Damocléon
de Olivier Tulasne

2007



Bettina Stolzenberger : Chères téléspectatrices, chers téléspectateurs, bonsoir. Nous somme le Samedi 11 Mai 2047, en léger différé sur le canal 11 de la NORTF pour la 500ème de Entre quatre yeux, que vous êtes toujours plus nombreux à suivre. Ce soir, nous recevons, notre premier invité, le journaliste d'investigation, ex cyber-délinquant, ancien spécialiste du cyber-renseignement Mr Bukurosh Krikorian. Bonsoir, Mr Krikorian et merci d'avoir choisi notre émission pour nous présenter votre nouveau livre, une autobiographie intitulée « La morsure du renard au flanc du jeune Spartiate ».

Bukurosh Krikorian : Bonsoir, Mme Stolzenberger. C'est moi qui vous remercie

Bettina Stolzenberger : Je vous ai invité pour deux raisons. La première c'est bien sûr votre autobiographie dans laquelle vous remettez les pendules à l'heure. La seconde très liée à la première puisqu'un livre écrit par Mr Paul Meyer intitulé « Bukurosh Krikorian, la face cachée de Cyber-Vidocq », vous accuse d'être, pêle-mêle, un indicateur reconverti en un journaliste à sensation qui ne vérifie pas ses sources, un mercenaire qui continue à se livrer à l'espionnage industriel à la solde du plus offrant, notamment la secte Fa-Lun-Gong qui dirige actuellement la Nouvelle Sphère de Coprospérité Asiatique . Il a écrit ce livre en réaction à votre précédent ouvrage « L'Or rouge du Fa-Lun-Gong » qui révélait l'ampleur du trafic d'organes que se livrait la Chine quand elle était encore unie, sur les prisonniers politiques, notamment des membres de la secte Fa-Lun-Gong, durant plusieurs décennies.

Bukurosh Krikorian : Exact. Entre l'enfonçage de portes ouvertes et une bonne dose de mauvaise foi, la seule chose d'à peu près pertinente dans ce livre, c'est qu'il me compare à Vidocq. Une remarque, on est le 11 Mai 2047, or Vidocq, est mort le 11 Mai 1857. M'inviter le 190ème anniversaire de la mort du Sieur Eugène-François, c'est une drôle de coïncidence, vous ne trouvez pas ? Ou bien de l'ironie ?

Bettina Stolzenberger : On voit bien votre sens de l'analyse, rien ne vous échappe. Mais pour vous répondre, toute correspondance avec une date ayant existé ne serait que pure coïncidence et totalement fortuite.

Bukurosh Krikorian : Pour les accusations que vous avez citées, une petite précision. Paul Meyer est le pseudonyme de Pierre-André Nélatus, un petit escroc. Je l'ai connu lors de mon incarcération aux îles Lipari. Il a dû se rappeler mon nom en le lisant sur la couverture de mon précédent ouvrage et voir qu'il y avait un bon filon à exploiter…

Bettina Stolzenberger : Pour les téléspectateurs qui ne vous connaissent pas, on va reprendre depuis le début. Vous êtes né le 13 Janvier 1996 à Valence, dans l'ancien département de la Drôme. Votre père était un arménien du Liban arrivé en France en 1991. Votre mère, elle, est d'origine albanaise. Son père était un opposant à Enver Hodja, dictateur de l'Albanie de 1945 à 1985. Vous avez déjà un sacré pedigree.

Bukurosh Krikorian : C'est une façon de voir les choses.

Bettina Stolzenberger : Et là tout se complique, enfin si on lit votre livre. D'ailleurs pourquoi ce titre ?

Bukurosh Krikorian : C'est en lisant le livre d'un illustre personnage qui se terminait par cette phrase qui m'a inspiré ce titre. Puis, cette allégorie du jeune guerrier grec résistant sans broncher à la morsure du renard fait surtout allusion aux épreuves que j'ai endurées.

Bettina Stolzenberger : Mais revenons à votre enfance. Vos parents ne se supportent plus, ils finissent par divorcer. Ça se passe dans la douleur, les services sociaux s'en mêlent. Vos parents sont obligés de vous abandonner. Vous avez 3 ans.

