Reconnaissance
de Paloma Delaine



1.


Son premier souvenir, était celui d'elle-même, vêtue de noir, se regardant dans le miroir. En toute logique, cela ne pouvait être un souvenir parce que dans le reflet elle semblait avoir une trentaine d'années, (alors qu'elle atteignait a peine la vingtaine) se trouvait beaucoup plus petite et moins maigre. Pourtant, ce n'était pas une simple image. Elle se souvenait aussi du sentiment de crainte, mêle d'une espèce de fierté heureuse. Elle pouvait fermer les yeux et évoquer le moment de la même manière, avec peu être un peu plus de détails que lorsqu'elle se souvenait de son premier jour d'école, de ses jeux, de son adolescence tranquille…
Amande avait essayé de parler de ce rêve avec son grand père, mais il avait dit, toujours rationnel, qu'elle avait du imaginer cela. Cependant, une sorte de douleur dans le regard lui avait fait penser qu'il y avait quelque chose dans cette évocation dont il ne voulait pas parler. Il s'agissait donc se sa propre mère. Son grand père parlait très peu de la fille qu'il avait perdue à la naissance d'Amande. La grand mère pleurait en évoquant Nathalie, ce qui la rendait très mal a l'aise, donc elle évitait le sujet. Elle aurait bien voulu comparer le reflet du miroir dans le souvenir avec sa mère, mais toutes les photographies de Nathalie avaient brûlé, dans un feu accidentel et idiot lorsque Amande avait six ans. Accidentel, s'ils existent des accidents, comme disait son psy, et surtout paradoxal.
La grand mère avait jusqu'alors l'habitude de mettre une bougie a brûler chaque vendredi en souvenir de sa fille morte. Elle mettait la bougie sur le meuble de la télé, dans la chambre bleue. Cela avait été la chambre d'enfance de Nathalie mais depuis ils avaient tout changé, meubles, rideaux, tapis, pour en faire une jolie chambre d'hôtes quand Nathalie était partie, mariée avec un imbécile comme disait toujours le grand père. Dans le meuble étaient rangées les centaines de photos de la famille. La bougie fut oubliée ce vendredi en particulier. Ils se rendirent compte que quelque chose d'étrange se passait parce que le chat était comme fou, miaulant des sons graves tandis qu'il courait à ras de terre. De la fumée sortait de la chambre. La bougie avait presque fini de se consumer, mais la cire était en contact avec une des jolies petites nappes brodées, qui avait pris feu, ainsi que le meuble et la télé. Ils arrivèrent a l'éteindre avant que ne prennent feu les rideaux, le tapis et le reste, mais toutes les photographies étaient brûlées. Un mois plus tard, la chambre était repeinte, il y avait un nouveau meuble sous un appareil plus moderne. Toute image de Nathalie était partie en fumée.
Amande ne faisait pas trop cas de ce premier souvenir d'habitude, mais cette fois, elle avait vu quelqu'un dans la rue qui avait déclenché le souvenir. Il s'agissait d'un homme. En allant à l'Université, dans le bus, elle était perdue dans ses pensées lorsque son regard s'était arrêté sur lui. Il était habillé de noir, ce qui pouvait à tous les coups avoir aidé. Un homme grand, beau malgré le fait qu'il dépassait facilement les soixante ans. Il avait de magnifiques cheveux blancs ondulés qui se voyaient d'autant plus par le contraste avec ses vêtements. Il sembla sentir son regard, et pour quelques secondes qui semblèrent interminables leurs yeux se suivirent. Elle se retourna même lorsque le bus avança, mais elle ne le vit plus. Elle eut l'impulsion de descendre, ce qui eut été absurde. Qu'aurait elle fait. Et puis, qui lui disait que ce n'était pas un de ces sales vieux qui lorgnent les jeunes filles ? Ce n'était pas le cas cependant. Elle avait l'habitude d'être suivie du regard pas jeunes, vieux, toute une panoplie d'individus surtout du sexe masculin. Elle savait les reconnaître et les ignorer depuis qu'elle était enfant. Ces yeux avaient une autre expression.

