En mémoire d'un gentil étrangleur
de Paloma Delaine



Je ne me souviens plus de son enterrement… Pourtant, je me rappelle avec une précision déconcertante la dernière fois que je l’ai vu vivant. Il avait un air légèrement embarrassé, comme un petit chien découvert en volant du pain. Sauf qu’en fait, il avait dérobé le téléphone mobile d’une personne du bureau. Ironique, il venait me parler de ses problèmes avec sa famille, toujours liés à la kleptomanie. Une nouvelle fois, ses parents voulaient le chasser de la maison.  Ruben me répétait « Mais je n’y peux rien, je vous assure, je me jure à chaque fois que je ne leur volerais rien, mais c’est plus fort que moi... ». Il avait des larmes aux yeux, souriant nerveusement. Je lui ai dit qu’il savait bien qu’il pourrait retourner au foyer juvénile quand il en aurait besoin, mais qu’il y avait pas mal à travailler psychologiquement. Le discours habituel, peut être avec plus de gentillesse, car je sentais envers lui une sympathie réelle.

Seulement une fois qu’il est parti, Judith, une des filles du bureau, s’est rendue compte de la disparition de son téléphone, qu’elle avait laissé à charger dans la cuisine. Personne n’avait rien vu, mais c’était évident qu¡’en sortant sans compagnie il l’avait pris. Martin, le travailleur social est sorti en courant ayant l’espoir de le rattraper, mais le gamin avait filé trop vite.

C’est justement Martin qui, deux mois plus tard, a aidé à couper la corde avec laquelle Ruben s’est pendu. Son corps s’agitait encore en spasmes, les yeux révulsés roulant comme des billes sous les paupières ouvertes, vivant son dernier cauchemar. Il était déjà mort quand il a touché terre malgré le faux espoir que nous donnaient les convulsions saccadées.

Ironique aussi. C’est justement Ruben qui m‘à raconté comment il procédait pour étrangler les victimes pour les voler.

« Si jamais ça vous arrive ma’me, cela ne sert à  rien de se défendre, il vaut mieux se laisser glisser á terre, et faire semblant d’être évanoui. ».

Il m’a montré le geste, avec douceur, mais j’ai compris qu’avec un moindre effort,  ce petit gars de 50 kilos pourrait étrangler quiconque. Il commençait par un léger saut, la corde en avant, et retombait avec un genou planté juste au milieu de la colonne vertébrale recourbée a la force en arrière, dans une position aussi douloureuse qu’immobilisante m’a-t-il dit, si on le fait pour du vrai. Je n’en ai pas douté une seconde vu la sensation de son genou contre mes vertèbres et le parfait angle que son autre jambe faisait par terre, équerre mortelle d’équilibre. L’angle lui-même stabilisait l’attaquant, rendant la proie complètement vulnérable. Un mouvement de la victime risquait de  lui briser le dos. Ruben m’a dit qu’en fait, les étrangleurs n’avaient pas l’intention de tuer, quand cella arrivait, c’était en fait un accident de quelqu’un de trop précipité d’un petit nouveau qui ne connaissait pas encore l’art. Le but était simple, laisser la victime inconsciente le temps de tout lui voler. Le signal pour fuir était la réaction physique du retour á la conscience : des convulsions nerveuses qui avertissent de l’arrivée d’oxygène au cerveau. Les mouvements de plus en plus saccadés précédant le réveil donnaient l’alerte de fuite.  Ruben admettait que des fois, c’est vrai, ils y allaient un peu trop fort, ou bien trop longtemps, et la victime mourrait simplement asphyxiés «  mais ça, c’est les mauvais étrangleurs, ceux qui ne savent pas bien faire. »

Plusieurs fois, après sa mort, j’ai cru le voir. Chaque fois j’ai senti la même déception en reconnaissant l’évidence, une vague ressemblance de traits, un sourire timide… Il savait se faire aimer le petit gars, á la vie de délinquant expert, mais au si bon cœur.

Ruben était un sentimental. Il tombait amoureux á la folie. Il a d’abord aimé Elizabeth. Drôle d’enfant de quatorze ans, à l’air timide aux traits fins, sans sentiments apparents. Quand ils se sont connus, elle venait d’avoir une bébé. Ils ont lié une amitié qui s’est vite transformée en passion de part de Ruben, en acceptation tranquille de la parte d’Elizabeth. Ruben adorait aussi la petite fille d’un mois. Le plus souvent, c’était lui qui le portait, le lavait, le changeais, lui faisait des câlins.

