin blanc trempait parmi des glaçons. Mais ce n’était pas Victor qui lui faisait grand mal…
-« Tu vois, Antonio. Je me disais en rentrant de Dax l’autre nuit, que je n’avais jamais connu la blessure. Les deux ou trois grosses bousculades et une fracture d’un bras par un coup de plat de corne ne comptent pas. Non, je parle de la vraie blessure.
Victor se tut. Antonio attendait, un peu inquiet.
-« Je ne me suis jamais vraiment mis en danger. Mais j’ai une certaine hâte à ce que la blessure arrive. Connaître cette pénétration-là…Et je me dis qu’il va falloir que cela arrive pour que je sois un vrai matador.
Le jour baissait. On ne distinguait plus le coteau en face. Victor reprenait :
-« Non, pas la blessure en tant que telle, mais trouver un autre sitio, une autre distance pour que l’émotion et le génie sortent. Si je modifie mon sitio, ma distance, je me mets en danger et je me rapproche de la blessure, non ?
Antonio vida son verre. Il se sentait complètement désarmé et ne savait que répondre. Victor reprenait :
-« Je crois que je ne la cherche pas. Mais je n’y étais pas prêt jusqu’à présent et, aujourd’hui, je pense que c’est arrivé Quand je parlais de hâte tout à l’heure, c’était faux. Ce n’est pas de la hâte, car si je peux l ‘éviter…je crains autant la douleur que n’importe qui. Seulement, j’y suis prêt, c’est tout. Et comme j’y suis prêt, je me dis que je vais sûrement me comporter autrement…et, donc, de me comporter autrement, je courrai le risque autrement. Qu’en penses-tu ?
La question qui tue ! Antonio réfléchit. Il comprit que Victor était arrivé à un seuil important. Il le regarda et lui sourit :
-« Tu dois donc prendre l’alternative car c’est à ça que tu es prêt. Ce n’est pas à la blessure que tu dois songer, ce n’est pas à elle que tu dois te sentir prêt. Maintenant tu penses comme un matador de toros. Tu dois donc tendre à être une figura. C’est à ça que tu es prêt ! La cornada n’est pas le but. Elle ne sera, peut-être, qu’une conséquence.

Antonio avait fortement insisté sur le « peut-être ».


*


Naturellement, l’homme qui s’occupait de la carrière de Victor, et qui n’attendait que cette décision, fit tout ce qu’il fallait pour trouver une corrida destinée à mettre en valeur l’alternative de son poulain.
Les médias spécialisés firent la suite. Et l’on vit même une télé et quelques journaux relayer l’information en annonçant la montée de la nouvelle étoile française des arènes. ( A petite dose et discrètement certes, pour ménager les susceptibilités toujours ombrageuses des anti-taurins…)

Le jour de « l’alternative » fut fixé.
Victor vint annoncer la nouvelle à Antonio et lui dire qui, ce jour là, seraient son parrain, le témoin, l’élevage, le lieu…
Ses péones - les trois hommes qui accompagnent le matador en piste - étaient là. Eux aussi étaient devenus des amis d’Antonio.
Ils étaient maintenant tous silencieux. Au bout de la terrasse, un écureuil, trompé par leur immobilité s’était aventuré pour récupérer des débris ou des graines.
-« Il faut que tu restes calme Victor, commença Antonio. Je sais que cette espèce de cérémonie qui va faire de toi un docteur ès toros est un grand moment. Mais tu en feras un plus grand moment encore si tu restes maître de toi pour sortir à hombros…Et pour honorer et remercier ceux-là, ajouta-t-il en désignant les trois péones.
-« Je sais tout cela, dit seulement Victor qui ajouta après une hésitation ; Tu voudras venir ?
-« Ce n’est pas conseillé par la Faculté…Mais je ne peux tout de même pas manquer ça, si ?
-« Alors je serai génial Antonio ! s’exclama Victor rayonnant. Parce que ce sera un beau jour ! Parce que tu seras là. Parce que mon père y sera aussi. Parce que…
Victor ne savait quoi ajouter. Il tendit la main à son ami qui la saisit. Ils s’embrassèrent.

