La justesse d'un diapason
de Nicolas de Rosanbon



Madame Diapason avait deux fils. L’un se disait un peu artiste, l’autre un peu aventurier. Ils avaient grandi tous deux dans la ferme familiale et n’étaient que rarement sortis de l’enclos. Leur père était mort quand il avait senti que ses fils pouvaient prendre la relève de l’unique réussite de sa vie : une étable et quelques champs.

Ainsi, la question de l’avenir du fils aîné, Damien, un peu artiste, ne s’était même pas posée. Il avait l’honneur d’être à la tête de la ferme Diapason. C’était un jeune homme contenu et mystérieux, bourré de tendresse jusqu’au fond des yeux. Dans ses temps libres, il prenait sa guitare et partait jusqu’à la nuit tombante dans un champ tenu secret. Refuge d’enfance ou habitude, il n’oubliait pas de passer un temps avec lui-même. Quelques chasseurs ou promeneurs avaient eu la chance d’entendre par hasard ses notes d’arpège, envoûtantes selon leurs témoignages. La nuit, il peignait ses souvenirs dans sa chambre du grenier, mais les mêmes paysages revenaient souvent, faute de ne pas en avoir vu beaucoup. Alors il s’inventait des mondes ou s’inspirait de quelques livres. Puis, le lendemain, à la première heure, il allait mettre sur les murs de son étable les peintures et les rêves de la veille au soir. Une heure plus tard, quand son petit frère arrivait pour l’aider, celui-ci découvrait les œuvres et faisait le voyage aussi. Quelques vaches regardaient bêtement les tableaux aux couleurs profondes.
La journée entière, le petit frère, garçon bien plus excité et entreprenant, un peu aventurier, galopait dans les tableaux. Assis dans le foin, sous un ébat de pigeon ou un assaut de moineaux, il parcourait à brides abattues les sentiers où aucun homme n’avait encore posé les pieds. Le détail du peintre était le vague du coursier, et l’immensité du coursier était la finesse du peintre. Plus le tableau était ingénieux et plus longues étaient les heures à rêver.

Les deux frères et amis, aux champs ou à la traite, se racontaient leurs envies, parlaient d’un monde qu’ils aimeraient connaître. Mais il semblait bien que la porte de ce monde ne soit ouverte que pour un seul. L’ambition d’une mère réside souvent dans la sécurité et aussi estimait-elle que l’aîné devrait se marier ici, cultiver sa terre et entretenir ses bêtes. Elle eut bien aimé que le second en fasse de même, dans la commune voisine, mais si la ferme avait une succession et sa retraite une compagnie, il n’y avait plus lieu de poser de questions.

La famille grandissait dans cette harmonieuse panoplie de diversités.
Un beau matin d’été, à la première heure, le frère aîné alla comme toujours à l’étable, accrocher ses modestes toiles. Il venait par habitude une heure plus tôt que son frère pour être tranquille dans la préparation de la journée. Quand arriva l’heure habituelle de sa venue, il s’étonna d’être toujours seul, mais pas inquiet, commença le nettoyage prévu.
Quand il eut tout achevé tout seul, il courut, furieux, jusqu’à la chambre du déserteur, pour lui apprendre une nouvelle manière de se réveiller. Il ouvrit la porte et se stoppa net, sidéré : vide. Personne. Plus de frère dans ce lit. Les affaires étaient parties, il n’y avait même plus ses toiles préférées jadis offertes. Il avait tout pris. Paniqué, il alla jusqu'à la chambre de sa mère. Sous la porte il y avait un mot :
« Ma chère mère, mon cœur n’appartient plus à cette terre. Je me sens une force à courir l’horizon. Mon cœur se gonfle de voyages et de beautés. Je ne tiens plus. Je pars comme un voleur, à quoi bon officialiser une fuite ? Dites bien à Damien que je suis désolé, je continuerai de chevaucher nos plaines abandonnées. Je vous écrirai et vous aimerai. »

Secoué, Damien ne réveilla pas sa mère, prit sa guitare et partit jusqu’au soir.
Il avait l’âme déchirée, ses doigts pleuraient sur les cordes et la guitare hurlait comme un orgue d’enterrement. Tout se tordait en lui. La fuite et puis la ferme. La liberté ou la famille. La découverte et puis le renouvellement. Le deuil de l’âge fou.
Il se résolut à n’être qu’un volcan douteux, une tempête tardive, un espoir patient.
Il rentra à la nuit, à l’heure de ses peintures quotidiennes, mais constata qu’il ne pouvait plus peindre. Plus d’inspiration, plus d’envie. « Pourquoi imaginer des mondes que mon frère a au bord des yeux ? » se disait-il, la main tremblante.
Il continua fidèlement les tâches de la ferme et les services pour sa mère. Il était un cœur vivant dans une plante morte.