Bukurosh Krikorian : Permettez-moi de rectifier. Les services sociaux ont retiré la garde des parents sur mon frère, mes deux sœurs et moi même. Ils avaient toujours un droit de visite, et le placement était à l'époque une mesure provisoire. Ce qui n'aurait pas été le cas s'ils nous avaient abandonnés.

Bettina Stolzenberger : Donc je continue. Là, non seulement, on vous sépare de votre fratrie qui est placée dans une famille d'accueil, mais vous allez dans un centre pour « enfants difficiles ».

Bukurosh Krikorian : Je n'arrive toujours pas à comprendre, parce qu'à terme ceux qui m'y ont mis se sont quand même rendu compte que je n'avais rien à faire là dedans. Ça a quand même duré 2 ans.

Bettina Stolzenberger : Bon, après vous êtes finalement placé en famille d'accueil, mais pas dans la même que vos frère et soeurs. Ça dure 10 ans, ils s'occupent bien de vous, vous avez une scolarité sans histoire, mais vous partez juste après votre bac.

Bukurosh Krikorian : Oui

Bettina Stolzenberger : Après vous faites des études d'informatique, et puis vous travaillez à la Médiathèque nationale de France (MNF) , et vous dites que c'est l'Acte fondateur de la suite des événements. Expliquez-moi !

Bukurosh Krikorian : J'étais chargé de cataloguer , en fait, de saisir sur ordinateur, le titre, l'auteur, la taille, et autres caractéristiques des livres qui entraient par le Dépôt légal obligatoire. Trouvant cette tâche fastidieuse et répétitive, il m'est venu une idée. Je pars du constat que 98% des livres que les éditeurs doivent déposer à la MNF existent sur l'Ultranet avec les infos communes à celles dispensés par nos notices bibliographiques. Aussi, j'avais mis au point un programme informatique. Je vais essayer d'être bref pour ne pas saouler les téléspectateurs. Ce programme qui recherchait les livres sur l'Ultranet à partir d'une liste d'ISBN autogénérée, et les cataloguait juste avant qu'ils soient déposés à la MNF, permettait de gagner du temps, d'optimiser le travail et tout cela, sans fournir un trop grand effort. Et ça a marché, mais j'avais omis un détail : le facteur humain

Bettina Stolzenberger : C'est-à-dire ?

Bukurosh Krikorian : L'intrusion de cette méthode de travail a bouleversé l'organisation du service qui en fait était destinée à ménager la susceptibilité d'un chefaillon qui avait conscience de son incompétence notoire. Et ça, ça pardonne pas.

Bettina Stolzenberger : Suites des événements ?

Bukurosh Krikorian : Convocations. On m'a reproché, outre de perturber le bon déroulement du service, de ne pas savoir travailler en équipe. Pressions. On m'a menacé de sanctions disciplinaires. Résistance. J'ai refusé tout net. Clash. J'ai dit, de manière un peu virulente, ce que j'en pensais. Rédition. Finalement, je me suis fais virer, sans indemnités. Mais, il y a prescription.

Bettina Stolzenberger : Par contre pour l'espionnage industriel au service d'une puissance étrangère il n'en y a pas.

Bukurosh Krikorian : Oui, je suis soumis à une condamnation à mort en sursis à vie , avec tout ce que cela implique.

Bettina Stolzenberger : Oui, c'est le Damocléon. Ça veut dire que si on prouve que vous avez commis le même délit ; pour vous c'était l'espionnage industriel au service d'une puissance étrangère ; c'est direct la potence. C'est une des choses dont le livre de Paul Meyer vous accuse.

Bukurosh Krikorian : Je réitère ce que j'ai dit tout à l'heure, le bouquin de Meyer, c'est plus un filon qu'un travail d'investigation. J'ai appris récemment qu'il avait des problèmes d'argent. Si ça avait été le cas contraire, je serai déjà en train de croupir en prison à attendre mon exécution. J'ai, ce qu'on appelle, un « tuteur ». C'est un nano-implant HRFID logé dans le cerveau. Il permet, non seulement de me localiser dans n'importe quel endroit de la planète, mais en plus, il informe de mes moindres connections sur des fichiers informatiques de l'Ultranet. Voilà, le genre de truc qui donne à réfléchir à toute récidive. C'est un détail, soit dit en passant, que Meyer ne mentionne pas dans son livre.