Un matin, vers 5 heures et demie mon portable a sonné. Je me suis dis que les inutiles  des moniteurs du foyer ne savaient pas résoudre une des habituelles situations: bagarres, disputes, larcins, sorties nocturnes desquelles les jeunes revenaient ivres et drogués. Il s’agissait, en effet de l’un d’eux. Marcel essayait de se maintenir calme, mais le ton était plus grave m’à alerté et fini par me réveiller complètement «  Le bébé d’Elizabeth vient de mourir. » Il avait déjà un peu plus de deux mois. Je suis restée interdite quelques secondes, essayant de prioriser toutes les questions qui me venaient a la tête. La jeune fille s’était profondément endormie, incapable de se réveiller malgré les pleurs,  les braillements de son enfant. Quand Marcel, accablé par les pleurs incessants, trouva la clé et ouvrit la porte, la bébé avait le visage bleui, étouffée par ses propres flegmes. Il á  essayé de lui dégager la minuscule gorge, la mettant tête en bas, devant les yeux égarés de la mère qui avait encore du mal a se réveiller complètement. Il a ensuite mis le doigt dans la fragile bouche, réussissant a sortir un peu de la muqueuse accumulée. Il m’a dit bien plus tard qu’il aurait encore pu essayer de la ressusciter, lui donner la respiration bouche à bouche, mais il y aurait déjà eu un certain endommagement du cerveau, .Il savait qu’Elizabeth saurait encore moins se débrouiller avec un enfant qui aurait probablement des séquelles dues au manque d’oxygène.

Nous étions une vingtaine à l’enterrement. Ruben portait le petit cercueil blanc, laissant couler de grosses larmes jusqu’au terne ciment de l’allée du cimetière. Elizabeth marchait derrière lui, le regard vide. Je me suis dit qu’elle n’assimilait pas encore la perte, la douleur. Elle ne l’a pas assumée plus tard non plus.

J’ai su quelques mois plus tard que cette passion finie par ennui, Ruben s’était follement entiché d’une autre adolescente. Passionnée celle là. Une fille de 15 ans, boulotte, provocatrice, l’opposé d’Elizabeth. Quand il s’est pendu, ses amis nous ont raconté par bribes cette autre histoire d’amour. Une relation juvénile, d’embrassements passionnés et de distances interposées. Elle est tombée enceinte. Ruben était ravi. Il aurait enfin la famille qui l’avait toujours rejeté, il serait différent de son propre père, il serait là pour l’enfant surtout, lui donnerait tant d’amour qu’il n’aurait pas besoin de chaparder son attention. Il sentait qu’il pourrait d’une certaine manière naître a nouveau  et à la fois être le père qu’il aurait aimé avoir.  Une euphorie à deux a précédé une autre de leurs disputes idiotes.  Elle á réagi en disparaissant, revenant deux jours après pour le braver : «  J’ai avorté ».  Il est resté coi un bref instant, puis est allé en courant dans la tente improvisée ou dormaient son groupe, une trentaine de gamins des rues dont l’age variait entre six et 17 ans. Il devait être 11 heures du matin, parce que nous étions avec Martin en pleine réunion avec la plupart d’entre eux quand nous l’avons vu descendre la pente avec nonchalance. Ils ne restaient dans la tente que deux ou trois gosses trop drogués pour se réveiller. Ruben a pris une corde, l’a attachée au tronc qui soutenait le long plastique bleu ciel en se hissant sur une boite d’alcool en fer. Un des gosses s’est a moitié réveillé quand la boite est tombée de coté. Il a complètement repris conscience en apercevant le corps qui se balançait en pendule, les bras qui s’agitaient, luttant par instinct de survie contre le besoin de mourir.  Réveillé par l’horreur, il a hurlé. Il a crié si fort que vingt mètres plus bas, le groupe de thérapie l’a entendu. Mon cœur s’est glacé mais je me suis mise á courir, bientôt dépassée par Martin et deux autres. Nous courions tous et le cri continuait… Les premiers arrivés ont essayé de soulever le corps qui se secouait, d’autres ont ouvert leurs couteaux, cherchant un appui pour atteindre la corde. Je ne sais plus si le hurlement continu provenait de celui qui avait commencé ou d’autres. Martin, un peu plus grand que la plupart est monté sur la boite renversée, à pris un couteau au hasard et à réussi a couper pendant des secondes qui semblaient infinies. Quand le corps a touché terre, il était trop tard. Lui qui savait si bien étrangler sans tuer…Lui qui ne voulait plus décevoir son père n’a pas pu supporter d’être déçu comme père.

24 Décembre 2008-12-23




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