Le charme envolé
de Paloma Delaine



Elle est morte exactement il y a trois mois et cinq jours, vous savez ? Puisque vous voulez savoir toute l'histoire! Cela remonte à de longues années, du temps ou nous étions dans une des dernières classes du collège…

Louise était dans ma classe. Je crois qu'il vous serait difficile de l'imaginer. Elle n'était pas grosse mais ses os étaient d'une constitution exceptionnellement forte, lui faisant des poignets et des chevilles de garçon. Elle avait une ceinture difforme. En fait, tout sont être sentait la difformité, sans qu'elle ait réellement de vilain défaut. Son visage est difficile á raconter. Un peu plat avec des lèvres trop fines pour des traits durs qui semblaient inachevés. Ses cheveux n'avaient ni couleur ni éclat. C'était un mélange de brun et de blond qui n'arrivait pas a châtain. Ses yeux étaient d'un marron terne que l'on ne remarquait pas car très peu de monde s'aventurait à y regarder. Il a fallu que ce soit moi.

J'étais jeune et le feu qui ardait dans mon cœur amoureux désespérait de trouver à qui vouer sa flamme. A l'égal de mes condisciples, je me moquais de Louise. Tout comme eux pour me taquiner, je disais qu'elle et Untel feraient le couple parfait. Alors, Untel devenait furieux et me bourrait de coups de poing amicaux. Lorsque j'étais particulièrement de bonne humeur, je jouais entre les amis à l'amoureux transi de Louise, soupirant, exaltant la grâce de ses mouvements, la légèreté imaginaire de ses gestes. Ceci jusqu'au mémorable jour ou les cours avaient été plus fatigants que d'habitude, et que mes amis me taquinaient d'avantage. A la sortie, me tenant par les bras, ils lui crièrent: « Tu savais qu'elle t'aime ? » J'ai bien sûr rougi et me suis débattu avec rage, les arrosant d'imprécations, mais j'ai eu le temps de voir de voir les yeux de Louise briller de larmes, elle qui se savait si bien objet des pires plaisanteries et la honte de ceux auxquels elle était attribuée comme prétendue amoureuse. Ce regard me donna soudainement un remords et, comme si elle l'avait deviné, ses lèvres se contractèrent en une ombre de sourire. Autour de moi j'ai entendu des « Tu vois comme elle est heureuse ? » d'un ton railleur dont je remarquais enfin las mesquinerie. Etait il possible qu'ils n'eussent pas vu les larmes briller, ou bien étaient ils sans cœur au point de n'être même pas importunés par son affliction ?

Les remords passent pourtant très vite lorsqu'ils sont embarrassants et je ne songeais plus a cesser de l'embêter le lendemain ; de toutes manières, mes copains se seraient moqués et je n'étais pas assez sûr de moi-même pour perdre l'image du jeune homme dur et insouciant que nous nous donnions tous. Je n'aurais pu affronter la distance, voire le mépris des autres garçons pour une fillette pleurnicharde en plus d'être laide. Presque une paria, si elle n'avait eu quelques amies qui de temps a autre faisaient mine de la protéger, nous regardant avec une réprobation vite estompée d'un sourire. D'ailleurs, je persiste à croire que si les filles mignonnes étaient ses amies, c'était pour mieux faire ressortir leurs grâces à l'aide du contraste.

La nuit venue, un curieux sentiment m'attendait sur l'oreiller. Je ne pouvais pas dormir et me retournais sans cesse, considérant que les draps étaient gênants lorsqu'ils s'entassaient a la hauteur des pieds, que dormir de côté me tordrait le dos (je le sentais en fait)… Et, ma pensée fatiguée partit toute seule. D'abord, c'était l'école, le devoir que je n'avais pas fini, puis des pensées plus plaisantes, les amis et leurs blagues… Louise. Louise et son air de craindre tout. Je voulus effacer cette image mais elle semblait incrustée. Louise et sa bouche habituellement boudeuse. Elle m'énervait cette Louise !

Le jour suivant je la raillais avec un acharnement désespéré. Mes compagnons, à qui je parlais sur un ton faussement passionné de son large front qui s'offrait aux baisers me demandèrent avec la taquinerie habituelle si je ne tombais pas amoureux d'elle pour du vrai, par hasard. Ces paroles m'irritèrent avec plus de force qu'avant, mais quelque chose en moi me faisait les rechercher. Je provoquais mes amis pour que leurs badinages soient répétés. Je voulais moi aussi attribuer ma rougeur à la furie que me causaient leurs paroles et je disais « Oh, non, jamais ! Pitié !» en sentant un tremblotement lorsque mon regard rencontrait celui de Louise.

