Juste le temps qu'il faut
de Noureddine Sakhi



Elles sont là depuis deux heures, aux regards des autres étudiants, elles exposent les souvenirs qui les lient à ce vieux lycée, marqués par des moments d'ulcération qui caractérisent la communauté des étudiants de classes prépas.
Les détails s'étirent en longueur, jalonnés de moments de tendresse.
Lors des fins de semaine, par un certain hasard, ce pourrait être la fête.
Nada et Alice se souviennent encore, deux années de prepas leur paraissaient comme un brin d'efforts à la conquête d'un autre savoir avec une part de liberté prête à enchanter l'univers.
Aujourd'hui le parfum de ce paradis semble lointain. Finie la notion de temps qui attend d'être réclamée dans un acte de propriété totale; matin et soir le sommeil se fait plus pressant, les chemins plus tortueux et le terrain plus boueux malgré la sécheresse de l'horizon.
Il en fut ainsi pendant les mois qui commençaient à s'écarter les uns des autres pour permettre à la fragilité et au doute de semer leurs graines.
Les belles années de jeunesse qui s'affirmaient dans un faisceau d'enthousiasme allaient bientôt céder la place au rythme d'une transe de lassitude. Alice était la première à frémir aux vagues des contrariétés, à découvert, elle avait plus de mal à satisfaire toutes les sollicitations qu'exige le folklore ambiant.
Sans être suffisamment préparée, Nada garda le sourire pour un bout de temps avant de sentir le relâchement de ses membres.
L'imagination s'emballe sous l'effet d'histoires tissées par les contours des souvenirs et procure ainsi quelques satisfactions et suffisent à les arracher au prosaïsme quotidien et à les propulser vers d'autres saveurs.
Mais voila, il se trouve que les désenchantements arrivent, par un cheminement quelque peu obscur, à écourter les délices du genre rêveur.
Et pourtant les deux amies se découvrent dans l'intimité des histoires partagées, une bien meilleure amitié indéfectible qui se consolide avec l'intensité de l'effort nourrit. On dirait que la proximité des mots et l'intensité des souffles n'a pu à la fois tromper leur impatience pour les résultats de fin d'année et aussi immoler cette crainte d'êtres déçus.
Loin d'être un simple jeu, l'attente des résultats est un moment à charge émotionnelle intense, il arrive que ce moment rejoint le prêche ou la prière par une fibre de perfidie latente, c'est un mi-détachement de
la convoitise humaine vécu comme une fatalité volontaire.
Petit à petit les va et vient et les pauses commencent à heurter une tonalité unique, les pas deviennent circulaires comme face à un manque d'espace dont la perspective de l'attente a grignoté les parcelles. Les jeunes moments de la matinée commencent à vieillir et les deux amies s'aperçoivent qu'elles ne possèdent plus rien, pas même de quoi cacher cette peur qui serre la gorge, sauf peut être cette lueur d'espoir qui pourra les hisser à l'octave suivant et les inviter à poursuivre.
D'autres étudiants, à la limite de la capitulation, attendent, sans grand espoir, leur descente aux enfers, la peur guette leur désintégration en perspective et réclame son quota de massacre.
Auraient-elles aimé être, en se jour solennel, prisonnières de la densité de l'événement, sûrement non, puisque les sables dorés du littoral de sidi Rahal appellent les âmes peinées et les invitent à un baume salutaire digne des profondeurs des monastères d'où émane un mysticisme de renoncement à la chose humaine.
Alors que les premiers résultats commencent à défiler, la désolation a déjà côtoyé la joie; vibrations et cris affichent complet et compromettent l'état d'inertie d'auparavant, les faisceaux lumineux qu'émet le moniteur peuvent constituer une menace imminente d'électrocution comme s'il s'agit de papillons nocturne, drôle d'instant ou la sombre fierté explose devant l'aggravation du questionnement être ou ne pas être.
L'ordinateur n'a jamais fait aussi peur, il déroule les résultats dans un froid astral, les déçus n'ont qu'à réarmer pour une année supplémentaire. Horrible souvenir qu'on n'aime le raconter qu'a soi-même et encore, les regards s'inversent et s'animent d'étrangeté, les secousses n'entament aucunement les négligents, qui surprennent d'ailleurs par leurs façons de suivre les étirements des pages Web sans pour autant se déformer, drôles de postures qui expriment le crépuscule des espérances pour certains.
Dans une ultime pensée, Nada et Alice se regardent fixement, comme pour émettre et recevoir la dose de courage nécessaire pour affronter la machine, et décident de porter des corps trop malmenés par l'effort à tel point qu'elles ne distinguent plus l'étendue particulière du risque, et s'approchent de la source de lumière, pour mettre terme aux ingrédients des prévisions aléatoires.
A ce moment crucial une voix off dit:
- ne cherchez pas, Alice et Nada, vous êtes toutes les deux admises!
C'est le proviseur en personne qui vient leur communiquer la bonne nouvelle au goût particulièrement hypnotique, et c'est dans une longue étreinte que les deux amies ont lancé le cri de joie, la peur appartient désormais au vent et le temps des réjouissances semble décidé à faire la fête.


Sakhi noureddine
Juillet 2004


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