Piège fatal
de Nicole Amman

http://bonnesnouvelles.net

Sept ans se sont écoulés. Sept ans de vie commune parsemés de joies et de peines. Malgré une aversion naturelle pour les unions officielles, j'ai fini par céder aux sollicitations répétées de Richard : nous allions nous pacser. Un simple contrat pour se protéger mutuellement en cas de pépins. Ni fiançailles, ni robe blanche, ni alliance au doigt. Une unique formalité administrative tout à fait banale.
Nous avons organisé une soirée à la maison pour informer nos connaissances de cette décision. Les convives se retrouvent dans le jardin autour d'une planche en bois posée sur des tréteaux et jouissent de la douceur automnale. Les lampadaires offrent une lumière tamisée qui grise quelques moustiques affolés par tant d'illuminations. Une musique douce porte les conversations. Pizzas, quiches, olives multicolores, petites saucisses, tartes salées et œufs de lump décorent les assiettes en carton. Richard débouche les bouteilles et remplit les verres. Il prépare des cocktails dont lui seul a le secret. Secret qu'il ne dévoile à personne. Ancien barman reconverti dans le commercial, il se refuse à partager ses recettes et s'offusque si quiconque tente de l'y obliger. D'ailleurs personne n'insiste ; les légendaires colères de Richard en calmeraient plus d'un !
- Marjorie, cette réception, u-ne-mer-ve-ille ! s'exclame Maggie. Tu sais si bien tout organiser. Je n'en reviens pas que Richard ait su te convaincre. Petite cachottière ! Comment y est-il parvenu ? Entre nous, tu peux me le dire…
- Eh bien ! C'est-à-dire que…
Richard passe à nos côtés. Les crêpes posées sur son plateau détournent la curiosité de mon hôtesse, momentanément.
- Je sais que je ne devrais pas. Mon régime…
Déjà, elle les dévore des yeux. En saisit deux, l'une au chocolat et l'autre à la crème de marron. Rassasiée, je fais signe à Richard de poursuivre son chemin. Sitôt le dessert englouti, la gourmande reprend son enquête sans plus attendre.
- Cette nouvelle était tellement inattendue ! poursuit-elle. Je me demandais si ça collait mieux, toi et Richard… Apparemment, oui ! Oh ! Mais que je suis indiscrète !
Heureusement, Yves me sauve de cette situation.
- Marjorie, tu es en beauté ce soir. Avec tout ce monde, je n'ai pas eu le temps de discuter avec toi. Trinquons !
J'en profite pour m'éclipser définitivement et me confonds en excuses. L'inspecteur en jupon me lance un sourire forcé, déçue de ne pas avoir obtenu sa réponse.
Yves, mon sauveur et ami d'enfance, attrape une coupe de champagne et porte un toast. Nos verres se touchent et tintent de joie. Bonheur de se retrouver, de s'aimer encore après tant d'années. Un ami comme je n'en ai pas dans ce village où nous vivons depuis quelques mois.
La solitude résonne un instant dans ma tête. Demain tout redeviendra comme avant. Je serai seule dans cette maison dont nous occupons le rez-de-chaussée. L'étage supérieur est loué par une « vieille fille » avec laquelle nous n'entretenons aucune relation.
Richard ramasse les cadavres des bouteilles et les dépose près du garage. Il a l'air tendu et épuisé. Signe que la fête doit cesser. L'emploi du temps chargé d'un VRP ne laisse guère de place aux divertissements.
Nos invités nous quittent un à un et des vagues de félicitations s'abattent sur nos épaules fatiguées. Richard me saisit par la taille et me conduit à la chambre. Promesse que ce PACS sera le point de départ d'une nouvelle vie. Richard s'engage à partir moins souvent en déplacement et à mener une existence moins stressante. Des promesses…

