Je suis à Pékin
de Oleg Jouravlev

J'ai rajusté la cravate, secoué les pellicules virtuelles de mon épaule d'athlète et poussé gentiment la porte. Un coup d'œil suffit, ça y est, le patron est là ! L'ambiance du secrétariat est électrisée si fort
qu'il faudra prévoir les gants en caoutchouc pour serrer la main du "Big Boss"…

Linda, sa secrétaire personnelle,- très personnelle,- est en train de dactylographier un petit texte (en réalité elle massacre le clavier histoire d'en faire sortir un ordre de licenciement). Elle est mignonne et sa poitrine (aujourd'hui le deuxième bouton de sa chemisette est fermé – un très très mauvais signe) arrête les regards, mais uniquement des mecs qui n'ont jamais vu la partie de son corps qui se cache sous la table. Quelques feuilles blanches traînent par terre, la bouilloire électrique n'est pas branchée, les poissons rouges s'entassent dans le coin de l'aquarium comme des vulgaires morues. Il y a une télécommande qui traîne au fond... br-r-r, c'est chaud, très chaud ! Et enfin, la voix du patron gronde lugubrement entre les murs de son bureau comme une balle de squash et on se demande si ça vaut vraiment la peine d'ouvrir la porte pour la recevoir de plein fouet sur la figure.

Tout cela est très probablement à cause de moi. Car pour lui, le patron, je suis encore à Pékin et le marché n'est pas encore conclu. En réalité,- et qu'est-ce qui peut être plus sûr ?- je suis là, juste derrière sa porte et dans la mallette en cuir inconnu que je tiens négligemment dans ma main musclée se repose le contrat dûment signé, sur chaque feuille duquel M. Ping-Pong-Chou a apposé sa signature en forme de scarabée écrasé.

Un petit sourire sadique se promène sur mes lèvres. En imaginant la surprise que va produire mon apparition prématurée j'avale savoureusement ma pomme d'Adam et traverse le secrétariat. Linda lève la tête, me voit et fait un sursaut qui lui déboutonne sa chemisette jusqu'au nombril. Le clavier-martyre glisse jusqu'au bout de la table en suppliant à part soi de l'achever enfin. Impressionnés, les poissons rouges font les bulles, d'autres feuilles blanches s'éparpillent dans tous les sens. J'attend quand elles touchent le sol et sourie comme si de rien n'était.

En effet, hier à la même heure, sinon la même minute, quand le patron m'a appelé à Pékin, rien n'était fait et c'était cette même Linda qui m'a expédié l'approvisionnement pour une autre semaine de séjour en se servant sans doute de ce même clavier. Oh là là, mais qu'est-ce que le patron était furieux hier au téléphone ! Il s'était même permis de m'appeler " un retardé " et ça il va me le payer tout de suite et cher. Mais le soir même les chinois ont brusquement arrêté de traîner et se sont fait avoir jusqu'au dernier grain de riz collé au bout de la baguette oubliée sous la table d'un restaurant médiocre de la banlieue pékinoise.

J'ai eu juste le temps d'attraper l'avion décollant pour l'Hexagone après avoir promis de revenir à la femme de ménage qui bossait au noir toutes les nuits jusqu'à six heures du matin en se cachant sous la couverture de mon lit (ce qui ne l'empêchait pas d'être une espionne). Et me voilà à Paris devant la porte du patron, beau et inattendu comme "Kinder surprise".

Le temps que Linda fermait sa bouche pour cacher sa surprise et une douzaine de plombages de la femme de quarante ans je l'indemnise avec une paire de baguettes en papier cadeau et ouvre la porte du bureau du patron. C'est osé mais je le mérite. En plus je veux lui faire une vraie surprise ! Les tests sur Linda sont plutôt prometteurs. A vous, Big Boss !

Le bureau du patron est un indicateur fidèle de l'absence du goût et de la présence de mauvaises habitudes. Ainsi les deux choses qui vous sautent aux yeux quant vous entrez (sans compter sa calvitie) sont : le calendrier avec une fille en maillot rose, devant la bagnole jaune sur le fond bleu et un énorme cendrier prétendu antique en forme de bateau rempli de mégots jusqu'au coqpit et qui pue comme l'enfer. A part ça, si on ne tient pas compte de la présence du patron même, tout est assez propre et décent, car notre maison prospère et se mondialise inexorablement depuis le jour de mon embauche.