Louise. Elle était retournée hanter mon insomnie d'avant minuit et cette fois, tout en rougissant à penser à elle, je sentais la gaieté d'un sentiment que je voulais encore me nier affluer dans mes veines. Je souriais tout seul et traitais de «salauds » les garçons qui m'avaient demandé si j'étais amoureux. Je sentais au fond de ma tête « Mais oui, tu sais que tu es amoureux de Louise. »

Dés le lendemain, et malgré moi, j'essayais de mettre dans mes gestes sa même gaucherie pour me sentir plus proche d'elle. Je riais avec son même air contenu pour me faire croire que nous avions des points communs… Je changeais de place à chaque cours, tantôt devant elle, pour qu'elle me voie, tantôt derrière pour observer a loisir sa forte nuque que j'avais envie de saisir en caresses. Je m'obstinais à dire des bêtises semblables aux siennes, à haïr les mêmes professeurs…. En un mot, je changeais si radicalement que je devins à mon tour objet de l'amusement des garçons de la classe. Chacun de ses regards me laissait transi, car elle aussi me trouvait étrange, et nos yeux commencèrent à se rencontrer de plus en plus souvent. Je me risquais à lui sourire, pour aussitôt baisser le regard qui s'était attarde sur l'être défendu.

Louise avait un charme dans sa laideur qui ne semblait avoir effet que sur moi. Au début, elle ne répondait pas à mes avances (que je m'efforçais à cacher de tous), croyant sûrement que c'était une autre de mes moqueries. Peu à peu elle sembla se convaincre de ma sincérité et lorsque je glissai une lettre parlant d'amour dans un de ses livres, je savais déjà la réponse.

Elle m'aimait. Louise et moi avons tous deux d'abord été le centre des conversations, puis tous se sont habitués. Je posais à loisir mes lèvres sur son front et m'attardais à caresser sa nuque avec délices. Parfois je voyais une surprise qui nous désapprouvait dans les yeux de mes anciens amis et je n'arrivais pas à comprendre comment avaient ils fait pour, eux, ne pas tomber dans le gouffre de l'amour.

Louise était toute tendresse avec des moments de froideur étonnante. Elle avait une humeur changeante, celle là même qui exaspérait ses amies et que je lui attribuais comme un merveilleux mystère. N'importe qui se serait attendu à ce que tout cela s'achève comme presque toute passion juvénile, en une dispute plus longue que les autres… Mais j'étais réellement envoûté.

*

Nous nous sommes mariés assez jeunes. A peine vingt trois ans. La passion continuait. C'était « mon amazone, ma Diane chasseresse avec sa force d'attraction de fauve ». Elle a toujours étonné mes amis, mes chefs successifs qui ne savaient pourquoi je parlais de cette femme avec une telle passion. J'en étais conscient et cela me blessait parfois. Non pas pour nous, car je sentais que nous étions initiés a quelque chose de supérieur, qui nous permettait de voir plus que les autres, mais je sentais la peine exaspérée et mêlée de pitié que l'on sent envers quelqu'un à qui l'on a beau expliquer quelque chose de simple et d'évident sans arriver à le lui faire saisir. Je me sentais seul et incompris en ces moments là et même la présence de nos trois enfants ne m'égayait pas alors. Vous vous demandez peut être quelle apparence ont nos enfants. Les deux garçons ont, disons, un air intéressant et, la fille, la fille à l'air de ce qu'elle est. Une femme intelligente, consacrée corps et âme a ses travaux scientifiques.

Notre vie matrimoniale s'est déroulée quasi normalement. Je dis quasi car dans la plupart des couples l'amour s'estompait dans l'habitude tandis que dans le notre il semblait rehaussé avec chaque décennie. Nos deux fils se sont mariés, ont eu des enfants, ces enfants ont grandi, ils commencent l'université. Tout semblait réglé, nous avions presque quatre vingt ans. C'eut été si simple de terminer notre vie ensemble… Mais, l'amour est ce qu'il y a de plus capricieux au monde ! Il y a juste trois mois et quatre jours, cette fin de vie monotone s'est bouleversée. Cela s'est passé en un éclair.