J'ai vécu deux ans ainsi.
- Marjorie, t'as pas vu ma cravate bleue à pois blancs ? C'est toujours la même chose. Je vais être en retard si ça continue.
- Je n'entends rien. Je suis dans la salle de bain.
- Qu'est-ce que tu fous ? T'as toute la journée pour te pomponner. Ah, ces femmes, toutes les mêmes ! Mon père avait bien raison !
Richard ronchon. Richard râleur. Richard de mauvaise humeur comme chaque matin. Je lui pardonne ses excès de colère. Une activité professionnelle source de tension ajoutée à un caractère de cochon.
J'ai rencontré Richard dans un bar où je prenais mes repas tous les midis. À l'époque je travaillais à France Telecom. Nous avions sympathisé et cette amitié s'était vite transformée en amour. Ensuite, nous nous sommes mis ensemble dans un appartement en plein cœur de Marseille.
Je sors de la salle de bain à la recherche de la cravate. Dans la chambre règne un désordre indescriptible, un vrai champ de bataille. Le tiroir de la commode est sens dessus dessous. J'y remets de l'ordre à la hâte et ouvre la porte du placard. La cravate est suspendue en évidence comme d'habitude. Je la lui apporte.
- C'est pas trop tôt ! dit-il en grognant.
Il la passe avec une rapidité déconcertante. Avale un fond de café tiède. Prend un morceau de croissant. Et m'embrasse sur le front. Porte aussitôt ouverte. Son corps agile se faufile par l'embrasure. Porte aussitôt refermée. Une invitation à ne pas prolonger les adieux.

Je me dirige vers la fenêtre du salon. Richard ouvre la porte du garage. Junior, notre Westie, sorti pour sa promenade matinale, tente en vain d'obtenir une caresse, un mot tendre. Rien n'y fait. Ses aboiements joyeux laissent Richard de marbre. Il met le moteur de la Volvo en route et le fait vrombir un instant. Le portail automatique glisse sur son rail et se referme dès que le véhicule est engagé dans la ruelle. La voiture s'éloigne emportant avec elle mes illusions. Une longue journée commence…
J'entrebâille la porte et rappelle Junior. Ses jappements pourraient bien réveiller notre voisine. Elle ne tolère rien et se plaint souvent à notre propriétaire. « La vieille taupe », comme il nous arrive de la surnommer, déteste les couples. Elle ne supporte ni les bruits, ni les fêtes. Heureusement, aucune de ses fenêtres ne donne sur notre jardin. Elle passerait son temps à nous espionner derrière ses lunettes rondes. Des yeux bleus sans âme qui respirent la méchanceté. Elle aime à me dévisager lorsqu'elle me rencontre dans le quartier et passe son chemin la haine au cœur. Dès qu'elle s'approche de notre grille, elle se croit obligée de regarder dans notre direction, à l'affût de nos moindres faits et gestes. Elle n'a que ça à faire, la pauvre. Pas de visite. Pas d'ami ou peu. Elle a été mariée autrefois durant quelques mois. Son mari est décédé des suites d'une chute, dans l'escalier de leur villa. Chute restée inexpliquée. Des hommes, elle en a oublié la saveur et le miel.
Junior s'approche de moi en faisant le fou. Il a envie de jouer. Je lui promets pour plus tard, l'enferme dans la cuisine et vaque à mes activités quotidiennes.
Je regrette l'époque où je travaillais. J'ai dû quitter mon emploi et notre appartement marseillais pour raison de santé : des crises d'asthme répétées. Sur les conseils de mon médecin traitant, nous sommes partis en quête d'un logement éloigné de la pollution. Richard et moi avons passé de nombreux week-end à rechercher la perle rare. C'est à la lecture d'une petite annonce parue dans la Provence que notre cœur a bondi. Carnoux. Rez-de-chaussée de villa à louer. Exposition plein Sud. Jardin indépendant. Calme absolu. Loyer convenable. Richard a accepté ce changement, malgré les trajets supplémentaires que cela lui impose. Un bonheur de vivre hors de la cité phocéenne qui nous coûte cher : Richard rentre plus tard et est souvent excédé par les bouchons.
J'enfourne du linge dans la machine à laver et lance le programme. Pendant qu'elle tourne, j'installe la table à repasser. Les tonnes de chemises de Richard s'entassent dans la corbeille. Il lui en faut une chaque jour. Je m'applique : d'abord les manches, la partie la plus dure ; le col, puis le reste. Et ce, pour chaque chemise. Machinalement, j'allume la radio. La voix de Patrick sur Radio France Provence accompagne mes gestes répétitifs. La pile de vêtements repassés augmente à vue d'œil à l'inverse de mon courage. La machine à laver s'est interrompue. Je décide d'étendre le linge dans le jardin, la météo a annoncé une journée hivernale assez ensoleillée.
J'entraîne avec moi Junior. Il adore me regarder suspendre les habits sur le fil. Il essaie de sauter sur les chemises pour les attraper ; heureusement il n'y parvient pas. Richard n'aimerait pas assister à cette scène. Junior aurait pris une bonne fessée et se serait retrouvé enfermé dans le garage pour la nuit. Je suis un peu faible avec Junior, mais il me tient compagnie et je sais lui pardonner ses petits défauts.
Je me baisse pour récupérer quelques épingles. Au moment où je lève la tête, j'aperçois la vieille. Elle me regarde de ses petits yeux bleus perçants derrière la grille. Junior, prêt à défendre son territoire, s'approche d'elle et aboie. L'autre lui décoche son regard odieux et se plante dans la rue, colonisant le trottoir. Elle habite là depuis quelques années et nous considère comme des intrus venus troubler sa vie. Je rappelle Junior qui grogne une dernière fois.
Elle rebrousse chemin. Son derrière imposant s'éloigne lentement. La blouse rouge à motifs blancs et le gilet épais torsadé disparaissent à l'angle de la rue. Elle doit avoir environ soixante ans ; mais ses tenues directement sorties de la garde-robe des Vamps lui en donnent bien plus. Ses cheveux aplatis sur la tête durcissent ses traits sans maquillage. On se demande en la voyant si elle a été jeune. Ce qui est sûr c'est qu'elle n'a jamais été belle.
Elle ne m'aime pas. Je représente sans doute ce qu'elle n'a jamais eu, ce qu'elle n'a jamais été. Quand elle me fixe, des étincelles d'hostilité jaillissent de ses yeux comme autant d'épées.
La corde est remplie. Je vérifie une dernière fois s'il ne manque pas d'épingle. Avec le mistral, on ne sait jamais. Junior me suit des yeux et penche la tête avec stupéfaction en me voyant rentrer à la maison.
- Reste dehors Junior, j'ai encore pas mal de choses à faire. T'inquiète pas, on jouera ensemble tout à l'heure, promis.
Je lui parle comme à un enfant.
Si la vieille taupe m'entend… Après tout peu importe. Je suis chez moi.
La radio passe quelques tubes du moment : du rap et de la techno. Le bruit de l'aspirateur étouffe la musique. Junior en a une peur bleue et file se cacher sous le lit dès que le monstre bruyant se dirige vers lui. Il échappe aujourd'hui à son ennemi en restant dans le jardin.
Repassage, lessive et poussière achevés. Mission accomplie. Il est onze heures, un jingle annonce les informations. Mauvaises, pour ne pas changer.
Onze heures vingt. Il est grand temps de me préparer pour aller chez le médecin. J'enfile un ensemble en daim marron et des bottes de la même couleur. Je donne les dernières recommandations à Junior.
- Surtout, sois bien sage. À mon retour, on va se faire un bon petit repas tous les deux comme des amoureux.