2.

- A quoi vous fait penser le noir ?
- Je ne sais pas vraiment… J'imagine qu'à ma mère.
- Votre mère ?
- Je suppose. Je pense que c'est peut être elle que je vois dans le souvenir du miroir. Elle habillée en noir, parce que c'est une image qui me ressemble beaucoup.
- En quoi se différencie cette image du miroir de vous ?
- La taille, le poids, je suis plus maigre. Le regard. C'est surtout ça….
(Amande resta en silence. Elle entendit le bruit de son carnet de notes tourner. Elle se sentit un peu coupable de ne rien dire, puis se sentit bête de se sentir coupable.)
- Dans le miroir, j'ai l'air de savoir quelque chose, j'ai l'air forte de ce savoir.
- Vous ?
- Oui, enfin, moi, ma mère… Moi je crois. (elle se sentit rougir.)
- Quel pourrait être ce savoir ?
- Je ne sais pas. Tant de choses. Ce qui se passe, c'est que je ne sais rien de moi, rien de ma mère, ce qui semble équivaloir a la même chose. (Elle entendit griffonner quelque chose.)
- Et qu'est ce que vous savez ?
- Je sais qu'elle est morte quand je suis née. C'est presque tout ce que je sais…. Je sais qu'elle était mariée avec un imbécile, qui n'avait jamais travaillé et que mes grands parents ont gagné le jugement pour me garder chez eux.
- Un imbécile ?
- Mes grands parents avaient raison sur ce point la. Je l'ai connu. Il est allé me voir, enfant, et il était vraiment con. Il pleurnichait d'un oui et d'un non, il disait que ma mère l'avait tellement blessé. Un jour, grand père l'a écouté et lui demandé de ne jamais remettre les pieds chez lui. Il m'a appelée encore quelquefois, je sais qu'il a demandé de l'argenta a mes grands parents parce qu'il n'avait plus de quoi vivre, puis plus rien pendant longtemps. J'ai su qu'il es mort. Il était diabétique.
- Comment avez-vous su que le mari de votre mère est mort ?
- …. Le mari de ma mère ? Vous voulez dire… Ah ! ce qui se passe c'est que je ne l'ai jamais trop senti comme un père. Mes grands parents le méprisaient toujours... avec raison, a vrai dire.
- Et votre mère ?

Amande se mit a penser pour la première fois de saviez que cet être détestable qu'elle n'avait jamais regretté avait du signifier quelque chose pour sa mère, en effet. Mais quoi ? Elle restait la, abasourdie sur le divan, lorsque la psy la rappela a la réalité. « On va arrêter là. Je vous attends Mercredi prochain.»

3.

Amande savait bien qu'il n'y avait rien de neuf a questionner ses grands parents sur le mari de… sur son père. Il faudrait donc trouver un autre chemin. La seule idée qui lui vint fut de chercher dans le vieux directoire téléphonique de ses grands parents n'importe quel prénom et numéro ancien écrits par une autre main que celle de ses chers aïeux et trouver une vieille connaissance de sa mère. Elle trouva d'abord un certain Blanchard Pascal, mais personne ne le connaissait à ce numéro. De même pour Bönn Julia et Dupin Valérie. Une petite vieille dit finalement que Devreux Serge ne rentrait que vers six heures et demie. A l'heure dite, Amande préféra ne as appeler parce que ses grands parents étaient rentrés. Elle pensa qu'autant le faire d'un café proche de l'Université, le lendemain a midi. En passant par le rond-point d'où elle avait aperçu l'homme en noir, elle chercha du regard, mais ne vit rien du tout. Elle se dit que si elle passait l´après midi, un mardi a la même heure que la semaine dernière, elle le verrait peut être.
Cette fois ci, au téléphone, la petite vieille lui passa Devreux Serge sans aucun enthousiasme.
- Bonjour. Je suis désolée de vous appeler, mais je crois que vous connaissiez ma mère, Nathalie Deschamps.
- Nathalie ? Bien sur que je l'aie connue. Nous étions très amis ! Vous étés sa fille ? Je savais que vous étiez née, mais alors elle est morte… pardon mademoiselle ! Je suis désolée, je suis complètement insensible.
- Ne vous en faites pas, cela fait longtemps. Si cela ne vous embête pas, j'aimerais bien que vous me parliez un peu de ma mère. Je ne sais pas si on pourrait se voir.
- Bien sur. Venez donc demain. Ou si vous préférez, on se retrouve pour prendre un café au centre ville.