J'entre. Le patron est en train de hurler dans le téléphone :

- …Si tu les fais pas signer d'ici deux jours t'es viré ! T'as compris ? Viré ! Espèce de retardé !.. de… dé…

Il lève les yeux et… Il faut le voir pour apprécier vraiment. Ca se joue à guichet fermé. Sa mâchoire inférieur se décroche en découvrant la rangée de dents jaunâtres en zip cassé d'où s'échappe une bonne bouffé de puanteur épouvantable à vous soulever le cœur, la peau de son front se plie jusqu'à la nuque, les yeux sortent de leurs orbites, le combiné glisse de sa main et tombe sur le bureau. Quelqu'un continue à piauler dedans. Satisfait, je ferme la porte derrière moi et esquisse un sourire poli.

- Je peux entrer ?

Franchement l'effet dépasse mes prévisions les plus audacieuses. Le Big Boss demeure immobile et la clope qu'il tient à la main gauche se consomme peu à peu. Je me sens une fée méchante tant il est rigide. Vu que ça peut durer je prends la chaise, met ma mallette sur les genoux et me prépare à attendre patiemment le moment où le charme disparaîtra ou quand deux ouvriers en uniforme l'emmèneront de la scène comme la décoration assez servie. C'est la première solution qui l'emporte car il dégèle lentement comme une morue congelée, ramasse son combiné, sa mâchoire, sa cendre, puis regarde le combiné avec effroi et balbutie craintivement à son interlocuteur :

- Tu… vous… peux patienter un moment s'il vous plaît ?

Apparemment la faveur est accordée car il écarte le combiné le plus loin possible et me dit :
- Bonjour.
- Bonjour, je réponds, légèrement intrigué par ses relations avec la téléphonie.
Je souris, je prends mon temps.
- T'es pas à Pékin, Nicolas ?
- Devinez…

Il écrase le mégot dans son bateau avec une force qui le fait presque couler et me débite ceci :
- Je ne peux pas deviner, Nicolas. Parce que je suis en train de… PARLER AVEC TOI !
- Ah, bon ? dis-je pour dire quelque chose. Et… qu'est-ce que je dis ?
- Tu dis que les Chinois traînent.
- Ah bon ? N'empêche que c'est vrai. Mais c'était hier… Je commence à me sentir engouffrer dans la foret de l'idiotie. Vous n'avez qu'à lui dire à moi, que vous rappellerez.

Le patron rapproche le combiné avec précaution comme s'il était chauffé au rouge et hoquette dedans :
- Nic…colas ? Ecoute… En fait… Là, j'ai quelqu'un avec moi, je te rappelle, OK ? Oui, d'ici… dans 10 minutes. A tout de suite !

Il raccroche et me regarde ouvrir la mallette. Mes gestes sont orgueilleusement lents. Je sors le contrat et lui file sous le nez. Il met les lunettes sur l'avocat qui lui sert de nez et en prend connaissance. Puis il me regarde fixement essayant probablement à deviner lequel de nous deux est espion chinois. Je vois dans le fond de ses yeux noirs ses pensées rouler lourdement à l'intérieur de son crâne comme des boules de billard et l'envie de prendre une queue pour casser sec me démange les bouts des doigts. Enfin, comme je suis beaucoup plus matériel que la voix dans le téléphone il dit avec une certaine élégance :
- Bon, ben, bravo, quoi… J'avais toujours confiance en toi et tout…

Ça oui ! Il suffisait de l'entendre parler au téléphone tout à l'heure…
L'hypocrite continue :
- Bien travaillé et merci. Mais… Mais là-dedans, c'était toi ! Je le jure sur la tête de ma mère !

