Braquage à l'africaine
de Nathanaël Tribondeau



Bzz Bzz Bzz ! L’atmosphère est chaude, humide, suintante. Le ciel, même pas vraiment bleu, est d’un gris translucide. Dans les airs, pas un seul oiseau, sur terre, pas un seul des canidés, félins ou volailles qui, habituellement, déambulent à leur guise dans le décor, dans les rues, aux devantures des magasins, pas un présence humaine non plus. Ou du moins, pas une présence humaine encore vivante. Bzz Bzz Bzz ! Le temps est comme suspendu, silencieux, terriblement silencieux. Bzz Bzz Bzz ! Seules les mouches sont à la fête : les « événements » des derniers jours leur ont été plutôt favorables. Les sales bêtes se sont multipliées au contact des cadavres et vont, désormais, d’une charogne à l’autre, formant de sinistres essaims, chevaux légers de la grande faucheuse. La ville est désormais toute à elles, à elles et à l’armée française.
Récapitulatif des événements : H-72 : le FLPP (Front de Libération Patriotique Populaire) attaque la ville par son flanc gauche. H-55 : les hélicoptères des forces régulières crachent leurs roquettes sur les rebelles. H-50 : le FLPP bombarde à coup de mortiers le quartier commerçant. H-48 : la ville est prise d’une folie populaire : « partir, à tout prix ». H-40 : le FLPP pénètre dans les faubourgs : vol, viol, vol, viol. H-38 : le gouvernement central demande à l’armée française d’intervenir en vertus des clauses secrètes de l’accord de coopération militaire de juin 1973. H-36 : l’équivalent d’une compagnie de l’armée française se met en marche vers la province en feu. H-30 : les dernières forces loyalistes évacuent le Palais Provincial ou se font massacrer par les machettes du FLPP. Vol viol, vol, viol. H-20 : des éléments précurseurs du 3 RPIMA atteignent les faubourgs de la ville : accrochages. H-18 : premiers sérieux combats entre Blancs et Noirs : les Blancs jouent et gagnent en trois coups. Le porte parole du Ministère de la Défense annonce « trois blessés légers dans le camp français pour un nombre indéterminé de tués dans les rangs adverses ». En vérité : plus d’une centaine de tués du coté FLPP. H-14 : « Courageux mais pas téméraire », le FLPP reprend le chemin des bois. H-12 : l’armée français contrôle désormais une ville fantôme qui n’accueille plus que des cadavres et quelques reclus en pleurs. Mandat officiel actuel de la « force d’interposition » : Sécurisation, Présence, Assistance aux civils.
Mandat réel : le boulot de l’Adjudant Chef Valéry De La Fouragère, une vraie mission de fossoyeur. Au programme : abattre les chiens errants, distribuer à la volée calmants et chewing-gum aux orphelins et aux ados violées, flinguer tout ce qui bouge encore et qui porte une arme. Abattre les derniers chiens et rebelles enragés.
A côté du sous-off, le 1er classe Kharoubi pose soudainement un genou à terre, pointe son fusil de précision FR-F2 et, l’œil dans sa lunette de jour Zeiss, tire sans hésitation. Le coup claque, sec, brise le silence. La douille valdingue sur le goudron. Wouououuuuuu ! A 50 mètres de là, un chien galeux s’écroule sur le flan. Kharoubi pourra faire une nouvelle encoche sur sa crosse, c’est le huitième molosse qu’il abat dans la journée. Les deux hommes retrouvent le sergent Marvic au mess, autour d’une cantinière improvisé. Il paraîtrait que les rations de l’armée française sont les meilleures du monde ! Dans le camp, on a réquisitionner une vieille pelleteuse pour creuser une fosse commune où des bidasses jettent les cadavres ramassés par les éboueurs de la mort, des fantassins torses nus astiquent leurs armes, sur les toits, des hommes des forces spéciales surveillent les collines, en contrebas, des petits groupes de marsouins installent des nids de mitrailleuses, des postes de tir Milan et mettent leur blindés en position derrières des sacs de sables et des parpaings. Au dessus de tout ça passe parfois un hélicoptère, Gazelle Viviane d’observation ou Puma avec à son bord des légionnaires armés de fusil à pompe chargés de balles en plastique, prêts à mettre K.O les fortes têtes.

