Obsalhis ou l'imprévu
de Odile Jolivet
Recueil de nouvelles
Éditions Bénévent

Une lueur bleue

On s'étonnait. Il grimpait les escaliers de l'immeuble sans trébucher ! Chez le boucher, il avait l'œil pour choisir les meilleurs morceaux.
On le haïssait. Au clair de lune, il sifflait avec les oiseaux de nuit. Une fausse couche ? Une maladie dans le quartier ? C'était sa faute, il portait malheur !
On n'aimait pas son sourire discret de chaque instant.
- Il se fiche de nous !
On avait peur. Il portait une longue cape noire. Les gamins le surnommaient le spectre des ténèbres. On doutait de sa cécité. Il lisait son courrier, il marchait d'un pas assuré, sans chien d'aveugle, il courait, sa canne blanche sous le bras, tandis que l'autre main tenait ostensiblement un miroir, la face brillante orientée vers l'extérieur. On n'aimait pas les tricheurs ! Il percevait une allocation.
« L'argent de l'État, notre argent est mal employé. » Il avait priorité dans les files d'attente ! S'il quêtait dans le métro, les plus crédules, attendris, lui donnaient la pièce. Il avait perdu la vue, prétendait-il, dans un accident de la route, au crépuscule. La lumière fixe et jaune des phares de la voiture venant en sens inverse de la sienne l'avait ébloui. Il avait percuté l'automobile. Son visage était venu s'écraser sur le parebrise et des milliers d'éclats de verre minuscules s'étaient logés dans ses yeux clairs, étoilant son regard. Le bruit de la tôle l'avait assourdi au point qu'il crût perdre l'ouïe. Au verdict sans appel, il avait frissonné. Aucune larme n'avait coulé, ses yeux étaient morts.
- Vous êtes miraculé ! Vous devriez être mort.
- Excusez-moi !
- Vous êtes aveugle à vie !
Aveugle à la vie ! On lui ôtait le regard de sa femme et le sourire de son fils. On lui confisquait la lumière du soleil. On lui enlevait jusqu'à l'espoir de voir avec les yeux d'un autre ! D'une autre ! Avec des yeux de femme, désirerait-il un homme? Il accepterait toutefois une greffe d'yeux de chien, inquiet cependant du plaisir qu'il aurait à caresser sa femme. Verrait-il les couleurs, verrait-il la vie de long en large, sans profondeur ? Il donnerait sa fortune pour voir en noir et blanc ! Il passa en revue d'autres animaux, se logeant tour à tour douillettement sous les plumes du rossignol, dans la fourrure de la taupe, dans la peau de l'aigle et du lynx. Il sourit. Plus simplement, il se glissa dans les yeux d'un policier, d'un clochard, d'une prostituée : Il chaussait d'autres lunettes et chacune lui révélait d'autres mondes. Quels beaux voyages !
Il avait longtemps espéré entendre de la bouche d'un médecin :
- Quels yeux voulez-vous ?
Sans hésiter, il aurait choisi les yeux sataniques du chat pour crier sa colère à Dieu. Mais aux Quinze-vingt, on était désolé.
- On ne pratique pas les greffes d'organes animaux.
L'accident s'était éternisé, suspendant l'heure à la pédale de frein ! En éclatant, le pare-brise avait arrêté les horloges. Ainsi sa femme gardait un joli regard et une fine silhouette, ainsi ses parents ne prenaient pas une ride. Mais il n'était pas dupe, leur
parfum et leur voix témoignaient du temps qui passe. Quand il perdit l'illusion de retrouver la vue, une immense joie le combla. Il préféra son sort à celui des bien-voyants, son isolement le préservant des distractions. Un lien de lumière l'attachait et l'enracinait intimement au monde. Il grimpait les escaliers quatre à quatre. Il surprenait dans les paroles de sa femme, une intonation enthousiaste et, dans son odeur, une réconciliation, sagesse sans résignation. Sa félicité était presque totale. Presque. Car partager sa joie manquait à son bonheur. Un jour d'été et la nuit qui suivit lui apportèrent un plaisir inespéré.
- Pourquoi tu te balades avec un miroir, l'Aveugle ? lui demandèrent les gamins du quartier. Ils insistaient attendant une réponse.
- Réponds, sinon on te fauche ta canne. Montre-nous tes yeux, Spectre des Ténèbres.
Lentement, l'aveugle ôta ses lunettes noires. Les enfants imaginaient avec délices et horreur, des yeux blancs crevés. Ils furent médusés en apercevant la lueur bleue embrasant son œil.
- Les enfants, savez-vous de quoi est fait un miroir ? De sable, oui, bravo ! Quoi de plus opaque que le sable ? Quoi de plus lumineux qu'un miroir ? Un regard, dites-vous ? Oui ! Et maintenant jouons ! Fermez les yeux devant le miroir… et rouvrez-les. Regardez le miroir du coin de l'œil : il brille, inépuisable, il donne sans cesse. Comme une luciole, oui, c'est cela. Le miroir m'accompagne, c'est un diamant qui étincelle, une larme qui perle, un son qui murmure. Voilà pourquoi je lis avec les hiboux. Je ris, quoi ! Je vis, quoi !
L'aveugle s'éloigna en dansant au son d'une musique secrète et muette. Soudain il s'enfuit à vive allure. Des mères, inquiètes des fréquentations de leur progéniture, avaient lancé des chiens à sa poursuite. Ils couraient plus vite que lui et le rattrapèrent. Les molosses hurlaient en s'accrochant à sa cape noire. L'aveugle se retourna et leur fit face. Les chiens se turent, intrigués par son regard. Cette nuit-là, les étoiles brillaient fort dans le ciel et dans chaque maison où vivait un enfant, des lumières bleues scintillaient
en écho. Personne ne pouvait dormir à cause des lumières éclairant l'obscurité: une pétition circula dans le quartier. Quelques jours plus tard, l'aveugle fut placé dans un hospice pour troubles à l'ordre public. Avec le sourire, il quitta sa femme et grimpa dans
la fourgonnette. Il fit bientôt de nouveaux adeptes parmi les patients de l'hospice qui se promenaient dans le parc, un miroir à la main. De manière inexplicable, le médecin de l'hospice se banda les yeux et reçut ses patients, en consultation, un miroir à la main.




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