Sur la tête de sa mère ! Je commence à perdre patience. Avec le torchon bien mouillé j'efface lentement du tableau noir qui lui sert de cervelle tout ce qui y a été écrit avant (autrement ça devient très vite brouillé), prend la craie, la baguette et donne ma première leçon à la maternelle :
- Ce n'était pas moi, car moi je suis devant vous en chair et en os. C'était quelqu'un d'autre qui essaie de se faire passer pour moi. Pourquoi ? On va essayer de le comprendre. L'hypothèse la plus judicieuse est qu'on magouille derrière notre dos. Ils ont probablement voulu m'enlever, mais j'ai quitté Péquin avant qu'ils n'agissent. Ensuite ils supposaient vous contacter de ma part pour vous désinformer.
- Mais lui… Il a ta voix, tes intonations, tes plaisanteries idiotes…
- Merci.
- …et surtout, surtout il est au courant de tout. De tout tout tout ! L'intégral.
- C'est grave. Ca doit être l'"Avantage 2000". Et ils ont un bon tuyau. Mais on peut être sûr que ce type, le faux-moi, ignore au moins une chose...

Je fait une pause. Le patron me regarde comme le dernier cancre.
- Laquelle ? s'intéresse-t-il poliment. Apparemment il me suit bien.
- Il ignore que je suis là ! Que je ne suis pas enlevé. Qu'il ont raté le coup. Ca nous donne un court avantage dans le temps et il faut en profiter. Il peut l'apprendre d'une minute à l'autre. Rappelez de suite ce type et voyons ce qu'il va nous dire.
- T'as raison. Heureusement que rien ne t'est arrivé. On va arranger ta sécurité. Dommage que nous ne pouvons pas les désinformer à notre tour. Dès que ce type apprendra que leur coup est raté…
- Il arrêtera le jeu.
- Dommage…, répète le patron tout rêveur en s'affalant dans son fauteuil et en suçant doucement sa clope (au lieu d'agir, agir, agir !) Ce type, s'il devait m'emmener le faux contrat, il doit avoir non seulement ta voix, mais ton physique… hm, remarquable.
- Merci.

Il me regarde un moment en se demandant si ce n'est pas le cas, puis allume une autre clope.
- Je l'aurais fait charcuter un peu par la sécurité.
- On va déjà voir s'il occupe ma chambre…, je dis en lui poussant le téléphone pour changer un peu le cours de ses pensées.
Il décroche. C'est un vieil appareil avec le cadran tournant qu'il a dû acheter à la brocante ayant appris que les objets anciens sont à la mode. Il court toujours derrière la mode mais jusqu'au présent elle se laisse pas attraper. D'ailleurs tout son bureau est un mariage (blanc) de l'ancien voir obsolète et du moderne, par exemple lui-même et son costume. J'avais toujours l'impression que les gens qui l'avertissent quand quelque chose entre à la mode oublient de le prévenir quand elle sort. Prenons Linda. On lui a appris que c'était cool d'avoir une jeune secrétaire-maitresse, mais oublié de le prévenir qu'il faut la changer de temps en temps. Au moins une fois tous les vingt ans.

Je le regarde faire le numéro de mon hôtel à Péquin puis demander au standard de lui passer ma chambre. Un moment de silence s'installe dans le bureau et on n'entend que son estomac chanter la Marseillaise avec (il faut bien l'avouer) beaucoup de ressemblance. Je me téléporte à Pékin et vois clairement ma chambre que j'ai quitté il y a 24 heures, mon lit, le petit téléphone rose posé sur la table de nuit qui sonne si doucement… et la main de quelqu'un qui décroche brutalement. Mon cœur se met à battre une fois sur deux, puis sur quatre et au moment où il s'apprête à s'arrêter définitivement à l'autre bout du fil on décroche.
- Allô, c'est toi Nico ? râle le patron suavement. Bon…c'est moi. Oui. Qui c'était ? Bah…