Bettina Stolzenberger : D'accord, poursuivons les raisons qui on fait de vous un cyber-délinquant. Suite à votre à votre licenciement, vous êtes tricard dans votre profession, vous tirez le diable par la queue par une alternance de petits boulots et la mendicité. Pour reprendre ce que, d'après vous, le système vous a pris, vous décidez de vous « auto indemniser » avec le seul bien que vous avez : un vieux PC. Vous avez l'idée, après avoir vu un film d'espionnage, de monter un gros coup. Vous misez sur un secteur où la concurrence est rude et chacun est prêt à y mettre le prix. Et là, c'est votre fait d'arme, en 2022, celui qui vous a fait connaître de la justice et par la suite du grand public, je veux parler du piratage des plans de l'Airbus 3000, le long courrier hypersonique de l'UEI que vous avez vendu à prix fort aux américains.

Bukurosh Krikorian : L'Airbus 3000 devait être un long courrier pouvant transporter 500 passagers et ce, jusqu'à mach 5, cinq fois la vitesse du son, mieux que le Concorde et l'Airbus A 380 réunis. En plus des prouesses techniques de l'appareil, c'était le premier projet de l'UEI pour répondre à la crise des longs courriers subsoniques, genre paquebots du ciel comme le Boeing 747, et relancer le marché du transport aérien pour répondre à une demande désireuse d' aller très loin, plus vite et moins cher.

Bettina Stolzenberger : l'UEI n'était pas la seule puissance à développer un projet de long courrier hypersonique, il y avait aussi les Etats-Unis avec leurs Boeing 2207 Jumbo Flyers et la Confédération Russo-Sibéro-Mongole avec le Tupolev 600.

Bukurosh Krikorian : Oui, le problème que je n'avais pas prévu, c'est que les américains à qui j'avais vendu les plans de l'Airbus 3000 ; la Confédération Russo-Sibéro-Mongole n'a pas été suffisamment riche ; les américains, donc, s'en sont tellement bien inspirés que lors de la démonstration du prototype en 2024, les spécialistes ont noté des ressemblances plus que frappantes entre le Jumbo Flyers et l'Airbus 3000 encore en construction. Notamment au niveau de la voilure à géométrie variable et des réacteurs avec générateurs MHD . Il y avait que la taille qui permettait de différencier les deux appareils. Le Jumbo Flyers était deux fois plus grand.

Bettina Stolzenberger : Je comprends qu'on vous en ait voulu par la suite. Cette affaire a failli plonger l'UEI dans la banqueroute par la perte des marchés prometteurs qu'allait offrir l'Airbus 3000. Et je ne vous parle pas des conséquences sociales : brusque montée du chômage, baisse brutale de la demande, faillites en série, crise sociale, et gel des dépenses publiques. Bref, ce aurait été le chaos total, si les Etats-Unis ne nous avaient pas endemnisé.

Bukurosh Krikorian : J'avais tout simplement surestimé la capacité des américains à reproduire une copie de manière à ce que les similitudes entre les deux appareils ne soient pas trop flagrantes.

Bettina Stolzenberger : J'ai l'impression que, dans certains domaines, vous avez du mal à évaluer la psychologie humaine la plus élémentaire. La suite tout le monde la connaît, l'UEI dépose un recours au Tribunal International pour une Equité commerciale, les américains devant l'ampleur du scandale et la pression de l'opinion publique de l'UEI vous lâchent et vous dénoncent aux autorités. Vous êtes jugé coupable, condamné à mort, lors d'un procès à huis clos dans la capitale, Prague. On est en 2025.

Bukurosh Krikorian : Oui. Et comme je l'ai dit tout à l'heure, j'ai été déporté dans les îles Lipari, îles pénitentiaires réservées aux délits les plus graves, dans l'attente de mon exécution. C'est là que j'ai rencontré Paul Meyer alias Pierre-André Nélatus. Meyer était un petit escroc pas très doué. Pourquoi, il s'est retrouvé ici ? Tout simplement à cause des suites de l'affaire de l'Airbus 3000 sur les dépenses publiques, on a reporté sine die les programmes de construction des prisons face à la surpopulation pénitentiaire,

Bettina Stolzenberger : C'est là que débute la seconde phase, pour employer vos termes, de votre carrière. En 2028, votre peine est d'abord commuée en prison à vie en échange d'une collaboration avec les autorités .