Louise et moi, assis sur divan, parlions des oiseaux qui se posaient à la fenêtre et de notre bon état pour notre âge. L'arthrite n'a pas trop entamé mes mains, les rhumatismes nous laissaient nous mouvoir et tous deux nous débrouillions sans aide extérieure avec les visites de la famille chaque six mois. Un moment, avec la soudaineté qu'une oreille se débouche les lendemains de piscine, j'ai entendu sa voix rocailleuse et l'aie trouvée désagréable. Mais, en y songeant bien, la voix de Louise avait toujours été désagréable. Je la regardais de profil, avec de nouveaux yeux cette fois. Avec le même regard, sûrement, de ceux qui ont assisté à notre mariage… Quelle était cette créature au double menton, dont les bras se sauvaient d'être flasques car ils avaient toujours été trop grossiers pour cela ? Je réalisais avec amertume que j'avais confondu ma passion avec le bonheur. Soixante ans presque avec elle, pour elle, et aveugle au reste du monde. Jamais je n'étais sorti avec mes copains « draguer », jamais je n'avais eu une taille fine entre mes bras si ce n'est celle de l'horrible caniche qu'elle s'était acheté juste après notre mariage, combien de jamais… Et tout cela pour quoi ? Ce n'était même pas pour ses beaux yeux, car ils n'avaient aucune beauté. Je me suis senti trahi. C'était elle qui avait échafaudé un piège pour m'attraper, c'était une sorcière, qui eu recours à un quelconque artifice pour me garder. Je l'ai haïe avec toutes les forces de mes vieilles entrailles et je la haïssais encore d'avantage à voir qu'elle ne s'en apercevait pas, qu'elle ne remarquait pas ma transformation, mon regard sans pitié.

La nuit venue, au bord du lit, je rageais encore car elle ronflait déjà lorsque j'aurais voulu qu'elle prenne conscience que je ne voyais plus à travers la brume qu'elle m'avait mis comme sortilège. Je sentais s'approcher à travers les draps son odeur de vieille et je lui en voulais toujours d'avantage. J'ai même levé la tête dans un moment de clémence à la recherche d'un trait passé qui la sauverait de mon jugement final. Mon regard a d'abord rencontré son verre à dents. Définitivement, tout en elle était répugnant. J'ai aussi de fausses dents, mais les miennes ne sont pas jaunies ! J'ai observé son front parcheminé qui avait encore grandi avec la perte de cheveux, son cou qui avait trop de peau. Je n'avais pas la simple, parfois douce, trahison de l'âge face à mes yeux. L' âge, au contraire, n'avait rien trahi en elle. Mais pour moi… les autres hommes pensent au temps ou leur femme était jolie, moi, je n'avais pas cette consolation.

Le lendemain, pris de pitié, j'ai d'abord empoisonné son café en y mélangeant des somnifères, pour que le reste du plan soit moins cruel. Pendant qu'elle s'habillait, j'ai vidé le congélateur (nous l'avions bien fourni par nos fils de façon à ne pas avoir à faire de trop lourds achats), et, lorsque Louise est venue, j'ai dit que nous n'avions pas sorti assez de viande hachée. J'ai prétexté mon arthrite pour qu'elle aille soulever la lourde porte du frigorifique. Je n'ai pas eu besoin de la pousser. Lorsqu'elle m'a vu approcher, avec sa clairvoyance maléfique, elle a su. Elle est tombée toute seule dedans, en levant son robuste bras comme pour se protéger. C'était le seul moyen de cacher son corps, je suis trop vieux pour avoir pu le transporter. De toutes façons, elle avait eu toute une vie heureuse à mes cotes et moi je réalisais enfin tout ce que j'avais perdu pour elle. J'ai soupiré et ai remis la nourriture en place. Personne ne me rend visite à part la famille et comme à mon âge on ne cache pas un crime pour des décennies, j'étais tranquille. Je trouverais une excuse pour l'absence de Louise. Je pourrais enfin voir la réalité, vivre et regarder sans le charme qui avait si longtemps troublé mes yeux.

J'étais sorti, doucement, la canne a la main, m'asseoir au fond de mon jardin, sur un vieux banc que Louise avait toujours détesté mais que la paresse de retirer nous avait fait oublier. Mes petits enfants et leurs amies n'avaient pas averti qu'ils viendraient. Ils ont voulu nous faire, à Louise et à moi, la surprise d'un bon hachis Parmentier, ils ont eu la surprise de leur grand-mère congelée. Cela m'étonne qu'ils vous aient appelé, commissaire, je les aurais crus plus doux à mon égard. Quel n'a été mon ahurissement en me réveillant sur mon banc lorsque j'ai vues les voitures de police….

Paloma Delaine.


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