Destin
de Pascal Castillon



L’homme avait accéléré le pas ;comme si quelque chose avait pu faire que son train ne fût pas parti à l’heure et qu’il pût encore l’attraper…Mais, une fois dans le grand hall, il avait constaté bien sur que son TGV n’était même plus inscrit sur le panneau lumineux annonçant les départs !
Il avait alors cherché l’heure à laquelle était le prochain…
Il lui avait fallu ensuite prévenir là-bas qu’il n’arriverait pas comme prévu ; qu’ils ne l’attendent pas pour rien dans ce froid de canard et qu’il les rejoindrait à l’aéroport…
Il les avait imaginés un instant, battant la semelle sur le quai dans ce vent du nord qui, depuis une huitaine de jours, glaçait le pays sans discontinuer. Non ! Ils allaient plutôt se réfugier à la brasserie. D’ailleurs, il les connaissait ; quel que soit le temps, ils n’attendraient sûrement pas sur le quai, mais à la brasserie !…

Le TGV filait maintenant à toute allure à travers la plaine de Beauce. L’homme remarqua que la platitude que l’on prêtait à cette région n’était pas si réelle. En effet, le moutonnement des vastes parcelles labourées, piquetées ça et là de rares bosquets et plantées, de loin en loin, de poteaux à haute tension, faisait successivement paraître et disparaître les fermes, les boqueteaux et les villages ; prouvant ainsi l’existence d’un relief bien réel. Un moment, même, dans le lointain, il crût apercevoir fugacement ce qu’il voulut prendre pour les flèches de la cathédrale de Chartres…