Le lendemain, elle dut attendre presque un quart d'heure avant de voir arriver un gros monsieur à l'air gentil, de grosses lunettes sur les yeux. Sa voix aigue contrastait avec son physique volumineux. Ils parlèrent longtemps. Il lui raconta une amie d'enfance jolie et sympa, très amusante. Nathalie, selon lui, avait été une femme très intelligente, très belle, mais surtout très agréable. Une petite personne qui lisait beaucoup, qui riait, passionnée de la vie. Dommage qu'elle ait épousé cet imbécile. « Désolé mademoiselle, je n'ai aucun tact ! » Amande rit de bon cœur avant de le rassurer. En tout cas sur ce point, tous semblaient d'accord. Serge sembla quand même gêné avant de continuer. Elle lui demanda sans préambules ce qu'il croyait que Nathalie voyait en lui.
« Il semblait savoir se faire aimer. Un caméléon qui se faisait passer pour ce que vous vouliez. Votre mère avait du mal a trouver des personnes cultes et intelligentes, le garçon savait un peu de ci, de ça et a tout mis pour avoir les mêmes intérêts. Quand elle s'est rendue compte que ce n'était que cela, comme un de ces élèves qui ont une bonne mémoire qui peut passer pour de l'intelligence pour un certain temps, c'était trop tard. On n'a pas beaucoup parlé après son mariage, il était jaloux. Mais elle disait qu'il menaçait de se tuer, de faire un scandale, un tas de choses chaque fois qu'elle voulait le quitter. Il voyait en tout autre homme un possible amant. Je suis désolé de vous dire cela de votre père. Je ne devrais pas, mais il me semble que vous savez déjà un peu le genre d'homme que c'était. En effet, tout semblait démontrer que ce bonhomme était une vermine, quand a savoir d'avantage sur sa mère ou sur le souvenir, rien ne semblait plus clair. Lorsqu'ils se quittèrent, en tout cas, Amande se sentait gaie. Cet ami de sa mère avait été très sympa et avait éclairci un peu le choix de sa mère. Elle se sentait moins mal de n'avoir jamais senti d'amour pour son progéniteur.

4.

