Le chat qui lisait Schopenhauer
de Nicolas March



La canicule avait commencé tôt. En ce début de mois de mai, le thermomètre flirtait allégrement avec les 30°. Allongé sur le rebord de la fenêtre ouverte le chat se prélassait, observant d’un oeil distrait au travers des volets entrebâillés des oiseaux qu’il savait pourtant hors de portée mais qu’il imaginait un jour prochain vulnérables, lorsqu’ils viendraient picorer les miettes de pain que sa maîtresse mettait à leur intention, quand elle y pensait, dans une petite assiette.
Dans sa cage perchée sur le buffet, le hamster grattait fébrilement sa sciure rance à la recherche d’une tranche de carotte desséchée qu’il savait avoir caché par là dans un lointain passé. Ne la trouvant pas, et succombant à une soudaine fatigue, il s’allongea dans sa petite maison en plastique et commença à cligner de l'oeil. Au loin, il entendait le bourdonnement des insectes et autres bruits propices à la farniente…
Le chat, pareillement assommé, commença à plonger dans les bras de morphée. Il eut un songe vaguement romantique, mais teinté de regret. Dans sa douce rêverie, il se vit galoper, crinière et longue queue au vent, dans de vastes espaces libres, majestueux et fier.
« Je voudrai tant » pensa t-il a voix haute, « être réincarné en cheval. Comme ça, j’aurai une belle crinière, et surtout une queue magnifique, et tout le monde me respecterait pour ce que je suis au lieu de voir seulement en moi un vulgaire animal de compagnie à l'incommensurable stupidité, une bête inculte qu’on caresse d’une main distraite».
"Je rêve" susurra mielleusement le hamster. Puis, soudain, il se dressa sur ses pattes arrière et de tout son haut toisa le chat, en lui lançant avec mépris « Pauvre naze, tu crois à la réincarnation? Puis, à quoi ça te servirait d’avoir une queue énorme? Ca te rendrait plus intelligent peut-être d’avoir une queue de cheval? Tu crois peut-être qu’on t’adopterait plus facilement à la SPA? Déjà qu’avec une petite queue t’as du mal à t’en sortir, ce serait bien donner de la confiture à un cochon.»
« Hein ? » éructa le chat tout à coup en pleine possession de ses moyens. «Tu sais à qui tu parles là? Tu n'es qu'un pauvre hamster stupide, le summum de la bouffonnerie franchouillarde, le déficit intellectuel incarné. Tu es l'essence même de la plus crasse ignorance plébéienne, le pire sous produit imaginable d'un lumpenprolétariat tombé dans une déchéance culturelle misérable à force d'être abruti par la division et la subdivision du travail. Tu es le fruit ratatiné du maintien du bas peuple sous la férule sanglante des tenants du profit et du Capital, tu es un pitoyable avorton d'un système qui vit ses derniers spasmes dans la lente agonie d'une disparition aussi douloureuse que méritée. Tu devrais avoir toute ma commisération, mais tu es par trop dégénéré pour que je puisse entretenir pareil sentiment à ton égard. Tant qu'il y aura sur terre des êtres comme toi il ne faudra pas s'étonner qu’il y ait des gens pour promulguer sous le manteau des thèses eugénistes. Tu ne mérites que mépris, pauvre philistin. Tu es tout juste bon à faire des mots fléchés force deux politiquement orientés dans les wc en espérant que ça te soulagera de ta constipation physique et psychique chronique. Et encore, je sais que tu triches en regardant les solutions. Je te méprise pauvre rongeur ignare. T'as dû voter extrême droite toi, je reconnais là bien ton genre. Tu crois penser que le fondement de la doctrine marxiste repose uniquement sur une dialectique stérile parce que tu as un jour entendu un ivrogne revanchard en proie à des troubles profonds de la personnalité proférer ça sur un talk-show nocturne à deux balles sur une radio périphérique poujadiste. Va jouer dans ta roue et cesse donc de me faire ch***»
"Malgré la béate admiration que suscite en moi ton éloquence, je ne puis m'empêcher de voir dans tes flatulences verbales un penchant réactionnaire évident pour les thèses créationnistes" persifla le hamster.
"C'est ça, va", ironisa le chat. "Ta fraîcheur naïve, tu crois sans doute qu'elle fait l’effet sur tes rares interlocuteurs d’une fine pluie printanière sur une terre asséchée, assoiffée de devenir gravide au point de tout gober afin de voir enfin germer les grains de l’espoir qu’elle porte depuis trop longtemps en elle… Or, tu ne débites que des platitudes et ton vocabulaire est composé de mots dont tu ne connais ni la signification, ni l'orthographe. Pitoyable."