Bukurosh Krikorian : C'est plus compliqué que ça. Les prisons n'ont pas échappé à la politique de rigueur budgétaire de l'UEI pour faire face aux effets de l'affaire de l'Airbus 3000. Il y donc eu réduction massive de personnel au profit d'une gestion informatisée, jugée plus rentable, notamment au niveau de la surveillance et des serrures des cellules. Petit détail, les pontes de l'UEI qui ont crus se passer de personnels, n'ont pas su anticiper la possibilité du piratage de ce système de l'extérieur, d'où une recrudescence des évasions. Comme je n'avais plus rien à perdre et que je n'avais aucun complice pour me faire sortir, j'ai fait le pari fou de proposer mes services à la Direction du pénitencier, moyennant une substitution de ma condamnation à mort en prison à vie. Le dos au mur, ils ont été obligés d'accepter. Donc, j'ai sécurisé entièrement le système de sécurité informatique de la prison. Comme ils étaient satisfaits de mon travail et qu' ils disposaient, avec moi, une main d'œuvre qualifiée mais défiant toute concurrence, j'ai été chargé de m'occuper des autres prisons qui avaient un système de gestion informatique similaire à celle où j'étais détenu. La chute des cyber-évasions a été effective.

Bettina Stolzenberger : Avoir travaillé à un renforcement du système pénitentiaire, après avoir failli déclencher un chaos social ça vous empêche pas de dormir ?

Bukurosh Krikorian : Non, c'était quand je voyais défiler ma vie chaque soir que je trouvais pas le sommeil.

Bettina Stolzenberger : Je continue Trois ans plus tard, un émissaire de Mr Mohammed El Berzalak, le Stathouder qui a eut vent de votre collaboration, vient vous voir et vous propose en échange d'une liberté conditionnelle, assortie tout de même du fameux Damocléon, de mettre à profit, vos talents informatiques. De 2032 à 2036 vous réorganisez la cellule de défense et de renseignement cybernétiques, mais également vous créez les SIC, les Sections d'infiltration cybernétiques spécialisées dans le renseignement et la manipulation psychologique, afin de contrer et prévenir des cyber-attaques de puissances et d'organisations étrangères contre le système de défense de l'UEI , vous innovez en allant jusqu'à engager des cyber-délinquants en activité, alors qu'on avait plutôt l'habitude de les recruter en prison. Ensuite vous démissionnez alors que vous donnez entière satisfaction. Pourquoi ?

Bukurosh Krikorian : Vu la qualité du travail que j'ai fourni, j'avais déposé auprès de Mr El-Berzalak, une demande de grâce me permettant de ne plus être sous le régime du Damocléon. Il a refusé.

Bettina Stolzenberger : Peut-être parce qu'il voulait vous retenir et exercer une pression sur vous ?

Bukurosh Krikorian : Ils ont, quand même, fini par me laisser partir avec les honneurs pour services rendus à l'Union. Je conserve ma liberté de circuler, mais sous étroite surveillance, n'oubliez pas que j'ai toujours mon implant.

Bettina Stolzenberger : Vos anciens employeurs ont maintenu des liens avec vous, l'insu de votre plein grès.

Bukurosh Krikorian : Je comprends votre réserve, c'est pas pour rien que j'ai demandé ma grâce au Stadhouder. Par contre, ma reconversion dans le journalisme est sincère. J'essaie de rendre intelligible le fracas d'un monde de bruit et de fureur écrit par un idiot ou un fou. Il m'arrive d'imaginer que ce que nous vivons n'est que la fiction d'une autre réalité.

Bettina Stolzenberger : Moi aussi j'aime Shakespeare et la SF. Ce ne serait pas plutôt un autre moyen de faire du renseignement, comme le sous-entend Meyer ?

Bukurosh Krikorian : Le métier de journaliste free lance présente l'énorme avantage de ne pas avoir à rendre des comptes à un supérieur hiérarchique direct, si ce n'est mes lecteurs. Cependant, je reconnais que le fait d'avoir été dans le renseignement ait facilité mon changement de cap.

Bettina Stolzenberger : C'est dommage que votre autobiographie s'arrête au moment où vous démissionnez des services du Stadhouder et décidez de vous lancer dans le journalisme.

Bukurosh Krikorian : Je vous vois venir. Tout ce qui se rapporte à mon activité journalistique, je l'ai écrit dans mon ouvrage précédent : « L'or rouge du Fa-Lun-Gong », sur le scandale du trafic d'organes organisé le gouvernement communiste chinois sur les membres de cette secte à destination des pays occidentaux.