Amande rêva avec l'homme en noir. Elle rêva qu'il marchait vers elle, traversant une rue pleine de voitures. Il voulait lui dire quelque chose. Cependant, les voitures passaient sans cesse et il ne pouvait pas passer. Quand elle fit un effort pour le rejoindre a son tour, elle regarda les voitures pour trouver un endroit par lequel se faufiler et quand elle regarda a nouveau, il n'était plus la. Elle se réveilla avec une sensation de malaise. Comme si vraiment quelque chose lui avait échappé. Elle prit un calepin sur sa table de chevet et se mit a écrire :
« Noir, élégance, mystère, nuit, ténèbres, ce qui es caché. Un secret. La mort, la tristesse, la nuit, l'inconnu, la magie, la religion, le mal, solitude. Tranquillité... » Quand elle était petite et qu'elle se sentait triste, elle se cachait dans son lit, sous les draps et les épaisses couvertures. Elle restait longtemps ainsi, au chaud, respirant doucement, écoutant a peine les bruits atténués. Seulement la elle se donnait le droit de pleurer, de pleurer son soul, se mouchant de temps a autre dans un vieux mouchoir collant. Jusqu'a ce que tout semble moins grave, et qu'elle se sente accompagnée d'elle-même, comme elle se disait. Un souvenir intra-utérin ? Elle ne croyait pas beaucoup a ce genre de choses. Une sorte d'agitation angoissée la tenaillait, sans raison apparente. Elle sentit un moment l'impulsion de chercher encore les vielles connaissances de sa mère, mais elle détestait l'idée d'interrompre le week-end de qui que ce soit. Ou bien fouiller dans les vieilleries ? Il n'y avait pas grand-chose en fait qui restât du temps de sa mère, sinon une vieille malle énorme en aluminium ou quelque chose comme ça. Elle avait fouillé cette malle des centaines de fois dans son enfance. Une fois, elle avait même utilisé quelques habits à la façon de déguisements. Oui, c'était cela, une des dernières fois qu'elle avait osé chercher parmi les choses de sa mère, parce que sa grand-mère avait tant pleuré de la voir attifée des vieux habits de Nathalie. Elle rougit sans raison à ce souvenir.
Dans la vieille malle, Amande retrouva les habits. Une drôle de jupe fleurie, la même qu'elle avait mise il y a tant d'années. Le reste, c'étaient des habits communs, des t-shirts, des pantalons. Cependant, un grand frisson lui parcourut le dos. La plupart des habits étaient noirs.

5.

Finalement, lundi. Elle avait attendu ce jour avec impatience, certaine de savoir que demander a la prochaine personne qui avait fait partie de la vie de sa mère. Mais qui donc. Il n'y avait pas tant de monde dans le carnet de téléphones, mais il lui fallait quelqu'un qui aie bien connu sa mère…Après plusieurs appels sans suite, Amande crut avoir trouvé une piste. Leblanc Georges.
Elle alla l'après midi même a sa rencontre. Georges était homme âgé d'une cinquantaine d'années. Il portait de grosses lunettes sans lesquelles il ne voyait pratiquement rien. Il semblait très sérieux, et un moment, avant de savoir par ou commencer, Amande sentit une soudaine envie de partir. Le décor désuet du salon dans lequel elle fut reçue lui donnait une impression angoissante d'être dans un temps qui ne lui appartenait pas. Il y avait dans l'air une sorte d'odeur a renfermé qui lui donnait un peu la nausée. Georges ne la quittait pas du regard, les yeux mi-clos.
- Vous êtes donc la fille de Nathalie… Vous lui ressemblez, en effet. Ils ne vous manquent que les habits noirs et un livre à la main.
- Oui, justement, c'est une des choses qui m'intriguent. Pourquoi le noir ?
- La sorcellerie bien sur.

Amande resta bouche bée. L'homme n'avait pas cillé. Il se leva soudain, comme pris en faute.
- Un thé ?
- Comment ?
- Du thé ? Vous en voulez ? Où vous avez aussi un faible pour les boissons noires ?

Amande assentit de la tête, sentant une sorte de mal-être s'emparer d'elle. Une gêne dérangeante, de laquelle elle ne pouvait trouver la cause. Bien entendu, la maison, l'homme étrange, très désagréable lui-même, l'affirmation péremptoire, mais elle sentait autre chose, comme une sorte de peur… Georges revint, posant devant elle un plateau avec deux petites tasses déjà servies, dont un peu du contenu s'était renversé dans les soupières pendant le transport. Le sucrier dépareillait avec les tasses, trop grand, trop fleuri en contraste. Tout cela lui semblait d'une importance inusitée, comme un puzzle dont on commence à deviner la forme finale.
- Voilà. Donc, vous disiez sur votre mère ?
- C'était plutôt vous… Vous me disiez qu'elle avait à voir avec de la sorcellerie…
- C'est bien ça, oui. Nathalie avait un pacte avec le diable! Vous aussi, a coup sur.
- Non, pas du tout, je cherche seulement à savoir… Sur elle…. Sur mon père…
- Votre père. On se le demande. Moi je parierais que c'est le diable même !