« N*que ta mère » fanfaronna le hamster depuis la sécurité de sa cage. « T’es qu’un pauvre impuissant, t’es un parasite bon à rien sauf qu’à rêver en regardant des piafs que t’attraperas jamais parce qu’ils sont bien plus rapides et intelligents que toi. Je t’emm****, toi et tous tes semblables gauchisants qui prônent des théories anachroniques auxquelles ils ne comprennent rien tout en pétant dans la soie. Pauvre parasite, va! Tu es perclus de valeurs bourgeoises rétrogrades et tu es improductif, tu vis aux crochets de la société pourrie de consommation que tu es si prompt à dénoncer. Quand t'étais ado t'avais la photo du Ché au-dessus de ton lit, maintenant ton cerveau embrumé n'accouche que de propos à peu près aussi cohérents que le discours d'un Pol Pot de paquet-surpise en proie à une incurable crise d'hémorroïdes. Moi, j'ai un métier, moi! J’emm**** tes ancêtres et tes descendants, tes collatéraux et tes congénères. Viens te battre si t’es un homme au lieu de te tripoter le cervelet avec des simulacres abscons de thèses que tu connais uniquement par ouïe dire pour avoir assisté à des réunions dominicales au café du commerce avec des pseudo antimondialistes de dimanche, des philosophes de comptoir et des ivrognes de seconde zone. Toute ton argumentation est le pâle reflet des délires revanchards de loosers avinés. Tu es tellement torturé que du dois t'exciter en lisant en cachette les sommaires de revues de vulgarisation scientifique grand publique. Tu me fais pitié.»
Le hamster, qui avait lu Nietzsche, Klopstock, Wieland et autres Schubart dans sa jeunesse, possédait certes du vocabulaire, mais peut-être aussi un peu trop de cran pour son propre bien, ce qui peut se comprendre quand on a un QI de 27 et qu’on s’impose de lire des philosophes allemands obscurs.
« Retenez moi, retenez moi », hurla le chat. « Je vais le n*quer cette progéniture de sa mère, je vais le tuer. T’es dead l’hamster, tu m’entends, t’es dead !!! Ta cage, je vais la nettoyer au karcher, espèce de sauvageon.» Sans pour autant verser dans le jeunisme, le chat prouvait par là que lui aussi connaissait le vocabulaire de la rue, ce qui démontrait clairement à ses yeux sa largesse d'esprit.
«Ta race va ! » couina le hamster de toutes ses forces. « Ta race, ton pays, ta soeur. Je me ***** ta soeur, et si tu continues à m’énerver, ce sera aussi ta mère et tes tantes et tout le reste de ta famille consanguine. T'as même pas le courage de venir me fighter ».
Le chat, qui avait lu Schopenhauer et Kant, comprit tout à coup que cette fois l’hamster dépassait les bornes, qu'il lui fallait impérativement agir avec la plus grande fermeté, car que vaudrait sinon désormais sa vie, déjà bien trop terne compte tenu de ses capacités, s'il se laissait traiter ainsi par un être aussi abject et insignifiant... D’un bond tout aussi prodigieux que majestueux il s’éleva dans les airs, décrivant une parabolique d’une beauté si parfaite qu’on aurait pu la qualifier de féline, pareille prose n’eusse t-elle relevé du lieu commun le plus galvaudé et d'un niais proprement nauséabond. Juste avant de retomber, il donna un coup de patte désespéré et réussit à s’agripper quelques fractions de secondes au petit napperon délicatement brodé sur lequel reposait la cage de son antagoniste. Napperon, cage et chat retombèrent dans un fracas effroyable sur le sol carrelé.
Graines de tournesol, petites crottes noires desséchées et sciure emplirent l'air et se répandirent partout dans la pièce. La porte de la cage s’ouvrit sous le choc et, profitant de ce que le chat fût bien trop stupéfait par le carnage irréparable qu’il venait de provoquer pour réagir, le hamster détala à toute vitesse et se réfugia tout au fond de l’espace sous le canapé.
Crânement, il lança au chat « Là, mon pote, t’es foutu. Quand la maîtresse va entendre ce boxon et voir ce que tu as a fait, ça ne va pas faire un pli. On va t’amener chez le veto, et là, c’est pas compliqué, c’est la castration qui t’attend ».
« Hein, qui ça ? » marmonna distraitement le chat en reniflant tout autour du canapé et en tentant de pêcher le hamster à grands coups de patte, toutes griffes dehors.
« Dis adieu à tes pistaches! On va te couper les cacahuètes, pauvre sociopathe!" hurla fiévreusement le hamster.
Et c’est effectivement ce qui arriva. Quand à l’hamster, rapidement découvert par les rongeurs sauvages, il ne dût sa survie qu’à l’opulence de ses formes, en devenant la chose de tout ce que la maison comptait de rats et de souris. Dans toute la campagne environnante, la nouvelle se répandit à la vitesse de l'éclair parmi les campagnols et les mulots, la maison se transforma nuitamment en un des derniers bastions du mamon et la vie de l'hamster devint un enfer sans nom que la morale nous empêche de décrire ici.
Quant à morale de cette histoire, elle est on ne peut plus claire: être éduqué bien au-delà de ses capacités mentales ne peut que mener à une fin tragique ou à la dépravation la plus abjecte. CQFD.

© Marsel_X
nicbordeaux@yahoo.com




Retour au sommaire