Le gardien de la diversité
de Noureddine Sakhi



Il s’éloigne de plus en plus vite de son appartement ou c’est du moins ce qu’il lui semble.
Pour arriver à une telle décision, Martin Verkhof a mis tout son courage.
Sept ans auparavant, ce même Martin, jeune homme de 35ans , grande taille, d’allure sportive ,cheveux roux , yeux châtains ,médecin de profession, exerçait avec un tel enthousiasme et sérieux qu’il raflait toute la clientèle potentielle de ce beau quartier de la banlieue d’Amsterdam.
Depuis sa sortie matinale en direction de son cabinet, il occupe ce beau rôle d’être jaillissant de joie et assoiffé de vie ; c’est la conclusion évidente malgré l’omission de quelques détails qui ne feront qu’élargir ce sens de bonheur affiché.
Hélas, depuis cet accident de voiture fâcheux qui a causé la mort à sa femme Berta , cet être sensuel et apaisant ,Martin s’est résigné à cette idée ,oh ! Combien crue et terrible, que la vie est un grand chantier d’improvisation téméraire.
Martin a touché le fond puisqu’il sait maintenant combien sont dérisoires toutes les digues de confort face à une marée de destins dévastateurs, c’est vraiment fascinant de se rendre compte à quel on est extrêmement fragile.
Avant de poursuivre dans cet échafaudage morose, le chauffeur de taxi lui rappelle qu’ils sont arrivés à l’aéroport.
Assez bizarrement, il a l’impression d’être sous l’effet d’une de ces fameuses décisions qu’on prend sur un coup de tête.Retenant sa respiration pour un moment, comme pour prendre un peu de distance, il réalise qu’une décision même hasardeuse ne l’aurait pas affecté outre mesure, c’est pourquoi il prend le premier avion en direction du Maroc. Voyager , ça se comprend , c’est quelque part essayer d’oublier son drame et aussi cette tête de deterrée de sa voisine d’en bas , Rebecca qui n’excelle qu’en râlant , ainsi que son voisin d’en haut Klaus, qui n’a que deux mots dans la bouche (bonjour, bonsoir) comme un vieux perroquet en grève de communication. Mais pourquoi exactement le Maroc? peut être bien parce que sa femme , quelques années auparavant, lui a émis le souhait de vouloir le visiter .
Maintenant qu’il est en plein ciel, il a suffisamment de temps pour se remettre en question , s’agit-il d’une fuite ou d’une façon de se détacher pour voir plus clair et plus loin, c’est drôle , mais deux jours avant il ne pensait jamais être là. Probablement parce qu’il en a marre de ces gens qui font semblant de vous écouter , mais personne ne prend une chose à cœur , ils ne t’accordent même pas le bénéfice du doute. !
Petit à petit, il s’est enfoncé dans un doux sommeil comme il l’avait toujours souhaité.
Après des heures de vol , il rencontre Marrakech avec cette sensation d’être nulle part , cependant quelques jours dans un somptueux hôtel de la medina lui ont suffit pour apprécier la canicule et cette chaleur humaine prête à inonder l’altérité.
Ainsi tel un bourgeon , Martin renaît à nouveau, après avoir plongé dans la nuit de l’âme , néanmoins le doute et le désespoir ne purent jamais briser l’élasticité de son foyer palpitant ; ce cœur prêt à réagir.
Il a parcouru de bonnes dizaines de kilomètres à pied , notamment les lieux les moins indiqués , pour être enfin immensément étonné par tous ces sommets qui surplombent Marrakech par le sud et qu’il a vu venir du côté de Bab errab , Surpris par cette tentation au grand air , il s’abandonne dans ce songe de les approcher par les bois non frayés.
Que lui reste t-il donc après avoir consommé toute cette nostalgie des premières années. ?
L’idée de grimper le hante de plus en plus , elle se présente pour lui avec une insistance telle , qu’elle le transperce comme un clou de forge , tout cela probablement pour ne pas tomber aussi bas que ses semblables.