Une rage lui vint soudain. Elle se laissait dire toutes ces choses, le ton dédaigneux du bonhomme, vieux pédé sûrement avec son sucrier fleuri. Amande sentit son visage s'empourprer. Elle avait toujours eu du caractère et elle se montrait en ce moment comme une enfant timide. Un coup de poing fit vibrer la table (Drôle, elle vit l'image d'un homme jeune au teint basané faire exactement le même geste, et entendit les assiettes se casser. C'était un de ses grands pères inconnus qui le faisait, elle le sut en cet instant.) Amande remarqua alors les deux petites tasses cassées, le thé glissant doucement sur la nappe amidonnée. Georges était pâle. Il semblait bien plus petit, avec son regard ahuri, le dos un peu courbe, les deux avants bras à moitié repliés, les doigts comme des serres. Une petite bête prête à fuir. Dans un élan qu'elle ne se serait pas imaginé auparavant, elle le prit par le col, le regarda dans les yeux, leur deux nez tout proches. (Elle sut que sa mère avait eu le même geste furieux avec son mari quand il lui dit qu'il emmènerait Amande avec lui. Elle sentit combien elle lui ressemblait en ce moment.) Les yeux du pauvre Georges eurent une lueur de panique avant de se fermer très fort, dans un effort absurde pour ne plus la voir. Elle le secoua une fois. Sa voix était calme comme si une autre personne parlait à sa place.
- Racontez donc. Avec respect !

Il entrouvrit les yeux, semblant étonné de la voir de nouveau à sa place.
- Racontez. Je vous écoute !

Il sursauta avant de répondre.
- Votre mère était… étrange… Elle avait un terrible caractère. Tout lui réussissait, mais elle ne faisait aucun effort pour l'avoir. C'est pour cela que je disais. Elle s'habillait toujours en noir, se moquait de tout, de tous… Une fois, je lui ai fait savoir que je savais qu'il y avait du louche dans tout ça. Elle m'a rit à la figure, avec un air diabolique.
- Du louche dans quoi ?
- Dans sa chance, dans sa manière d'être…

L'homme semblait a court de mots. Des larmes lui glissaient sur les joues rouges, des larmes d'impuissance, de rage.
- Je la haïssais. Je la hais encore ! Elle ne croyait pas en Dieu, elle se moquait de tous, de moi… de ma religion, de mon manque de courage quand je n'osais dire à la PDG ce que je pensais… (Amande vit le visage de Georges rajeunir, avoir moins de rides. Ses lunettes n'étaient pas là, à la place, il avait les yeux verts les plus faux possibles, des cheveux aux quelques mèches décolorées, bien droit dans un deux pièces bleu. Il fermait les poings avec rage devant Nathalie qui riait devant lui. «Tu as vraiment cru que c'est obligatoire d'emmener un cadeau pour la chef à son anniversaire ? Vraiment ? »). L'homme devant elle avait encore cette expression de retenue furieuse lorsqu'elle le dévisagea. Elle sortit sans rien dire, avec le besoin impérieux de fumer, puis de ne penser a rien, a rien, car tout se confondait a mesure qu'elle cherchait à savoir…

6.