Le dimanche prévu arriva vite. Victor avait tenu à ce que son alternative se passe en France.
Il n’avait pas ralenti la cadence pour autant ; chacune de ses dernières novilladas était, en plus du plaisir qu’il goûtait toujours, un nouvel entraînement où il s’était particulièrement appliqué.
Dans la nuit du samedi au dimanche, il rentrait d’une semaine en Espagne. Il ramenait de Madrid le costume neuf qu’il endosserait dimanche après midi pour cette première course face à des toros adultes. Il avait fait faire, selon la coutume un costume blanc.
Victor sommeillait dans le mini-bus qui ramenait la cuadrilla en France lorsque le téléphone sonna.
Manuel, le péon de confiance, l’homme qui dans cette équipe avait l’expérience, celui qui achevait les novillos après l’estocade, lui tendit l’appareil.
-« Ton père.
Victor eut le temps de penser qu’il n’était pas normal que son père l’appelle en pleine nuit alors qu’à huit heures il serait à la maison.
-« Victor ? dit la voix de son père.
Angoissé soudain, le jeune homme songea à sa mère…
-« Victor. C’est Antonio…il a eu un nouveau malaise…C’est fini.
Ce qui lui tombait soudain mollement dessus était glacé. Comme un long frisson qui le recouvrait progressivement des pieds à la tête.
-« On arrive, répondit seulement Victor.
A la cuadrilla, il dit seulement :
-« Antonio est mort.
Les hommes se signèrent. Dans l’éxiguité du véhicule, des mains se croisèrent pour donner des tapes sur l ‘épaule ou la nuque de Victor qui pleurait.


*


Il faisait très beau.
L’orchestre avait joué « Toréador » du Carmen de Bizet.
Sur la piste, les hommes s’étaient salués pour se porter chance : « suerte ! »
Du bout du pied, Victor avait tracé une croix sur le sable. Comme à chaque fois. A ses cotés, les deux autres matadors s’étaient signés à plusieurs reprises…
Et tous les acteurs s’étaient avancés dans l’arène sous les applaudissements. En tête, les deux Alguazils à cheval devant les trois matadors. Derrière, leurs péones. Puis la cavalerie et enfin le train d’arrastre des mules qui faisaient sonner leurs grelots…
Un peu plus tard, le premier toro était sorti, ébloui. Il s’était élancé…Les piques… Les banderilles…Tous cela avait passé dans un brouillard pour Victor. Maintenant, il allait être fait matador de toros et recevoir de ses pairs les instruments. Demain, on allait enterrer Antonio qui aurait dû être là, derrière les barreras…
Là-bas, de l’autre coté de l’arène, au soleil, deux péones retenaient l’attention du toro le long des planches pour que la courte cérémonie ne soit pas gênée.
Son parrain d’alternative, suivi du témoin, s’avança en piste. A la main, il tenait une muleta pliée et, par-dessus, du pouce, il maintenait l’épée.
Victor prit sa cape sur le bras et s’avança vers l’homme grisonnant qui l’attendait en souriant. Le couvre-chef à la main, les deux hommes se donnèrent l’accolade. José, le célèbre José qui avait vingt ans de métier derrière lui, mit une main sur l’épaule de Victor et lui dit avec son accent espagnol :
-« Je sais ce qui te fait mal aujourd’hui, garçon. Sans doute l’homme que tu pleures est-il au-dessus de nous. Il te regarde. Ne le déçois pas.
Puis, José eut quelques mots de bienvenue, d’encouragements et de félicitations. Mais sa première phrase avait secoué victor. Il sentit qu’Antonio était là. Et il se souvint qu’il lui avait dit qu’il « ne pouvait pas manquer cela »...

Victor fit passer la cape pliée de son bras à celui de José et il récupéra la muleta et l’épée dans sa main libre. Après cette passation les trois hommes s’embrassèrent de nouveau.
-« Suerte.
-« Suerte. Et penses à lui, glissa José en lui tapant paternellement la joue.

Et tandis que parrain et témoin repassaient derrière l’abri des talanquères, Victor se dirigea vers le centre de l’arène.
Dans un silence lourd, il brandit vers le ciel sa montera d’astrakan en regardant longuement l’azur sans nuages. Puis, fermant les yeux pour bloquer les larmes, il pensa très fort :
-« A toi Antonio. Pour tout. Regardes enfin ce que tu m’as appris. Je vais être l’arbre.

Victor se signa, baisa la montera et la posa sur le sable.
Les péones qui fixaient le toro s’éclipsèrent.
Le fauve, décelant le mouvement de l’homme qui arrivait derrière lui, fit face.
Au centre de l’arène, Victor se mit de profil. Il toisa la bête. De la main gauche il tendit derrière lui la muleta en se cambrant.
Quelques instants le temps s’arrêta.
Victor eut cet appel rauque pour accompagner le toque donné à l’étoffe qu’il tendait dans son dos.
Le taureau chargeait.


FIN



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