Je pars à pied puisque Richard a pris la voiture. Un quart d'heure de marche me fait le plus grand bien. La salle d'attente est vide. J'ai rendez-vous. Le docteur me reçoit en souriant.
- Bonjour, Madame Doinon. Asseyez-vous, je vous en prie ! Comment allez-vous depuis la dernière séance ?
Le généraliste, féru de sophrologie, m'aide à gérer mes problèmes. Le stress déclenche des crises d'asthme aussi bien que les fumées et les gaz d'échappement. J'ai fui la pollution des villes, mais la solitude et le caractère bien trempé de Richard créent des tensions.
- Bien docteur ! Je me sens de mieux en mieux. Je ne panique presque plus. Ma dernière crise date de plus d'un mois. Mais, je suis encore très seule.
- Plus d'un mois, c'est bien. Maintenant, il faut faire des connaissances. À Carnoux, il n'est pas difficile de faire des rencontres. Le Centre Social organise de nombreuses activités.
- Oui, je m'en occuperai sérieusement dès le début de l'année prochaine. Je me suis renseignée, les inscriptions débutent en janvier.
- Comment va votre mari ?
- Toujours par monts et par vaux. Il ferait bien de suivre vos séances. Mais il ne veut pas en entendre parler. Vous le connaissez. Un rien le met en colère. Alors, je ne lui en parle plus
- Je verrai cela lors de sa prochaine visite. Allongez-vous sur la table.
Docile, je m'allonge. La séance dure vingt bonnes minutes. La détente pénètre chacun de mes muscles et s'engouffre dans mon corps avec volupté.