A l’exception de Berta qui lui mettait toujours du feu là où il ne l’espérait jamais, il se sentait fragilisé suite à une vie tellement creuse et superficielle au point qu’il a besoin de se raffermir.
Pour parvenir à concrétiser son souhait , il décide de se renseigner auprès des agents de l’hôtel , et c’est au chasseur de l’hôtel Allal - jeune garçon de 22 ans, yeux et cheveux noirs, dynamique et apte à vous installer dans cet état d’ espérance pour surmonter le pire- de lui répondre :
- Oui Messieur , nous organisons pour le plus grand plaisir de notre chère clientèle , des excursions en fin de semaine vers ces sommets ,et vous n’avez qu’a vous inscrire parmi la liste des prochains partants .
- Non , moi je cherche quelque chose d’insolite .
-Encore un amoureux de l’étrange ! Dites vous bien que vous avez de la chance , pour le hors circuit , j’ai ce qu’il vous faut , et notez surtout , quand vous le voulez , vous irez à Tahanaout (deux heures de car) et puis direction village Ouled fares ; même durée, une fois sur place vous demanderez après un homme répondant au nom de Belmejdoub , il saura ce qu’il doit faire.
- Comment le saurait-je ?
- Il saura vous connaître , bonne route et tenez moi de vos nouvelles !
Quelque invraisemblable que cela paraisse, Martin s’enlise encore plus dans le sud du Maroc , sachant qu’il est à la quête de quelque chose , il trouve du mal à le définir , il suit son instinct qui l’enchante puisqu’il n’arrête pas d’apprécier tous ces beaux paysages qu’il rencontre le long de la route et qui l’arrachent à cette image générale plate et uniforme de sa terre natale.
Entre sommet et cratère, et entre bosse et crevasse loge un élément de vie vibrant de couleurs alors que les ruisseaux qui se dissolvent dans la plaine , abîment la terre et donnent lieu à cette rencontre de joie et d’espoir.
Même si le temps physique qu’il a passé en car est beaucoup plus long et fatigant qu’en avion, il en a pris plus de plaisir par cette espèce d’étrange sensation qui ravive sa curiosité pour s’abandonner à l’inconnu.
Dès qu’il a mis les pieds sur terre , il est harcelé par une cohorte d’enfants de tout âge qui crient « gaouri , gaouri , gaouri !! »mais cette poursuite n’a pas duré longtemps , puisqu’un homme âgé , s’est vite interposé pour mater cette frénésie et demander à Martin de bien vouloir accepter ses excuses .Après avoir fait l’habituel rituel des présentations , Martin lui a expliqué l’objet de sa visite ; sans le moindre commentaire Rochdi (instituteur retraité ) appelle un des mômes qui ne semble pas vouloir écarter Martin de son champ de vision, pour lui chuchoter dans son oreille.
Avant que l’enfant ne disparaisse, Rochdi invite Martin à venir s’installer chez lui le temps qu’il se ressource , comme le veut la tradition de l’hospitalité marocaine surtout pour ce cas de figure où il n’ y a ni hôtel ni centre d’ accueil.
Après s’être établi dans un somptueux Riad de ce beau village enchanteur , et après avoir goûté au miel et à l’huile d’olives de la région , il comprend qu’il ne sera jamais relâché de cet attachement irrémédiable à ce canton .
Entre autres articles qui ornent la chambre d’amis , Martin scrute la pendule murale qui a affiché 16 heures quand on vint de frapper à la porte , dans cet état de béatitude il se rendit compte que l’idée de venir au Maroc n’était pas aussi folle que cela en avait l’air .
Rochdi, d’allure pressée, s’introduit dans la chambre accompagné d’un autre homme d’un certain âge, plutôt grand type et chétif, son regard apaisant et la profondeur de ses traits résument à eux seuls la stature de ces aventuriers de première ligne nés qui malgré l’endurance qu’ils ont subie , se refusent par dignité , à exhiber leurs stigmates .
