Compte à rebours
de Olivier Rausch



26 octobre 2002, 19h16
Et toujours pas de nouvelles de mon fils…
Je n’aime pas cette maison, elle a quelque chose de bizarre. La pièce dans laquelle je me trouve est assez sombre, malgré la couleur jaune vif des murs. Les rideaux sont restés fermés, et les nuages qui recouvrent la ville aujourd’hui n’arrangent rien à cette pénombre. Tous ces gens qui s’agitent autour de moi m’exaspèrent ; impossible de faire mon boulot convenablement ! Ça a toujours été ce que je déteste le plus, observer des cadavres sous tous les angles. D’autant plus que celui-ci ne me plaît vraiment pas. Je ne sais pas ce qu’il a, il m’inquiète, c’est tout. Pourtant, il va bien falloir que je le fasse, que je demande à tous ces messieurs de se bouger un peu, ne fut-ce que pour pouvoir apercevoir le corps…
Il est allongé sur le ventre, au milieu de ce salon, entre le canapé et un buffet en chêne, la tête, tournée de l’autre côté, à moitié en-dessous de la table. Il est mort vers 18 heures, étouffé par quelqu’un ou quelque chose a dit le médecin légiste, et pourtant, aucune trace de lutte, rien. Malgré le sentiment de crainte omniprésent, je me décide à passer de l’autre côté du corps pour découvrir son visage. Pour y arriver, je vais devoir l’enjamber, mais le simple fait de l’approcher me révulse. Je n’ai jamais ressenti cette impression auparavant. C’est plus qu’un mauvais pressentiment ; quelque chose, je ne sais quoi, me repousse de ce corps. Mes hommes m’observent, ils se demandent ce qui m’arrive, naturellement. Je dois devenir fou, c’est impossible autrement…
Je finis par l’enjamber. A présent, je n’ai qu’à me retourner pour découvrir ce visage que je ne veux pas voir…
Je… je l’ai vu, mais ce que j’ai vu m’a tellement sidéré, que je ne l’ai regardé qu’une fraction de seconde… J’ai dû rêver, ce n’est pas possible !… Je me retourne à nouveau vers cet homme, vers ce visage, vers…
C’est incroyable !…
Il n’a pas les muscles crispés comme l’ont toujours les morts étouffés, aucune expression de douleur, rien. Un mince filet de salive a coulé de sa bouche et a déjà séché sur le parquet. Ses yeux sont légèrement clos, comme s’il réfléchissait, comme s’il était encore en train de se concentrer. Cette expression, ce… Mais le pire, je n’arrive pas à y croire ! Le plus effroyable,… Cet homme, il… C’est…

26 octobre 2002, 18h51
Enfin, je vais pouvoir rentrer chez moi. Quelle journée ! Une atmosphère un peu particulière aujourd’hui, irréelle, insipide… Heureusement, j’ai rendez-vous dans moins de dix minutes avec mon fils au café du coin. Il est déjà père de famille et je ne le vois plus très souvent, même si je m’inquiète en permanence pour lui.
Je me lève pour prendre ma veste quand un stagiaire du commissariat se rue vers moi en criant qu’on a quelque chose qui ressemble à un assassinat dans le centre… Et voilà ma soirée fichue ! Résigné, je reviens à mon bureau pour téléphoner à mon fils, mais son fixe ne répond toujours pas, et son mobile non plus. Bizarre… Je le recontacterai plus tard.
En chemin, je questionne le stagiaire : qui est la victime, à quand remonte la mort, etc. Et j’apprends que c’était un homme entre deux âges, dont on ne connaît pas l’identité exacte. La mort serait toute récente, 45 minutes, grand maximum.
Encore une affaire qui, demain, tombera aux oubliettes…
C’est seulement après vingt minutes dans les embouteillages que nous arrivons enfin à l’adresse du meurtre. C’est une petite maison, classique, comme on en voit partout. Le propriétaire semble, ou semblait en prendre soin. Comme à chaque fois, j’ai peur de ce qui m’attend à l’intérieur. C’est un handicap pour un flic comme moi, approchant la cinquantaine. Et cette fois-ci, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai vraiment un mauvais pressentiment…

26 octobre 2002, 15h38

On frappe à ma porte. Déjà plus de 30 minutes que je me suis assoupi, j’espère qu’on ne m’a pas vu !
C’est le boss qui entre, il a l’air renfrogné, comme à l’accoutumée. Pourtant, cette fois-ci, il ne me regarde pas de la même façon que d’habitude, un peu comme s’il ne me connaissait pas, comme si j’étais insignifiant, sans importance. Je m’étonne de ne pas sentir son habituel et insupportable parfum. Il me dit que j’ai encore du travail qui m’attend, du pain sur la planche. Comme si je ne le savais pas !
Fichue journée, une journée comme on aimerait rayer du calendrier…
Je m’y remets à contrecœur.