Bettina Stolzenberger : Revenons-y un moment. Meyer, dans son livre vous accuse d'avoir utilisé cette enquête, entre autre, pour monnayer des informations sur des technologies de pointe auprès des autorités de la Nouvelle Sphère de Coprospérité Asiatique.

Bukurosh Krikorian : Lesquels de technologies ? Celles qu'on leur a déjà fournies pour reconstruire le pays après 3 ans de guerre. Je n'en vois pas l'intérêt. Comme, je vous l'ai dit, Meyer n'est pas très doué pour fabriquer et falsifier des preuves. Son pamphlet est un torchon si méprisable que les autorités chargées de me surveiller ne lui accordent aucun crédit. C'est surprenant, vous ne trouvez pas, lorsqu'il dit que je ne me suis appuyé uniquement sur les archives de l'Institut Li Honghzi à Tokyo alors que j'ai longuement consulté aussi celles d'Amnesty international ainsi que celles de la République Islamique du Xinjiang et de l'ex-région autonome de Mongolie intérieure. Par contre, je ne suis pas arrivé à avoir accès à celles de la République Centrale de Chine . Ça aussi, il s'est bien gardé de le dire. Il n'a pas mentionné non plus les filières et les transactions financières de ce trafic que j'ai remonté, non sans difficultés, du fournisseur (les prisons), aux clients (nos hôpitaux) en passant par les intermédiaires. Pas plus de mes innombrables démarchages auprès des témoins, enfin ceux qui restent. Ce trafic, marginal à ses débuts, et qu'on a sciemment mis longtemps à admettre, a duré pendant 40 ans et a atteint son paroxysme de 2010 à 2025 peu avant de péricliter grâce au clonage thérapeutique qui permettait de fabriquer des organes à partir de cellules souches, ce qui avait l'avantage d'être très efficace et à un moindre coût. Mais la répression a continué jusqu'à la sécession des régions autonomes du Tibet et du Xinjiang qui ont déclenché la Guerre de Sécession chinoise.

Bettina Stolzenberger : Excusez-moi, mais cette secte, on ne peut pas dire que ce soit des gens recommandables. Vous avez pas peur que votre enquête soit instrumentalisée par le Fa-Lun-Gong ?

Bukurosh Krikorian : Certes, moi-même, je suis très sceptique envers les mouvements sectaires. Mais le Fa-Lu-Gong qui était, à ses débuts dans les années 1990, un mouvement plutôt pacifique, avait pour seul tort de faire de plus en plus d'ombre au gouvernement communiste chinois. A partir des années 2010, Il s'est radicalisé durant l'exil de ses dirigeants au Japon et en Corée et en réaction à l'intensification de la répression. C'est à partir de là qu'il s'est mué en mouvement politico-religieux en absorbant les différents groupuscules et sectes de ces deux pays. De toute façon, l'appartenance à une idéologie, telle qu'elle soit, n'enlève en rien l'atrocité et le scandale de ce trafic.

Bettina Stolzenberger : Vous écrivez que durant cette période, la Chine est devenue officieusement le principal pays exportateur d'organes, écrasant les autres filières clandestines. Et ce, à destination des pays occidentaux, comme l'avez précisé. Ce qui vous a mis la puce à l'oreille, c'est un parallèle entre l'augmentation de demande de transplantations d'organes effectués dans les pays occidentaux et la baisse du nombre de donneurs potentiels due aux lois de plus en plus répressives sur la sécurité routière ainsi qu'à la désaffection croissante des gens à faire dons de leurs corps à la science. Vous faites même allusion au boom des entreprises d'incinération. En tout cas, c'est ce parallèle qui vous a inspiré cette enquête.

Bukurosh Krikorian : C'est une hypothèse qui s'est confirmée.Il y a bien eu un commerce tacite avec les pays occidentaux dans ce trafic d'organes.

Bettina Stolzenberger : Des révélations qui pourraient en déranger plus d'un. D'où peut être le coup médiatique du livre de Meyer. De toute façon, même contreversé, vous êtes devenu un personnage tellement populaire, pour ne pas dire un mythe, qu'une condamnation sur des preuves aléatoires passerait mal auprès de l'opinion publique. Du moins, je l'espère. Il parait même qu'un film sur vous est en projet.