De teint brun et de cheveux blancs mêlés à des mèches noires et une moustache mince à peine entretenue, il vous fait penser à cette image d’individus hors paire, associant un grand panache et une spiritualité accrue qui leur octroie un charme immuable .
Avant même que Rochdi ne fasse les présentations , Martin a , par un étrange sens su dès le début que le nouveau venu n’est autre que messieur Belmejdoub que lui a conseillé le chasseur de l’hôtel, et comme pour sortir de l’embarras du début des rencontres ils se serrent la main ; et pour agrémenter cette heureuse rencontre , Rochdi allume un poste de radio, façon quelque peu originale pour souhaiter la bien venue à Martin.
Ils ont parlé de tout et de rien dans un français qu’ils n’ont cessé d’inventer de part et d’autres , mais les gestes de mains qui accompagnaient la discussion valaient toutes les promesses du monde.
Tellement épris par la façon mystique de raconter les montagnes , que Martin risque de suivre Belmejdoub comme son ombre , d’autant plus qu’il a découvert avec ce dernier beaucoup d’affinités et de points communs notamment cette disposition d’être en phase de la démesure.
Il commence à faire noir dans le beau jardin d’ intérieur de Rochdi quand Martin a formulé le souhait d’escalader un des sommets de la chaîne du haut Atlas auprès de Belmejdoub
Rompant un moment de silence Belmejdoub répond avec une voix corroborative :
- Demain très tôt puis il s’est excusé auprès de ses amis pour rejoindre sa petite demeure qui se situe un peu plus en amont
décidément , tout semble aller de soi sans formalités ni pression aucune, reste à révisionner toutes ces belles images de la journée pour trouver le profond sommeil afin d’être en forme pour demain .
tôt le matin , on frappa à la porte, enfin l’aube ! Martin est heureux c’est le grand jour , la météo est plutôt clémente pour une journée de mi-juillet , les deux grimpeurs doivent partir illico.
A mesure que la marche avance , l’ombre de la nuit meurt , la lumière jaillit et avec elle le chant des oiseaux retentit.
Après une heure et demi de marche , ils sont au pied du Toubkal (4450 mètres d’altitude ) majestueuse momie, séjournant au même endroit .
Totalement ignorant des effets de l’altitude et des règles de la marche sur pente, Martin doit entamer son ascension avec seule consigne :partir léger.
Pour un si beau jour , il marque une pause. S’agit il donc de cette peur qui s’insinue dans les cœurs et ébranle la foi ? il peut encore se sauver en rebroussant chemin , rien de plus facile que de fuir , mais l’ardente envie d’aller plus haut loge telle une épile au bas de son pied.
Le paysage est d’une diversité qui donne à méditer , de temps à autre , Belmejdoub se retourne pour voir si Martin arrive à suivre , les pentes sont raides et très exposées , par moments , Belmejdoub distance Martin qui ne tarde pas à le rejoindre, comme Belmejdoub, il tente des fois quelques manœuvres et des sauts périlleux, même s’il glisse, la main de Belmejdoub est toujours tendue pour le repêcher in extremis, en lui disant : relève toi compagnon !
De drôles d’idées bouillonnent dans la petite tête de Martin , il ne ressemble plus à ce qu’il était des années auparavant. Lui, qui pendant toute sa vie professionnelle, était payé pour jouer le sérieux afin d’aider et satisfaire les clients, il eut confusément l’impression d’être le compagnon d’un homme qui le traite en partenaire d’ascension et qui n’exige rien de lui sinon de croire à cette passion de rêver aux sommets.
Conduite avec patience et méthode , l’ascension est lancée depuis bientôt deux heures , et c’est pour prendre le temps de s’essouffler que Belmejdoub ordonne un arrêt de vingt minutes .