26 octobre 2002, 15h02
J’ai enfin quelques minutes à moi, je dois vraiment m’occuper de tout dans ce commissariat, on dirait qu’ils le font exprès !
Je me laisse aller dans le fond de mon fauteuil, et je dépose mes pieds sur un des rares endroits vides de mon bureau. Je fumerais bien une petite cigarette, mais le paquet est dans ma veste, et le courage me manque pour me lever. Mes yeux se ferment petit à petit, je ne résiste pas…

26 octobre 2002, 12h17
C’est l’heure. Et quand c’est l’heure, c’est l’heure ! Je quitte mon bureau après avoir enfilé ma veste, je sors du « poulailler », comme on l’appelle, et je prends, sans réfléchir, le chemin habituel pour me rendre à mon restaurant favori. En passant devant la décharge, je m’étonne de ne pas sentir cette odeur infecte qui me force à accélérer à chaque fois… Je n’y prête pas trop attention, et continue de ce même rythme neutre, monotone.
Une fois arrivé, je m’installe à ma table, entre la vieille de la rue des Hirondelles, et l’étudiant qui, comme chaque jour, est plongé dans ses livres. Je commande le même repas qu’à chaque fois, mais j’y touche à peine : le cuisinier habituel doit être en congé, c’est tout simplement infect ! Ou alors je dois couver une de ces maladies qui transforment le goût…
Je sors quelques minutes plus tard, après avoir demandé au serveur de mettre la note sur mon compte. Il faudrait d’ailleurs que je pense à leur payer tout ça…
Et je reprends le chemin inverse.

26 octobre 2002, 10h36

Et flûte ! J’avais dit que je téléphonerais au fiston à 10h précises, et avec toutes ces histoires de cambriolage, le temps est passé beaucoup plus vite que prévu. Je devais lui confirmer le rendez-vous de ce soir.
Mieux vaut tard que jamais, je téléphone chez lui. Un coup, deux coups, six coups, huit coups… Il ne répond pas. Bon, il doit être parti, je lui envoie un sms.
Et, sans attendre sa réponse, je me replonge dans mes dossiers.

26 octobre 2002, 8h00
Et voilà un jour comme les autres qui commence par le joyeux chant du réveille-matin, qu’ils disaient dans la pub !... Je m’assieds, je m’ébouriffe rapidement d’un air endormi. J’ai rudement bien dormi d’ailleurs, ça ne m’arrive plus très souvent…
Je me lève, prends une douche rapide, m’habille et passe dans la cuisine pour me préparer un petit déjeuner léger. Beurre, tartine et confiture, comme d’habitude. Je m’assieds à la table et mange sans trainer en pensant à tout ce qui m’attend aujourd’hui.
Je débarrasse la table et en profite pour essuyer une petite tache sur le parquet à côté de l’un de ses quatre pieds.
Je marche à présent en direction du commissariat.

25 octobre 2002, 17h57
Quelle chance d’avoir pu rentrer plus tôt aujourd’hui ! Ça va me permettre d’avoir une nuit plus longue, beaucoup plus longue ! J’en ai d’ailleurs bien besoin aujourd’hui ; ça fait bien une heure que j’ai ce foutu mal de gorge un peu bizarre. Et cette lumière qui m’éblouit, ça doit être la fatigue. Je ferme les rideaux et retourne vers ma chambre.
Mais, tout à coup, au milieu du salon, ma tête se met à tourner, tourner si vite que je m’écroule sans m’en rendre compte. J’ai du mal à respirer et je ne sens plus mes jambes. J’ai dû être frappé par quelqu’un, ce n’est pas possible ! Mais autour de moi, je ne vois rien.
Rien, à part ce canapé et ce buffet en chêne, de l’autre côté. Je me rends compte que j’ai la tête à moitié en dessous de la table. Et ces murs jaunes, jaune vif.
Tout disparaît peu à peu, mes yeux se ferment et je me sens bien ! Même si je ne comprends pas ce qui m’arrive, j’ai l’impression d’être libéré, j’ai l’impression de pouvoir changer, d’être hors du temps, comme si… Comme si… Je ne sais pas.
Je meurs, je me sens partir, serein. Je sens que j’ai à présent l’éternité pour réfléchir, pour me concentrer.
Je suis mort, je n’ai pas très bien compris, mais je suis mort.
J’ai l’impression que tout, vraiment tout, est possible…

Que dans ce monde, tout est possible…


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