Quelques années passèrent. Pourtant, chaque matin était plus dur. Il était pris entre quatre murs, vides de peintures, vides de nouveautés, vides de vie …Sa mère, quant à elle, avait pour unique préoccupation, la rencontre d’une femme pour cette maison. Elle ne cherchait pas un amour pour un fils, mais une femme.
Si avant, la jalousie était discrète et enfouie, aujourd’hui elle arrivait comme une normalité. Damien faisait tout dans le meilleur, mais des débordements montraient sa faim et sa rancœur. Un jour, au cours d’une violente dispute avec sa mère, il lui hurla aux oreilles qu’il était en train de lui vouer sa vie et que son frère avait toujours été beaucoup plus libre que lui. Pourquoi devait-il récupérer les âneries du père ? Sa mère lui reprochait, à ce moment là, de n’avoir pas salué la fille du notaire à la sortie de la messe.
A la suite de cette dispute qui dura des heures, ils ne se parlèrent plus.
Alors, pour combler les blancs, tout naturellement, il se mit à parler avec sa guitare. Il avait un réel don : chaque caresse des doigts était un murmure, chaque note une phrase entière. Il arrivait même presque à combler son manque de la peinture par la musique. Ses accords chantaient ses paysages. Les cordes étaient des pinceaux. Ils ne se quittaient plus. Il s’efforçait de combler tous les silences du caprice familial par des notes.
On peut toujours dissimuler une partie du malheur que l’on porte en soi. C’est ce qu’il faisait depuis le départ du frère.

Un heureux évènement arriva, mettant fin à la période de froid chez les deux Diapason. Ils reçurent une lettre du troisième Diapason. « Chère maman, cher Damien, vous me manquez beaucoup mais je ne peux me résigner à rentrer. Je découvre beaucoup de gens et de pays. Ma vie est tellement différente. Je suis sûr que je pourrai vous raconter mon fleuve de souvenirs bientôt. » Il glissa quelques photos, lui aux cheveux longs, lui avec des gens typés, une plaine sous la neige, une plage au soleil.
Damien ne comprit vraiment pas pourquoi son frère était d’une telle méchanceté avec lui, comment avait-il pu l’oublier si vite, comment pouvait-il lui écrire au même titre que sa mère…Pouvait-il oublier toute son enfance ? L’aventure de leur songe n’avait-elle pas été, elle aussi, merveilleuse ?
Et la guitare sonna la rage du cœur, comme une larme dans la monotonie.
Damien se contenta d’accrocher les quatre photos dans l’étable.

Le malheur et la déprime s’emparaient de lui, comme la vieillesse de sa mère. Les voisinages commençaient à parler du sort du fils aîné célibataire. Partout on disait que « dans la famille Diapason », le grand avait toujours été « con ». Cela pouvait se comprendre puisqu’il ne parlait qu’à ses bêtes et à sa guitare. Cependant, tous passaient à côté d’un cœur débordant, d’une âme sensible, généreuse, et d’un grand musicien.

Un matin, le curé fit une visite à la ferme. Longeant l’étable, il entendit l’acrobatie des sentiments de Damien : la partition mélancolique d’une guitare divine, la symphonie d’émotions emmêlées dans le silence et le brouhaha. Il s’arrêta, stupéfait. D’où pouvait venir pareille musique ? Il pensa un instant qu’il était aux portes du paradis et que le bonheur promis arrivait dans une étable…Il se laissa prendre à l’émotion et s’approcha doucement du foyer de notes. Il se trouva face à Damien qui arrêta net et disparut, guitare à la main.
Pendant des mois le jeune héros reçut des compliments de son premier publique. Le curé s’obstinait à le voir jouer dans l’église, ne serait-ce qu’une fois. A bout de tant de reconnaissance, à l’apogée d’une valse de louanges de son talent autre que celui de la ferme, il accepta la proposition et fixa une date pour exhiber ses sentiments. Jouer devant quelqu’un d’autre que les vaches ou les pigeons. Quelle angoisse !

