Le buffet
de Pascal Castillon



Jean Cabas regardait son buffet avec perplexité.
Ce n’était pas sa seule richesse, loin de là ! Mais il y tenait plus qu’à beaucoup de ses autres biens. Le meuble lui venait de son grand-père…
C’était un grand buffet deux corps Henri II, entretenu depuis des lustres ; qui sentait la cire et les ans. Il trônait dans la salle à manger, surplombant la table et doucement éclairé par la haute fenêtre qui donnait sur la route d’Avranches.
La guerre était déclarée depuis des mois, mais à part faire le planton sur les bords du Rhin en s’observant, les belligérants n’avaient pas bougé d’un pouce. On appelait ça « la drôle de guerre ».
Jean Cabas, homme de trente cinq ans, avait des amis à la Mairie et à la Préfecture avec lesquels il discutait, et il était doté d’une belle intelligence ! Aussi, il avait rapidement bien analysé la situation et avait compris que ce calme précédait une tempête qui allait sans doute secouer l’Europe entière.

*

Il était donc grand temps de se préparer et de mettre à l’abri ce qui devait l’être.
Mais que protéger ? Quoi mettre à l’abri ?…Les bijoux de son épouse et les quelques liquidités qu’il avait, c’était relativement facile. Mais le buffet du grand-père, c’était une sacré grosse pièce !

Et il hésitait car, au fond, la région était bien loin des lignes de front…Oui, bien sur ! Les fronts traditionnels ; ceux que l’on avait toujours connus ! Siegfried et Maginot…
Loin aussi des grandes batailles contre l’ennemi habituel ; le Prussien, le Wisigoth ou le Teuton; Verdun, Sedan, Azincourt, Waterloo…
Il était un fait aussi que, depuis les Chouans, l’Ille-et-Vilaine n’avait plus jamais été le théâtre de batailles, de destructions ou de pillages.
Mais Jean Cabas avait des doutes sur la pérennité de ces réalités historiques.
Il était mécanicien de formation et il dirigeait l’entreprise de mécanique, serrurerie, de son beau-père.
A cette époque, si une entreprise de ce type n’orientait pas ses compétences, son savoir-faire et son offre vers la mécanisation, la machine-outil ou le machinisme agricole et industriel, elle signait son arrêt de mort à court terme.
Jean Cabas l’avait compris avant tout le monde dans la région. Son entreprise touchait donc à tous ces secteurs et, grâce à cela, nourrissait plusieurs compagnons.
Son esprit curieux, sa farouche volonté de durer et de prospérer faisaient qu’il se maintenait aussi constamment à la pointe de toutes les nombreuses nouvelles techniques et technologies qui naissaient à cette époque. Il était toujours le premier à innover, à proposer plus vite et plus solide pour pas plus cher.
Lui-même inventait ! Un système d’entraînement et de frein automatique pour les treuils des carrières de granit par-ci, un outil pour les mécanos auto par-là…
C’est ainsi que ses connaissances techniques, sa finesse d’analyse, sa vision du monde et son intelligence lui laissèrent donc à penser que la guerre ne serait pas comme toutes celles qu’on avait connues jusqu’ici.
Féru de technique, il n’avait aucun mal à imaginer le potentiel de mécanisation des armées qui développerait sensiblement la rapidité d’intervention et les rayons d’action. Il avait compris que les guerres seraient désormais différentes…
Et ce qui l’inquiétait plus encore, c’était non l’absence de mécanisation de l’armée française, mais son sous-emploi par des badernes qui se croyaient encore en 1914 justement !
Il déduisait donc de toutes ces réflexions que si les guerres contre tout ce qui avait déferlé de l’est ; Uhlans, Huns ou Cosaques, n’étaient jamais venues jusqu’ ici, il était probable que cela ne durerait pas ! La région pourrait bien se trouver ainsi beaucoup plus près des champs de bataille !
C’est pourquoi Jean Cabas regardait son buffet en se demandant ce qu’il allait pouvoir en faire.

*

Quelques jours passèrent. Et puis, un matin, on apprit avec stupeur que la ligne Maginot n’était même pas enfoncée, mais contournée ! Comme un vulgaire machin inutile et insignifiant qu’il n’avait même pas été nécessaire d’attaquer ou, pour le moins, de bousculer ! Humiliation !
Le jour même, Jean Cabas démontait son buffet !
Il enroba soigneusement chaque morceau dans de la toile huilée. Puis dans de la toile goudronnée. Il chargea le tout à l’arrière d’un camion de l’entreprise. A la nuit tombée, il prit la direction d’un petit bout de terrain qu’il avait à la sortie du bourg ; sur lequel se dressait une vieille grange qui lui servait de remise pour des planches, des poutrelles de fer et divers matériaux.
Il creusa un trou dans le sol de terre battue, priant de ne pas tomber trop tôt sur une veine de granit qui l’aurait obligé à recommencer plus loin. Sa pioche ne toucha la pierre dure du pays qu’à une soixantaine de centimètres. Jean arrêta de creuser et coucha les morceaux bien emmaillotés dans le trou. Puis il reboucha soigneusement, dama la terre et recouvrit l’emplacement avec un empilement de madriers et de morceaux de fer.
Les jours suivants apportèrent leurs lots de nouvelles qui donnèrent raison aux analyses de Jean Cabas.
Pétain se rendit.
De Gaulle se leva.