Martin est à la fois assommé par l’altitude et sidéré par la diversité du paysage , source de toutes les richesses ;sur des tapis de végétation ,paissent des troupeaux de caprins alors que les falaises abritent une panoplie d’oiseaux, arborant des plumages de différentes couleurs , il y a notamment une espèce qui, dès qu’un caprin approche son lieu de nidification , elle livre ses premières offensives en effectuant des prouesses de vols saisissants, comme pour rappeler aux intrus qu’ils sont des visiteurs indésirables, scènes qui offrent des trésors de rêve, d’émerveillement et de bonheur.
Après ce bref moment de repos , l’ascension peut reprendre et à mesure que les deux compagnons gagnent en altitude, Martin se découvre des potentialités à combattre ce mal interne qu’il a gardé comme un secret ridicule , et qui a failli gangrener, il s’agit de cette culture uniforme , conséquence de cet ordre immuable des êtres et des choses ,et de la prépondérance du quotidien et des vérités établies dont il doit s’affranchir afin de faire émerger le propre de sa personnalité d’où le refus de persister dans ce lâche silence puisqu’il demande à Belmejdoub son avis sur cette tendance moderne à l’uniformisation, qui l’approuve par une liste de proverbes tel que : « les gens sont des minerais ! ».
toutefois, aujourd’hui est un autre jour, par rapport à cette existence d’hier qui a failli chavirer, ou rien ne le passionnait, quand il déclinait, et voulait précipiter ses jours, puisque la vie l’a fait tomber et tomber encore jusqu’à lui avoir fait abandonner l’idée même de survivre.
Cependant, maintenant, il se sent vide comme un fantôme heureux, avec la beauté de ce paysage, et cette rencontre inopinée de Belmejdoub, l’une des rares personnes à le voir en tant qu’être humain , et qui a pu l’arracher à cette horrible sensation qu’est l’isolation, tout cela l’a énormément aidé à garder le contrôle et surtout l’a propulsé à vivre intensément.
A l’approche du sommet, Martin progresse avec plus de peine, dans de telles situations, où le fait de bouger relève du défit , et que la prépondérance de l’individualisme est manifeste, et où toute morale est un cercle luxueux et creux, à ces moments se décortique la vraie nature humaine , mais Belmejdoub, loin de toute fureur de gagner des trophées, aide tant qu’il le peut à poursuivre l’ascension.
Malgré l’effort , Martin semble moins déprimé et hors course comme il l’était avant, peut être que ces oiseaux qui paradent y sont pour quelque chose, ou parce qu’il a dissout cette tumeur qui a failli l’emporter, ou c’est l’effet de la joie qui précède la rencontre d’une tendre aïeule, la montagne, qui même si elle vous punit continue à vous aimer.
Désormais, selon lui, heureux sont ceux qui cessent de voir la montagne comme un espace de consommation, mais plutôt comme une alliée qui renvoie dos à dos tous les signes de confort et les éléments de sophistication à l’état d’articles encombrants et désuets, et tant que des hommes comme Belmejdoub gardent la diversité, les vagues des rêveurs ne cesseront de déferler, pour le bonheur de ceux qui veulent bien se battre et qui ne renoncent jamais en vue de toucher au sublime.
Après trois heures et demi d’ascension , ils gravirent le sommet , le vertige de Martin se dissipe ; il renaît de nouveau et arrive à mieux se sentir et à mieux se connaître, et sans retenir ses larmes , il se dirige vers Belmejdoub avec qui , dans une longue étreinte, célèbre la découverte de deux grands amis.
Et comme dégagé après s’être profondément embourbé, il s’accroche aux jambages de quelques vers , comme pour entretenir un rapport de voix au vif et a dit en chantant :


_____ ____
Toubkal !
Gigantesque clément
Parfum retentissant
Veillant même sous la nuit profonde
A guérir les êtres défaillants
Leur accordant
Tels les papillons
Une seconde éclosion
Révélée par les coulisses de l’effacement

Sakhi noureddine


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