Amande sentit son genou trembler. Sa voisine de siége la dévisagea avec bienveillance. Elle pensa qu'il serait poli de sourire, puis l'oublia la seconde même. Elle croisa les jambes, mais le tremblement passait à la jambe du dessus, ce qui était encore pire. Amande décida de ne plus s'en faire : le bus allait bientôt passer par l'endroit ou la semaine précédente elle avait vu l'homme en noir. Elle le vit. Il semblait aussi chercher du regard dans le bus. Leurs yeux restèrent rivés quelques instants. Elle prit conscience de ce qui arrivait et se leva, bousculant tout le monde au passage, criant au chauffer d'arrêter. Elle entendit des voix réprobatrices, mais le bus stoppa, la porte s'ouvrit. Elle regarda encore, sentant son cœur battre si vite, autant de peur de le voir comme de ne plus le trouver là où il se tenait a l'instant. Il était là bas. Il avait avancé vers le bord du trottoir, la fixant du regard, de l'autre cote de la rue. Sans le lâcher des yeux, elle avança vers lui, craignant et souhaitant le voir disparaître avant qu'elle n'arrive face à lui. Les voitures klaxonnèrent à son passage, freinant un peu plus leur lent parcours dans la rue embouteillée. Le reflet des vitres bleues d'un immeuble proche s'étalait, presque magique, au coin de la rue. Elle monta sur le trottoir, juste devant lui. L'homme en noir était encore plus grand vu se si prés. Ses yeux brillaient intensément.
- Je suis Amande…
- Je suis ton père…
Amande sentit une brume couvrir le monde. Ils ne restaient plus que ses propres yeux noirs, attrapés par cet autre regard. Nathalie avait succombé à cette même intensité, elle avait décidé de se vouer pleinement à le suivre. Tout était clair maintenant. Elle était la fille du diable, comme l'avait dit Georges, un être puissant, naît pour avoir le monde a ses pieds. La Femme. Dieu avait envoyé un homme avec une mission fausse, son fils pour convaincre que la voie du sacrifice était la clé du bonheur : l'homme est libre, mais d'obéir. Eux ils avaient crée La Femme pour réparer l'erreur absurde. Libres, c'est tout. Sans autres conséquences si ce n'est ici, maintenant. Une grande joie l'envahit… Une sorte d'extase…

7.

Les gens en blanc regardaient souvent l'homme en noir. Hommes et femmes essayaient de dissimuler leur intérêt, mais il avait quelque chose de très touchant, attrayant et mélancolique à la fois, qui captivait irrésistiblement leur attention. Tous les jours, il arrivait à la même heure et s'asseyait face a la belle jeune fille. Il lui tenait de longs discours, parlant doucement, avec un amour plein de deuil. Il lui racontait comment il avait connu une jeune femme qui avait quinze ans de moins que lui et ils étaient tombés amoureux, mais qu'ils étaient tous deux déjà mariés à d'autres. Il lui parlait de la jeune femme qui aimait le noir par snobisme sobre, débordante d'énergie, sarcastique, difficile et fascinante. Il lui racontait un amour passionné, qui avait eu pour conséquence qu'elle soit enceinte. Il lui parlait des heures durant de cette gestation mouvementée, du secret… La jeune femme avait dit à son mari de partir, mais avait refusé de fuir avec son amant. L'homme en noir passait sa main sur ses beaux cheveux blancs quand il racontait la mort en couches de la femme aimée, sa propre couardise d'assumer un enfant nouveau né a lui tout seul, l'effort pour se convaincre que les grands parents auraient lutté et gagné pour garder avec eux la petite fille, donc, autant ne rien dire, taire le secret que la mère avait gardé de tous sauf de lui jusque la mort… La douleur… La promesse de ne porter plus que du noir en sa mémoire… Le bref regard à la clinique au beau bébé aux grands yeux, inquiet de ce que personne ne le voie lui. Il racontait à la jeune femme les longues années passées à se demander comment elle allait, ce qu'elle devenait, l'envie de la connaître. Puis, le mardi où il la vit. Il sut tout de suite qui elle était. Il se promit de se trouver au même endroit une semaine après, dans l'espoir fou de la revoir, de lui parler. Puis, elle l'avait vu, elle s'était approchée, enfin! Il racontait son histoire encore et encore…
Les infirmiers de l'hôpital psychiatrique se détournaient toujours, émus, lorsque l'homme en noir arrivait et tenait la main de sa fille entre les siennes pour la saluer. Chaque fois, ses yeux s'emplissaient de larmes parce qu'Amande, les yeux vides, ne le reconnaissait pas…


Paloma Delaine.
29 Février 2008.



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