Je rentre d'un pas décidé. Arrivée à proximité de la maison, je la vois, dans mon jardin. Un bâton à la main, elle réprimande Junior. La vieille taupe a osé ! Osé rentrer chez moi. Osé menacer mon chien de son bout de bois !
- Arrête d'aboyer bête du diable. Ils n'ont pas honte de t'abandonner dans le jardin. Ils mériteraient que j'appelle la S.P.A..
Junior aboie de plus belle à mon approche. La vieille, méfiante, se retourne, m'aperçoit, marmonne quelques mots incompréhensibles comme des excuses et s'éloigne. La prochaine fois, je lui… je lui tords le cou.
Je rentre par le petit portail laissé ouvert. Junior se jette sur moi, me lèche les mains, le visage et me suit à l'intérieur. Je coupe et lave quelques légumes, les jette en dés dans un grand bol transparent accompagnés d'une tranche de viande. Puis, je place le récipient sur le cuiseur à vapeur. Thermostat trente minutes. Pendant la cuisson, je vais pouvoir me consacrer à Junior.
Je sors avec lui dans le jardin. Je ramasse son jouet préféré, un hérisson jaune déformé par ses crocs, et l'envoie le plus loin possible. Junior file comme une flèche, plante la bestiole en plastique dans sa gueule. Il s'approche de moi, feint de vouloir le rendre. Je tends la main ; il recule. Grogne un peu. Je prétends renoncer à la partie. Il accourt vers moi. Pose la chose à mes pieds et aboie joyeusement pour que le jeu recommence. À deux ou trois reprises, je le lui lance. De plus en plus fort. De plus en plus loin. Sa petite queue blanche frétille. Je récupère le hérisson, m'applique à l'envoyer une dernière fois. Il vole dans les airs comme un oiseau. Junior le suit comme un chasseur. Sûr de son coup. Le joujou atterrit un peu trop loin. Tellement loin qu'il retombe dans le jardin de la taupe. Aussitôt, elle apparaît dans son jardin. Seul un mètre de grillage mitoyen nous sépare. Son vilain regard bleu me déshabille et devient noir. Une grimace tord son visage fripé. Elle devait être là à nous épier, en cachette. Elle me jette la boule piquante presque en pleine figure et lâche une insulte à mon encontre. Puis regagne sa tanière. L'amusement se termine brutalement. La queue de Junior, resté sur sa faim, ne frétille plus.

Je prépare le repas de Junior. Il se jette sur sa pitance et lèche son plat de contentement. Des croquettes tendres et fondantes, pour un palais délicat. Junior, c'est comme un enfant. Il sait mes peines. Il sait mes joies. Il sait les colères de Richard.
Je m'attable. Mon plat manque de sel. Je me lève chercher la salière quand la sonnerie du téléphone retentit. Je décroche. Junior jappe en reconnaissant la voix de Richard au bout du portable.
- Allô ! Marjorie !
- Richard, c'est toi ?
- Qui veux-tu que ce soit d'autre ? T'en as des questions.
- Ca va ?
- Fais donc taire ce cabot de malheur ! On ne s'entend plus. Ca va ! Si on veut ! Ce matin, j'ai failli arriver en retard. Entre la cravate et les bouchons. J'ai les nerfs en boule. En plus mon contrat, celui sur lequel je comptais tant. À l'eau. Tu comprends. À l'eau. Le client n'est pas content. Il ne signe pas. Cinq semaines de négociations pour rien.
- Dé… solée. Je suis dé… solée. Junior, va coucher.
Junior se blottit à mes pieds.
- Bon enfin, je ne t'ai pas appelé pour dire ça. J'ai oublié mon agenda. Peux-tu me donner l'adresse qui figure sur un post-it sur le bureau ? J'en ai besoin d'urgence.
Je file vers le bureau en désordre. Le post-it trône au-dessus d'une pile de papiers.
- Voilà. Entrepôt du Sud-Est. Vingt Boulevard Roger Salengro. Dans le 15e. C'est tout ?
- Oui. Bon allez merci. Et à ce soir.
Je termine mon repas et fais la vaisselle. À treize heures trente, je sors dans le jardin. Les chemises étendues ce matin ne sont pas encore sèches. Je respire l'air frais de cet après-midi d'hiver. Les jours sont courts et il est encore plaisant de rester au soleil. Junior, quant à lui, décide de jouer les prolongations à l'extérieur.