*

Pour la première fois depuis les barbares et les vikings, la région connut donc, l’occupation étrangère. Celle-ci fut d’autant plus pesante et dure que l’ennemi, craignant une contre-attaque alliée par la mer, avait fait du littoral tout proche une zone particulièrement sensible. La région rennaise, carrefour de plusieurs axes subissait ainsi une présence d’autant plus forte.
Jean Cabas, qui était le plus jeune élu de la commune, et même, de France ! se retrouva désigné, par les nouvelles autorités, maire en titre.
Tout en continuant de gérer dans la pénurie son affaire qui vivotait, il se dépensa alors beaucoup pour ses administrés en général et la ville en particulier.
C’était un homme adroit et malin ; qui savait plier parfois mais sans jamais en venir à collaborer. Il savait aussi résister d’autres fois sans mettre en péril la population et parvenait à aider et favoriser les combattants de l’ombre. Parallèlement, il s ‘appliquait à opposer autant que possible une inertie de bureaucrate aux désirs de l’occupant pour polluer autant que faire se peut leurs décisions et leur action.
Il fut durant toute l’occupation une sorte de fusible, qui chauffa certes souvent, et parfois dangereusement pour sa propre sécurité, comme ces jours difficiles qu’il passa à la kommandantur de Rennes, mais il réussit à sauver quelques têtes, quelques fermes et à faciliter quelques coups de mains sur les installations nazies.

*

Le 6 juin claqua dans cette campagne bretonne comme un drapeau qui se déploie !
Les plages étaient à moins de deux cents kilomètres. Les avions qui passaient dans tous les sens pour harceler les colonnes allemandes montant vers le front donnaient un avant-goût de liberté.

Lorsque les Alliés, en venant d’Omaha, purent enfin enfoncer leur arme dans le coin du Cotentin, à travers ce fichu bocage qui faisait tant jurer Patton, ils foncèrent sur Avranches pour s’infiltrer vers la Bretagne. Une armée vira vers l’est et déferla vers Fougères et Rennes, prenant Mortain à revers. D’importantes forces ennemies s’y étaient retranchées. Il était vital pour les attaquants de les réduire pour ne par garder de poches en arrière des lignes qu’ils avaient pour objectif de déployer vers l’Allemagne.
Les combats connurent là une violence accrue. Des unités d’élite s’opposaient avec une grande détermination dans les deux camps.
Pendant cette bataille de Mortain, la petite ville qu’administrait Jean Cabas restait déserte. Les Allemands avaient disparu, sans doute retranchés dans Mortain encerclée, mais les habitants se calfeutraient quand même ; craignant les obus perdus, un bombardement par erreur, un accrochage de deux groupes dans la ville même, des représailles…

*

Jean montait le soir dans le clocher pour apercevoir les lueurs des combats qui illuminaient la colline de Mortain à moins de trente kilomètres de là.
La-haut, il retrouvait le curé. Ils échangeaient quelques mots, appréciant tel ou tel coup pour évaluer la déconfiture allemande tant attendue.
Puis, le prêtre, tout en maintenant sa soutane, redescendait se mettre en prière devant l’autel.
Jean Cabas s’était demandé longtemps deux choses : si l’homme de Dieu ne montait voir les éclats de la bataille que pour se motiver avant de s’adresser au ciel, et s’il priait pour les hommes des deux camps…
Mais il ne lui avait jamais posé ces questions.
Ils échangeaient quelques mots, appréciant tel ou tel coup pour évaluer la déconfiture allemande tant attendue.