Quand arriva l’heure dite, il partit en compagnie de sa mère qui réalisait à peine ce qui se passait. « J’espère qu’avec ça, la fille du notaire trouvera de quoi te parler !! Mon fils joue de la guitare à la messe ! », avait-elle dit sur le chemin de la révélation. L’assemblée bouleversée prit le risque d’applaudir après le premier morceau improvisé. Le curé se réjouissait de l’affaire si bien menée. Les gens firent la queue pour les félicitations.
Damien était changé pour toujours. Il était aimé, reconnu, et espéré ! Il embrassa sa mère et retourna en solitaire par les champs jusqu’à la maison. Plus rien n’avait vraiment la même couleur.
Le lendemain, les vaches étaient souriantes et les pigeons émerveillés. Son champ secret était son théâtre. Les notes étaient nouvelles. Damien scrutait du regard au cas où quelques chasseurs ou promeneurs l’entendraient. Il jouait avec plaisir et non plus par devoir. Mais son frère lui manquait. Il aurait tout fait pour partager ce moment avec lui. Où était-il en ce moment même ? Qu’importe, il lui raconterait lors des retrouvailles.

Comme si un sourire en amenait un autre, le frère revint après quatre longues années. Damien était blotti dans un sommeil profond quand soudain, au milieu de la nuit, une main se posa sur son front. Il hurla, mais la lumière de la lune qui entrait dans la chambre, mit tout au clair. Son frère était là, devant son lit, debout, souriant.
Les retrouvailles furent merveilleuses, mais tant de choses avaient changé. Pire encore, plus rien n’était pareil ; à part leurs anciennes habitudes qui elles s’étaient conservées fidèlement. Le frère voyait dans l’autre les défauts certains qu’il aurait moins remarqués étant jeune. La jalousie s’était plus qu’installée dans leur amitié. Le temps avait passé.
L’aventurier avait beaucoup vécu et racontait au long des jours, des morceaux de ses itinéraires. Il parlait de son expérience en amour, en argent, en solitude. Après la chasse aux lions venait la remontée d’une rivière, après le froid, le soleil. Fier d’avoir autant à dire, il se sentait respectable.
Damien n’avait même pas pu faire allusion à sa guitare. Par-dessus tout il était désespéré de voir que son frère ne voyait pas l’absence de peinture dans l’étable. Il se sentait éloigné. Comme si l’espace avait pu faire déborder la simplicité des cœurs, comme si le temps avait fait d’un frère, un étranger.
L’un avait réalisé les rêves que l’autre créait, sûrement par jalousie de n’avoir pas su les créer, l’autre avait eu la faiblesse de rester au lieu d’aller voir derrière les collines si le monde était bien tel qu’il le peignait… A force de comparaisons et de méchanceté discrète, ils n’en finissaient plus de faire semblant de se détester, au jeu de celui qui a le plus à prouver.

Madame Diapason, prise entre les querelles et l’âge, rassasiée du bonheur de revoir son fils perdu, « le fils prodigue ! » - ce qui énervait Damien -, heureuse, accomplie, mourut rapidement et dignement, dans le lit de sa première nuit conjugale, au centre géographique de sa vie.
Le choc fut terrible. En l’espace d’une seconde, au petit matin, devant le constat de leur solitude, le regard des deux frères fut infiniment profond. Deux détresses se tendirent la main.
Ils venaient de perdre leur mère discrète certes, mais racine de leur mémoire.

Damien vint au deuil de sa mère avec sa guitare. Il joua pendant une éternité, étouffant les sanglots du petit dernier, pendu aux notes qu’il découvrait, et prisonnier de ses regrets. Il gémissait quelques idioties, du type « pourquoi suis-je parti ?» et se remettait au silence.

Le plus atteint par l’évènement fut l’aventurier. Fatigué, il décida de rester à la maison jusqu’à nouvelle impulsion. Damien, lui, décida sous le conseil de tous, (comme à son habitude d’écouter les autres), d’aller tenter sa chance musicale dans la ville la plus proche. Il prit un bon mois pour se préparer au départ. L’un ne voulait pas rester seul, l’autre ressentait un mal atroce à quitter son frère qui était devenu douteux de lui-même, retournant le sens de sa vie.

Un beau matin d’été, le deuxième fils de madame Diapason découvrit sous sa porte, une adresse et cette note :
« Tu sais, mon frère, la justesse d’un diapason
Dépend des notes qu’on a l’habitude d’entendre.
C’est moi qui avais choisi de rester à la maison ;
S’il te plait, continue de vivre sans comprendre.
Peu importe ce qui se passe ou ce qu’on pense,
Notre différence est toujours notre chance. »


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