Il couvre le combiné de sa patte et me regarde comme un randonneur sans compas. Je m'imagine ce même regard si je m'étais pointé sans le contrat signé... mais décide de rapporter ma vengeance à plus tard. Je lui fais signe d'être plus naturel et de se débrouiller tout seul.
- Y a pas de "main libre" ? je susurre dans le cornet qui lui sert de l'oreille.
Il hausse tragiquement les épaules ce que, vu son nez, sa calvitie et son caractère le fait ressembler à un vautour coupable et continue son jeu "naturellement":
- Ça... ça ne vous regarde pas ! Alors, tu disais ?...
Il écoute un moment puis me traduit :
- Les Chinois traînent, il lui faut de l'approvisionnement pour une autre semaine de séjours. Mais c'est... toi, je te promets !
Comme je fais partie des gens qui ont demandé la prime de Noël, je ne crois pas à ses promesses.
- Demandez-lui s'il s'est tapé déjà une chinoise ?
- A propos, tu t'es déjà tapé une chinoise ? répète-t-il docilement, toujours naturel comme un vautour empaillé. Et à moi :
- Il dit que oui.
- Demandez-lui comment elle s'appelle.
- Chien – Ju

Je commence à sentir une étrange inquiétude. Du calme ! Ca ne prouve rien, vu qu'elle était pour moi toujours présumée espionne. On va essayer autrement.
- Qu'est-ce qu'il est allé voir déjà à Pékin ?
- Le Jardin du Palais du Bonheur dans la Cité interdite.
- Merde, j'étais suivi partout ! Qu'est-ce qu'il a acheté ?
- Une poupée gonflable et une cravate rouge aux dragons jaunes...

Nous regardons tous les deux ma cravate, qui, fière de cette attention commence à flamber mieux que le calendrier mentionné ci-dessus.
- Et il dit qu'il a fait un tatouage sur l'épaule gauche.
Le patron me regard interrogativement. Je me gratte l'épaule et commence à paniquer.
- Demandez-lui la marque de mes lentilles !
- Mais...
- On s'en fiche !
- C'est Vistavue.
- Le prénom de ma sœur.
- Julie.
- Ma grand-mère ?
- Marie-France !
- Qu'est-ce que je cache sous le papier peint derrière le placard ?
- Il demande d'où je l'ai appris.
- Dites-lui, que lui est devant vous !
Le patron se sent piégé entre deux Nicolas Huron. Il passe nerveusement la main sur sa calvitie (l'habitude de s'ébouriffer les cheveux, vieille de vingt ans), la gratte et râle à Pékin :
- Ecoute Nico... C'est que, le vrai Nicolas Huron est actuellement devant moi !
Il écoute assez longtemps et je m'impatiente :
- Quoi? Quoi? Qu'est-ce qu'il chante, ce…

Il me propose de t'arracher le masque et t'le mettre sur le cul. Il dit que t'es l'agent de "2000. Avantages" et un gros salaud par-dessus tout.
- Il écoute encore.
- Il veut que je te demande comment s'appelait la première nana avec qui tu as couché ?...
- QUOI ?!?

Mais ça… Vous l'avez entendu ? Ca dépasse tout ! Vous êtes témoin. Ca transgresse les lois de gravité ! Ca viole la frontière du réel ! Ca... J'arrache le combiné de sa main.

Il pue comme un rat d'égout crevé il y a deux jours. Et tant pis !
- Je vous passe quelqu'un !... crie le patron soucieux de sauver les apparences.
En ce moment la porte s'ouvre et nous voyons... Non, ce n'est pas le troisième moi, mais la première Linda boutonnée comme une recrue. Ses jambes d'une jeune éléphante joyeuse piétinent sur place.
- Je vous sers un café ?
Elle a l'air de quelqu'un qui, en présence d'un fantôme, s'efforce d'être naturel. On la remercie en cœur et elle s'éclipse guère rassurée.
- Allô ?! dis-je dans le combiné sévèrement.
- Vous êtes qui ? me dit ma propre voix. Elle est un petit peu bizarre comme c'est toujours le cas quand on s'entend en enregistrement ou... par téléphone ! Ça me déconcentre net.
- Moi... je suis... moi ! Je suis Nicolas Huron. Et vous ?