Bukurosh Krikorian : Ah bon ? ! !

Bettina Stolzenberger : Il paraît.

Bukurosh Krikorian : Ça m'étonne, tout de même. Ne serait-ce que pour la simple raison que je n'ai pas encore vendu les droits de mon dernier livre aux producteurs

Bettina Stolzenberger : D'après une relation, les producteurs démarcheraient déjà auprès de votre ex-compagnon de cellule.

Bukurosh Krikorian : C'est de bonne guerre. Il est en train de desservir la cause qu'il croit défendre. Souvenez-vous de la phrase de Jules César « la véhémence de vos accusations seront ma meilleure défense ». Je crois que c'était de César. Son intox, si on s'y prend bien, pourrait relancer les ventes de « L'or rouge du Fa-Lun-Gong ». Faites moi plaisir, invitez le, comme ça, mes deux bouquins deviendront des best-sellers.

Bettina Stolzenberger : Ah ! Ah ! Ah ! Toujours est-il que notre entretien touche à sa fin. Quels sont vos projets ?

Bukurosh Krikorian : Je prépare un livre sur le Méga-Tsunami des Canaries qui a ravagé la côte Est des Etats-Unis le 9 Novembre 2036 et fait 20 millions de victimes et dans lequel j'affirme que cette catastrophe a été, en fait, un attentat organisé par les Faisceaux évangéliques d'action divine.

Bettina Stolzenberger : Tout un programme. Je vous remercie, Mr Krikorian. Je rappelle : « La morsure du renard au flanc du jeune spartiate », aux éditions Pfeiffer où comment concilier idéalisme et opportunisme, naïveté et cynisme dans une vie rocambolesque .Lisez également « L'or rouge du Fa- Lun-Gong », aux Éditions du Lion noir. On se retrouve tout de suite après les réclames, et oui, y a pas que le privé qui a besoin de pub pour vivre. A tout à l'heure, avec nos autres invités.

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Épilogue
Scènes de la vie ordinaire dans un parc

-Alors quel est ton verdict sur ce texte ?
-Y pas d'intrigue !
-C'est une interview sur une autobiographie. C'est ça l'intrigue.
-Non, ça c'est le cadre, le contexte de l'intrigue. Il y a pas d'introduction, de développement et de conclusion.
-Pfff… D'introduction et de développement peut être qu'il y en pas, mais la conclusion, tu es en train de me la dicter.
-Plait-il ?
-Notre dialogue est inséré dans la fin de mon histoire. Toi et moi sommes à la fois acteurs et auteurs de l'histoire et c'est cela qui donne tout le sens à cette nouvelle. Cette histoire englobant l'histoire à un rôle bien défini. Elle constitue une chute, un rebondissement. Dans les pays anglo-saxons on appelle ça un twist ou un twister, je ne sais plus. Des fois, ça aide quand on est en panne d'inspiration.
-C'est pas plutôt une mise en abîme ?
-Si, mais tu confonds la figure de style et sa fonction dans l'histoire.
-Je doute fort que les membres du Jury de ce concours sur une nouvelle inspirée de la vie de Vidocq aient le même point de vue que toi. D'ailleurs, c'est une nouvelle très librement inspirée de la vie de ce Monsieur.
-Oui là, j'admets m'en être librement inspiré, du moins dans ses grandes lignes, mais j'estime que le cahier des charges a été rempli.
-Autre critique, le récit n'est pas linéaire, parfois une même information est répétée plusieurs fois.
-D'où, le parti pris narratif de l'interview. Ça me donne une plus grande liberté dans le récit. N'as tu jamais remarqué dans une conversation orale, le récit est rarement linéaire.
-J'espère pour toi que le jury aura envie de lire la première histoire jusqu'au bout et ne sera pas trop désarçonné par ce « twist ».
-C'est un pari.
-Ça me fait plus penser à un chapitre d'une histoire beaucoup plus vaste. Tu devrais continuer sur ta lancée. Autre chose, relis-toi !
-Merci de tes conseils, je dois abréger la conversation, sinon je vais dépasser le nombre de page fixé par les règles du concours.

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-Maman ?
-Oui ma chérie ?
-Pourquoi le Monsieur là bas qui fait des grands gestes, il parle tout seul ?


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