Et soudain, le train freina !
L’homme dut se retenir à la tablette devant lui tant l’arrêt était brutal. Un passager qui marchait alors dans l’allée se trouva projeté en avant et s’arrêta sur les genoux d’une honnête femme qui lisait un livre au bandeau rouge.
Il y eut des protestations et quelques cris, puis se mêlant aux crissements aigus des freins maltraités, des réflexions peu amènes où se mêlèrent la qualité, les grèves et les retards divers. Ressurgirent alors toutes les vieilles rancœurs contre ce service public !
La rame était arrêtée au beau milieu de nulle part.
Après le fracas de la course à trois cents kilomètres à l’heure, le silence soudain avait une texture curieuse…Les passagers, surpris par ce calme impromptu, parlaient d’ailleurs aussi fort que l’instant d’avant, lorsque le train vrombissait encore.
Seul le ronronnement de la climatisation se faisait entendre.
Les haut-parleurs grésillèrent et, après quelques excuses, une voix annonça que « le train était stoppé en pleine voie et qu’il était interdit d’ouvrir les portes et de descendre »…
Ceci relança quelques réflexions douces-amères.
— « Comme si on allait aller se promener ! Par ce temps !
— « Ou partir à la chasse…
— « Ils croient peut-être que l’on va descendre pour pousser !
La voie était, des deux côtés, longée par une clôture de grillage derrière laquelle des champs labourés montraient une terre grasse et foncée. Dans l’un d’entre eux, un gros tracteur vert tirait un ensemble brillant de cinq socs qui fendaient la terre, la retournait et laissait un sillon luisant…Des corbeaux suivaient la puissante machine en picorant tout ce que la terre leur offrait.
L’homme s’abandonna dans la contemplation du paysage. Dans le lointain, un immense silo à grain, fait de plusieurs cylindres, se dressait à l’écart d’un village. Un fin clocher lui faisait le pendant. Comme son regard suivait l’horizon, passant du silo à un bois, puis à une ferme massive, puis, plus loin, à un autre silo, il finit par revoir la toiture verte et les deux flèches qui se détachaient sur le bleu pâle de ce ciel d’hiver. C’était donc bien la cathédrale de Chartres !
Le temps passa.
Le train était toujours arrêté et n’avait même pas repris une lente marche à vue. Le tracteur vert avait disparu, avalé par un repli de l’immensité du champ qu’il avait entaillé en longues stries fumantes. Les corbeaux étaient restés, parsemant de taches noires les mottes fraîchement retournées dans lesquelles ils trouvaient une pitance.
L’homme se demanda quelle heure il pouvait être.
Il calcula ; une demi-heure de retard à l’arrivée, une heure d’attente pour le TGV suivant, un peu moins de deux heures de trajet depuis le départ…Sachant que le TGV initial partait à 8 heures 30…Il devait être aux alentours de midi. Si le train repartait maintenant, ils seraient à Paris à douze heures trente environ ; le temps de sauter dans un taxi ; cela le mettait à Orly vers treize heures…Il n’avait pas de bagages, donc embarquement rapide. Pour l’avion de quatorze heures trente, c’était bon. Il allongea les jambes devant lui et regarda de nouveau la campagne pelée. Des traces de gelée blanche subsistaient dans le fossé bordant le chemin de terre qui longeait la voie. Le long de son épaule, la vitre était glacée. Au dehors, les herbes grillées par le gel étaient agitées par le vent.
Il avait faim. Normalement, il aurait dû manger avec ses amis en arrivant…Ils avaient ri tout à l’heure, quand il leur avait annoncé son retard et sa panne d’oreiller.
Il songea que la voiture-bar était à coté…Le contrôleur apparut. Il ne manquait pas de cran car ce fut aussitôt une reprise des hostilités et, même, des remarques parfois désobligeantes. Le préposé ne perdit pas son sang-froid ; ignorant les réflexions déplacées, répondant poliment et calmement aux questions, donnant les informations qu’il avait et renseignant ceux qui avaient des correspondances à l’arrivée. Quand il quitta la voiture pour aller affronter la suivante, les commentaires sur ce désespéré qui s’était jeté sous un autre train depuis un pont, bloquant ainsi tout le trafic, occupèrent un moment plusieurs passagers.
L’homme imagina cet inconnu qui avait eut assez de courage pour enjamber le parapet, attendre l’arrivée sifflante d’un TGV et se décider juste au bon moment pour se faire happer et ne pas rebondir sur le toit de l’engin…
En attendant, à cause de lui, plusieurs trains étaient arrêtés en rase campagne pour encore on ne savait combien de temps ! Mais, paix à son âme !
L’homme refit ses calculs ; Il ne fallait pas qu’ils restent ici plus de trois quarts d’heure sinon, son avion serait manqué lui aussi !
Un avion passait justement, très haut, rayant le ciel d’un fin trait blanc. L’homme le regarda, point scintillant qui traçait sa route vers le Nord. Tout-à-l’heure, ce serait son tour. Mais lui, irait vers l’ouest…
Il ferma les yeux. Le calme était revenu dans la voiture.
S’endormit-il ? Il n’en était pas sûr. Quand il ouvrit les yeux, ils n’avaient pas bougé. Dans le ciel, deux autres avions étiraient chacun leur fil blanc.
Le train démarra enfin doucement et reprit sa marche à petite allure. L’homme regardait le paysage proche ; une route déserte qui, émergeant de sous la voie, la longea un instant avant de disparaître dans un bois. Un grand silo, le long duquel ils avancèrent au pas. Un village au gros clocher carré. Une gare, avec des wagons de ballast stationnés près de machines d’entretien jaunes…Et puis la voie descendit entre deux hauts talus. Les freins grincèrent et la rame s’arrêta de nouveau. Cette fois, dans la tranchée, il n’y avait rien à voir ! il restèrent là encore longtemps au grand dam des passagers.
Le voyage se poursuivit ainsi au ralenti, entrecoupé d’arrêts fréquents avant qu’une vitesse plus normale pût être prise. Aux abords de la capitale, le TGV eut encore des à-coups et dût encore stopper deux ou trois fois dans les entrelacs des multiples itinéraires de la gare Montparnasse.
Quand enfin les portes s’ouvrirent sur le quai, l’homme put apercevoir une pendule qui marquait treize heures ! Pour l’avion, c’était donc aussi râpé ! Il se hâta vers le bout du quai pour chercher la station des taxis. Il apprit alors qu’il devait rebrousser chemin sur le même quai pour monter à l’étage supérieur où se trouvaient les autos. Un moment, il pensa renoncer, aller s’asseoir dans une brasserie, y téléphoner à ceux qui l’attendaient maintenant sans doute à l’aéroport et leur dire que trop de choses se liguaient contre ce départ pour lequel il ne parvenait pas à être à l’heure. Il pourrait manger aussi, tiens ! Car il avait cette fois franchement faim !
Il parvint en haut des marches, chercha un panneau qui lui indiquât le chemin des taxis, passa des portes vitrées et se faufila entre des poteaux nickelés qui faisaient serpenter la file d’attente jusqu’à la tête de station. Il dut alors attendre que les quelques autres clients devant lui embarquent, puis qu’une voiture arrive. Quand enfin il put s’installer dans une auto conduite par un asiatique rigolard il put dire :
— « A Orly-Sud s’il vous plait !
— « Vous avez de la chance ! Ca roule bien aujourd’hui.
Il n’aurait plus manqué que cela !
Mais cela se dégrada à cause d’un accident sur l’A6. Comme ils étaient pris dans le flot, ils durent suivre. Le chauffeur, sans doute débrouillard dans Paris intra-muros, n’était pas aussi familier de la banlieue ; il l’expliqua d’ailleurs, en précisant qu’il ne saurait aller plus vite en changeant d’itinéraire car il ne connaissait pas cette banlieue-là ! Quand enfin, il parvinrent en vue de l’aéroport ils se trouvèrent de nouveau arrêtés : Le long de la route, nombre de gens chargés de bagages allaient à pied. L’homme paya alors et entreprit d’en faire autant. La pendule, dans le taxi indiquait quatorze heures cinquante quand il en était descendu.
Cinq cents mètres plus loin, les CRS refoulaient tout le monde ; l’aéroport était inaccessible car l’avion de quatorze heures trente pour les Etats-Unis avait explosé au décollage !
Assis sur le bord du trottoir, l’homme-en-retard-depuis-le-matin mit plusieurs minutes à réaliser…

FIN


Retour au sommaire