Écoute, crétin (je me reconnais audacieux quand la distance entre mon nez et les poings de mon interlocuteur excède 5000 km.) T'as tout juste 20 secondes pour te casser. Même si tu as xérocopié mes papiers, mon physique et ma voix, tu n'as pas recopié mes emprunts digitales ! Et tu n'as pas mon gros grain de beauté là où je l'ai, connard.
Putain, ça joue fort ! C'est plus grave que je ne le pensais ! Il est au courant de mon grain de beauté qui est caché pourtant mieux que le trognon du chou ! Et comme toujours face à une offensive brusque je suis complètement déconcentré. Et il le sait, salaud !
- Ecoutez, dis-je calmement. Continuez à vivre votre vie, signez le contrat, revenez en France avec vos emprunts digitaux... Et on verra sur place. Je vous attend !
Sur cela je raccroche. Le silence se rétablit. Linda entre doucement avec le plateau fumant
qu'elle soutient délicatement avec sa poitrine. Le patron commence à fouiner dans le contrat en se grattant distraitement les souvenirs de la chevelure et en me guettant du coin de l'œil. Et moi, je me regarde dans la glace accrochée au mur derrière son dos en me sentant très mal dans ma peau.

J'écoute la tonalité agaçante quelques secondes. Il a raccroché ! Quel abruti ! Je raccroche à mon tour et si violemment que le petit appareil rose tombe de la table de nuit. Je suis en colère, j'ai envie de transpercer la Terre pour jaillir de l'autre côté, du côté du cul, c'est-à-dire juste dans le bureau de mon patron et casser immédiatement la gueule à cet imposteur. Mais, faute habituelle de persévérance et vu l'importance de la distance (bien qu'en raccourci) je me décide pour le premier avion qui part pour l'Hexagone.

Mais vous vous rendez compte ! Il y a un type qui s'est pointé chez mon patron et se fait passer pour moi ! Pourquoi ? Problème. Mystère. Trou noir. J'ai bien joué, j'ai été offensif et le type semble déstabilisé, mais… Mais lui est là-bas, devant le chef, en chair et en os (qui ressemblent, paraît-il, drôlement aux miens si le chef s'est fait avoir) et moi… Halte ! Peut-être c'est le contraire, c'est moi qui suis en train de me faire avoir. Peut-être il y a un type qui parle un peu comme moi et le patron a décidé de plaisanter un peu au téléphone… Non, ce n'est pas possible. Il existe un argument imbattable qui détruit cette théorie – le patron n'a pas d'humour. Zéro. Ses plaisanteries sont plus rares que ses cheveux. En plus le contexte est officiel et trop sérieux pour le tourner en plaisanterie. De toutes façons, être à Paris et casser la gueule à cet Yves Lecoq est ce qu'il y a de plus urgent…

En ce moment quelqu'un frappe à la porte. C'est Chien-Ju. Elle commence à faire
semblant de nettoyer la chambre en utilisant comme mise en scène un vrai balai et une serpière, mais constatant que son sex-appeal reste inaperçu, arrête.
- Chien-Ju, dis-je avec tant de gravité qu'elle se met au garde-à-vous en devenant aussi grande et raide que son balai,- please, quickly, tu m'apporte l'horaire des the planes, s'il te plaît !

Elle disparaît vite comme dans un dessin animé.
Donc, on se calme. On se calme, on ne casse la gueule à personne, on réfléchit. Il existe un type qui sait bien imiter ma voix, mon physique, mes papiers, mon élégance. Il est actuellement dans le bureau du patron à Paris (France) en train de se faire passer pour moi. Et il est en train d'y réussir. Pourquoi faire ? On ne le sait pas. Dans le pire des cas pour s'emparer de mes biens : maison, voiture, femme… Mais cette hypothèse bien que jolie tient debout aussi mal que l'actuel président russe, car je suis célibataire, je crèche temporairement dans l'appartement de mon copain qui rentre dans un mois et quant à ma voiture… elle coûte moins chère que le ticket de bus !

Chien –Ju réapparaît, met silencieusement les horaires sur ma table de nuit, ramasse ses ustensiles et quitte la pièce solennellement piquée à vif par mon comportement jusqu'au bout de son tampax. Ce qui m'arrange comme n'importe quel autre mec qui s'apprête à partir.