*

Un jour, un de ses ouvriers entra en trombe dans le bureau de Jean Cabas qui travaillait à la mairie !
-« Monsieur Cabas ! Monsieur Cabas ! Venez voir ! ! Les Chleuhs ! Ils arrivent !
Jean suivit l’homme qui redescendait déjà l’escalier de la mairie.
Sur la place déserte, Jean Cabas regarda de tous cotés et s’étonna :
-« Où sont-ils ? Tu es sur ?
-« Sur la route de Fougères. Ils arrivent.
L’homme désignait son vélo couché par terre, devant le perron. Il reprit d’une voix rendue rauque par l’essoufflement :
-« Je ne suis jamais revenu si vite de la forêt ni n’ai monté la côte à telle allure.
-« On va au clocher pour voir ! lança Jean en partant vers l’église de l’autre coté de la place.
Tout en grimpant les barreaux des échelles successives, il se demandait comment allait se comporter l’ennemi. Les récits des tragédies d’Oradour, de Tulle et autres exactions récentes étaient parvenues jusque là…Si près du but, ce serait si bête…
Du sommet, Jean Cabas voyait la route toute droite qui filait vers la forêt et, au-delà, vers Fougères.
Il ne voyait aucune troupe. Aucun véhicule, aucun soldat…
Marcel le rejoignit quelques instants plus tard, s’excusant :
-« Je n’ai pas pu vous suivre. Vous allez trop vite pour moi.
-« On ne voit rien. Tu es sur de toi Marcel ?
-« Parfaitement sur, Monsieur. Je les ai vus moi-m…
L’homme s’interrompit et souffla en tendant le doigt :
-« Là !
D’un bosquet à l’écart de la route, un char gris-vert venait de surgir ! Derrière lui, trottait une dizaine de fantassins aux casques recouverts de branchages. Puis un autre blindé déboucha du bois et traversa un ruisseau dans une gerbe avant d’écraser une haie de ronces. Ils étaient à six ou sept cent mètres des premières maisons.
-« Ils viennent ici ! s’exclama Marcel, l’air effrayé
Jean Cabas ne répondit pas. Il s’interrogeait pour savoir quelle attitude adopter ; donner l’alerte et évacuer la ville ? Se terrer ? Attendre pour décider ?…Mais vite alors !
Des deux engins qu’ils avaient vus, un seul restait visible ; immobile à l’orée du pré, dans l’ombre des arbres. Les soldats qui s’abritaient derrière lui, étaient accroupis et attendaient la reprise de la progression. De la tourelle, un homme émergeait et observait la petite bourgade au travers de jumelles.
-« Baisse-toi Marcel ! ordonna Jean Cabas. S’ils nous voient ici, ils peuvent nous prendre pour des tireurs ou des guetteurs et on va prendre un pruneau !
Le second char avait disparu. Jean Cabas tendit l’oreille. La canonnade sur Mortain résonnait au loin. Ici, les oiseaux, qui ne connaissent pas les guerres, chantaient dans la tiédeur de l’été. Jean n’entendait pas le bruit caractéristique des chenilles qui aurait annoncé l’approche du blindé disparu.

Et tout alla soudain très vite !
Un vrombissement allant rapidement crescendo retentit derrière eux et sembla un instant envahir le clocher. Les deux hommes rentrèrent instinctivement la tête dans les épaules. L’ancien mécano avion qu’était Jean reconnut l’emballement d’un chasseur qui pique, le staccato des canons. Il y eut aussi un bruit qu’il ne connaissait pas ; une sorte d’enflammement brusque et un feulement…
Ils virent l’avion quand il déboucha, à ras du clocher, piquant vers le char. Ils virent les roquettes, arme nouvelle, qui fonçaient plus vite que le chasseur. Ils aperçurent les soldats qui couraient vers le bois.
Un deuxième avion surgit, canonnant. Le char explosa. Les deux appareils remontaient en faisant hurler leur moteur. Ils virèrent très serré et redescendirent en un nouveau piqué.
Jean Cabas vit le second char qui virait sur place pour s’enfuir vers le bois. Il fila en biais dans le pré vers un portail de bois qui le séparait d’un autre terrain où une grange se dressait. C’était le terrain de Jean Cabas. La barrière vola comme une poignée d’allumettes. Le char fonçait vers la grange. Deux explosions soulevèrent la terre devant lui, suivies de deux autres qui soulevèrent la grange d’un bloc avant qu’elle ne s’effondre dans un nuage de poussière !
Jean Cabas, incrédule, regardait le tas de gravats fumants qui était sa grange trois secondes plus tôt !
Les avions avaient de nouveau viré et revenaient vers le blindé. Il explosa à son tour.
Marcel hurla :
-« Ca y est ! Ces salauds sont cuits ! Vive les aviateurs !
-« Ma grange aussi est cuite, dit Jean.
-« C’était à vous la grange ?
Jean Cabas acquiesça.
-« Ah ben merde ! lâcha Marcel.
-“ C’est la guerre. On est vivant nous, non ? C’est le principal.
-« Dame, oui. Mais quand même…

*

Jean Cabas ne put se rendre à ce qui restait de la grange que le lendemain. Il s’était fait accompagner de deux amis et d’un de ses cousins qui l’aidèrent à déblayer. Les poutrelles stockées étaient tordues, les madriers avaient brûlé.
Le buffet, lui, avait été en partie déterré par les roquettes et les paquets emballés étaient dispersés sous les gravats.
Jean Cabas les ouvrit un par un.
Les deux portes avaient reçu des éclats qui étaient fichés dans les sculptures ouvragées, comme des fléchettes dans une cible !
-« Quand je pense que je l’ai mis là pour être à l’abri ! Pour le cas où la ville subirait un bombardement et où la maison serait touchée…
Et ce fut là le seul dommage matériel que la guerre causa dans toute la ville !
FIN


Retour au sommaire