Retour à la maison. Je prends une bande dessinée des Bidochon appartenant à Richard, pour tuer le temps. Je m'assois sur les toilettes. Monsieur Bidochon ne parvient pas à effacer ma solitude. Le vide quotidien. L'ennui. Moi. Junior. La vieille taupe. La dernière fois que j'ai été heureuse, je crois, c'était à la soirée du PACS. Il y a deux ans. Déjà…
Je n'arrive pas à me concentrer sur la BD. Je la referme. Me lève. Appuie sur la chasse d'eau. Les chutes du Niagara vrombissent dans un bruit de tonnerre. Je saisis la poignée de la porte, la fais pivoter ; cette dernière me reste dans les mains.
Je suis prisonnière. Aussitôt, je tente de remettre la poignée en place. Échec. Je me concentre. Nouvel essai. Nouvel échec. Je rabats le couvercle sur le siège et m'assois sur la cuvette. Pour l'instant, il s'agit surtout de garder mon calme. Gérer la situation. Ne surtout pas stresser. La radio vient d'annoncer seize heures. Richard rentre du travail vers dix-huit heures. Il suffit de patienter. Raymonde Bidochon m'occupe encore une heure. À intervalles réguliers, j'exécute des exercices afin de contrôler ma respiration.
De ma prison, j'entends les aboiements de Junior. Il est affolé de se retrouver seul dans le jardin à la nuit tombée. La vieille taupe risque fort de ne pas apprécier ce vacarme.
Les minutes s'écoulent lentement dans cet espace réduit qui ne comporte aucune issue. Sans lumière, ce serait un trou noir. Je garde la notion de temps grâce à la radio dont le son me parvient au travers de la porte. Bientôt je serai délivrée. Il est environ dix-sept heures quarante-cinq. Je ne stresse pas.
Un bruit de porte qui s'ouvre et se referme. Je me sens soulagée. Des bruits de pas. De plus en plus proches. Junior est rentré aussi dans la maison.
- Dieu soit loué, Richard ! Tu es rentré. Je suis enfermée dans les toilettes. Délivre-moi ! Vite ! Je commence à avoir besoin de ventoline.
Un silence profond. Pas de réponse. Seuls des bruits de pas. Des déplacements dans le salon. Étonnée par cette absence de réaction, je parle plus fort.
- Eh ! Richard, tu as entendu ce que j'ai dit. Je suis coincée dans les toilettes. Ouvre !
Les pas se dirigent vers la chambre. Quelques sons parviennent à mes oreilles. L'armoire s'ouvre. Les tiroirs aussi. Junior aboie. Qui est là ? Ce n'est sûrement pas Richard ; il m'aurait immédiatement délivrée. Alors qui ? Qui se permet de pénétrer chez moi et de fouiller dans mes affaires ? Qui ? La taupe ? La vieille taupe a dû entendre Junior gémir dans le jardin, sera passée par le petit portail toujours ouvert et se sera glissée dans la maison.
L'espoir fait place à l'angoisse. Je respire avec difficulté. Junior s'agite et reçoit un vilain coup de pied. Il se réfugie dans une autre pièce. Je tambourine à la porte et trouve encore la force de hurler.
- Vieille vipère ! Tu ferais bien mieux de sortir ! Mon mari ne va pas tarder ! Tu entends ! Sors de là !
Elle ne répond pas. Seulement ses bruits de pas. Puis la porte d'entrée s'ouvre et se referme. Junior sort de sa cachette et se colle à la porte des toilettes. Il se couche et pousse des gémissements plaintifs, il a dû prendre un mauvais coup. Je suis prisonnière. Mais rien n'est perdu. Richard ne devrait pas tarder. Je dois résister. Oui, il faut que je résiste. La vieille folle ne sortira pas vainqueur du combat.
La sonnerie du téléphone retentit presque aussitôt. Le répondeur se déclenche.
- Vous êtes bien chez Monsieur et Madame Doinon. Nous sommes absents pour l'instant. Vous pouvez nous laisser un message après le bip sonore. Merci… Bip…
- Marjorie, ma chérie !
Tiens la voix de Richard ! Pourquoi m'appelle-t-il à cette heure ? Ma chérie ?
- Je te rappelle que je ne rentre pas ce soir. Je file dans le Vaucluse prospecter de nouveaux clients. Je suis désolé.
Qu'est-ce qu'il raconte ! Me rappeler qu'il ne rentre pas ce soir. Mais il n'en a jamais été question ! Il ne m'a rien dit de tel au téléphone cet après-midi ! C'est du délire !
- Je t'appellerai de l'hôtel dès mon arrivée. Je t'embrasse.