Je décroche et j'appelle Paris.
- "Profit 3000", bonjours …, chante Linda, la secrétaire du patron le refrain qu'elle a fini par apprendre par cœur à force de le répéter deux cents fois par jour. Entre nous, elle a une jolie poitrine, mais les jambes d'éléphant.
- Bonjour, Linda, est-ce que le patron est là, s'il vous plaît ? dis-je poliment.
- C'est de la part de qui ? s'intéresse-t-elle au lieu de me débiter comme d'hab une de ses blagues idiotes.
- De la part d'un certain Nicolas Huron !
- Ah bon…
Elle me laisse écouter un petit air idiot environ quarante fois de suite après quoi j'entend la voix du patron, avec les intonations d'un douanier méfiant :
- Je vous écoute.
- Patron, c'est encore moi. Ecoutez, vous pouvez ne pas croire, que c'est moi, Nicolas Huron, qui vous parle. Vous pouvez croire au Monsieur qui est dans votre bureau, c'est logique et compréhensible. Je vous prie juste de faire une chose – donnez-lui le rendez-vous dans votre bureau, demain, à cette même heure. Je prends l'Air France de 15 heures et je serai là. C'est un voyou et c'est dangereux. Je trouverai le moyen de prouver qui est qui. Vous devez le faire au moins pour être tranquille !
" C'est toujours lui. Il prend l'avion de 15 heures. Il veut te voir demain à mon bureau "- je l'entends parler à l'autre moi-même qui se trouve en face de lui. Il ne prend même plus le soin de couvrir le combiné !
" C'est OK " répond la voix de ce type.

J'enfile mon costume, la cravate rouge avec les dragons jaunes que je viens d'acheter, gratte mon épaule gauche et vais voir M.Ping-Pong-Chou pour lui dire que je me casse en le laissant utiliser son entêtement infini pour essayer d'éveiller la compassion d'une femme gonflable à l'égard de la taille de son sexe plutôt que pour marchander avec l'Europe. Mais il ne me laisse pas faire. Brave homme, il m'accueille chaleureusement et me remet le contrat dûment signé avec une mallette en cuir bizarre comme cadeau ! Ca me rassure énormément avant la rencontre de demain. Maintenant j'ai un joker !

Le lendemain, après une nuit de cauchemar où les cheveux verdâtres poussaient sur la tête du patron et où il me priait de les raser en proposant comme outil un rasoir rouillé de son grand père, je prends l'avion pour la France et au bout de huit heures de pérégrinations dans l'air et sur terre, atterris tout juste devant le secrétariat.

Je desserre ma cravate avec dégoût et pousse la porte avec la force du rugbiste qui a quitté le sport et s'ennuie beaucoup. Linda écarquille les yeux comme un poisson rouge qui voit l'épuisette pour la première fois, mais sans lui adresser la parole, je me dirige directement vers le bureau du patron. Elle se lève en poussant maladroitement avec son énorme hanche la pile de papier pour imprimante et quelques feuillent tombe par terre. Ne sachant pas comment m'empêcher, elle me vise avec sa télécommande (tout le monde sait qu'elle regarde la télé quand il n'y a pas de visiteurs et l'éteint habilement quand le patron sort) pour, je suppose, me couper le son, me réduire en noir et blanc ou même me changer contre un beau prince. Je ne la laisse pas faire, arrache la zappeuse et la balance dans l'aquarium. Les poissons se cassent à sauve qui peut.

J'ouvre la porte du Big Boss et légèrement éblouie par sa calvitie que reflète la lampe, scrute les lieux. L'autre n'est pas là ! Le patron lève la tête et… Il faut le voir pour apprécier vraiment. Ca se joue à guichet fermé. Sa mâchoire s'ouvre laissant échapper l'haleine d'un dragon. Le combiné glisse de sa main molle et tombe sur le bureau. Quelqu'un continue à piauler dedans. Il le ramasse et balbutie à son interlocuteur :
- Tu… vous… peux patienter un moment s'il vous plaît ?
Puis, s'adressant à moi :
- T'es pas à Péquin, Nicolas ?
Qu'est-ce que vous voulez que je réponde ?
- Devinez…



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