L'angoisse monte d'un cran. Si Richard ne rentre pas, mes espoirs de délivrance s'envolent. La crise d'asthme vient. Je ne contrôle plus rien. J'ai des difficultés à inspirer et à expirer. Assise sur le sol, j'appuie ma tête contre le mur pour la soutenir. J'ai l'impression de respirer à travers une petite paille. Je siffle. L'air est emprisonné dans ma poitrine. Une toux irritante accompagne mon anxiété. Je me sens de plus en plus oppressée. Découragée et résignée, je me laisse aller doucement. Junior m'encourage à poursuivre la lutte et tente de s'attaquer à la porte. Brave bête. Mes forces m'abandonnent. Je ne parviens même plus à soulever la tête. Mon corps glisse entre la cuvette et le mur. C'est la fin.

******

Suite à de multiples appels d'une voisine, les policiers ont pénétré au domicile de Monsieur et Madame Doinon jeudi 22 décembre à dix-neuf heures treize. Une voisine lassée d'entendre les aboiements du chien du couple. Ils ont découvert le corps de Madame Doinon gisant sans vie dans les toilettes. Ont constaté que la poignée de la porte se trouvait à l'intérieur sur le sol. Son mari absent des lieux pour des raisons professionnelles serait dans le Vaucluse comme le laisse entendre un message sur le répondeur. La victime serait décédée vers dix huit heures quinze suite à une crise d'asthme aiguë, alors qu'elle se trouvait enfermée.
Le commissaire Martin organise une rencontre avec Richard Doinon. La rencontre est brève. L'homme est épuisé. Il semble ne pas avoir dormi depuis longtemps. Il parle d'une voix étranglée. Il a quitté son domicile jeudi matin pour aller travailler. Il a laissé un message à sa femme vers dix-huit heures depuis son portable à Marseille, pour lui rappeler qu'il ne rentrerait pas le soir. Ils se sont installés à Carnoux pour des raisons de santé : son épouse est asthmatique.
L'entretien avec la voisine dure plus longtemps. Elle vit seule. Elle reçoit une visite. La visite d'un Commissaire. Un événement d'importance. Elle sort son service à thé. Propose une tasse à son visiteur. Il refuse : jamais pendant le service. Ils s'assoient sur le canapé du salon. Une pièce meublée à l'ancienne. Des couleurs sombres et austères. Une désagréable odeur de naphtaline se loge dans les narines de l'enquêteur, il retient sa respiration. La vieille dame a envie de parler. Ce couple ! Des disputes ! Que des disputes ! Un couple qui ne s'entend pas. Incapable de s'occuper de leur chien correctement ! Un cauchemar depuis qu'ils sont installés dans le quartier. Le Commissaire l'écoute patiemment pendant une heure et sourit. Il a l'habitude de ce genre de personnage. Il aime écouter leurs confidences. Des confidences souvent précieuses.
Les révélations de la voisine intriguent le Commissaire. Il mène une enquête discrète mais approfondie. Monsieur Doinon a bien quitté son domicile jeudi matin. Bouygues parvient à localiser le coup de fil passé sur le portable à dix-huit heures vingt depuis Carnoux à quelques mètres de la maison. Monsieur Doinon Richard a donc menti sur son emploi du temps. Il était à Carnoux peu après le drame et non à Marseille.
Monsieur Doinon est arrêté quelques jours plus tard sous l'inculpation de meurtre avec préméditation sur la personne de son épouse. Il purge une peine de prison à la maison d'arrêt de Luynes.
Le Commissaire Martin a reconstitué sans peine la journée de l'inculpé après ses aveux. Ce matin-là, Richard Doinon trafique la poignée de la porte des toilettes, de sorte que son épouse se retrouve enfermée à l'intérieur. Il quitte son domicile pour se rendre à son travail. Il téléphone à sa femme sous un prétexte quelconque vers midi, afin de vérifier si celle-ci est encore vivante. Le soir, il gare sa voiture dans une allée isolée et rentre à pied chez lui vers dix-sept heures cinquante, à la faveur de la nuit tombée. En pénétrant chez lui, il constate que son plan diabolique est en route. Il prépare ses bagages et abandonne son épouse encore en vie. Il lui laisse un message sur le répondeur pour justifier son absence, se créant ainsi un alibi. Puis prend la direction d'Avignon.

Sans le témoignage de la vieille fille et la perspicacité du Commissaire, le crime aurait pu être parfait.
© Août 2000 — Nicole Amann – Tous droits réservés.



Retour au sommaire