Les trois hommes ont pensé à la même chose en même temps : pas le même passé mais assurément le même destin. De La Fouragère, Kharoubi, Marvic : la Trinité de l’armée française. Le Père, le Fils et le Saint Esprit.
Valéry De La Fouragère : cadet d’une grande fratrie traditionaliste. Père colonel, ancien para d’Algérie, comme de bien entendu. Mère quasiment invisible, toujours cachée dans le confessionnal, enfance pas douée pour les mathématiques. Conclusion logique : « Tu seras curé ou militaire, mon fils ». Résultat de l’équation : Sous-off à 30 ans, encore célibataire, pas assez de médailles pour briller en société, trop abîmé pour la vie civile. Les OPEX comme fuite, loin de sa Bourgogne natale. Et après ?
Karim Kharoubi : cadet d’une grande fratrie traditionaliste. Père dans l’industrie automobile, comme de bien entendu. Mère quasiment invisible sous tous ses voiles, enfance à l’ombre des tours d’Argenteuil. Conclusion logique : engagé volontaire à la suite du service. Pas le courage d’affronter le chômage ordinaire. Résultat de l’équation : à 26 ans, grenadier voltigeur de première classe, tireur de précision. Sous son béret : un sale Arabe sans même un CAP. Et après ?
Renaud Marvic : cadet d’une grande fratrie traditionaliste. Père marin-pêcheur sur un obscur chalutier breton, comme de bien entendu. Mère quasiment invisible, petite ombre derrière ses casseroles et son église, enfance tendance scout. Conclusion logique, école de Sous officier, rêve de pieux combats et d’horizons lointains. Résultat de l’équation : Sergent à 24 ans, étouffe dès qu’il quitte l’uniforme. Un ou deux tuyaux pour se reconvertir dans la Sécurité. Et après ?
Les trois hommes ont eu la même idée au même moment : juste besoin de se regarder droit dans les yeux. L’objet de la tentation : la succursale locale de la Banque Pan Africaine d’Investissement. Catalyseur : l’occasion historique, une ville déserte, une totale liberté de mouvement, l’assurance de plusieurs millions CFA endormis dans un coffre abandonné d’une banque abandonnée d’une ville abandonnée.

De la Fouragère va trouver un des humanitaires qui ont suivis l’escapade militaire. Malgré son marquage UN, l’homme n’est pas très « blanc-bleu ». L’homme a déjà trop goûté aux charmes de l’Afrique. L’homme est un habitué des bordels cosmopolites. L’homme échange ses rations alimentaires contre les bonnes grâces des filles du coin. L’homme a pris goût à ce genre de petits arrangements au Kosovo, quand les mafieux de l’UCK fournissaient en main d’œuvre les maisons closes de l’ONU. L’homme est un spécialiste du grand troc « Baise contre Nourriture », plus de seize ans s’abstenir. L’homme est un compagnon de virée de l’Adjudant Chef : la présence de fiers à bras armés s’avère parfois utile lorsque les autochtones n’ont pas le cœur à la luxure… Comme de bien entendu l’homme accepte que le gang utilise son camion immaculé pour rapatrier discrètement le butin.

H-2 : la nuit est déjà tombée. Une nuit africaine, lourde, envahissante. Une nuit remplie de cris de bêtes et de bien d’autres choses. Une nuit qui vous donne la trouille, à voir la grimace d’un horrible masque africain à chaque coin d’ombre. Kharoubi finit de découdre son nom et les insignes de son unité sur son uniforme pour éviter toute identification. Les deux gradés le retrouvent sous la tente. Chuchotements, regards furtifs vers l’extérieur, lumière tamisée : une vraie ambiance de comploteurs. Marvic a emmené une carte de la ville avec les itinéraires des patrouilles nocturnes, l’adjudant chef a apporté l’armement et le matériel nécessaire. « Matez moi le matos » dans deux gros sacs Addidas : Famas pirates et pistolets pour tout le monde, 3 JVN à intensification de lumière, un fusil à pompe Benelli et du C4 piqués aux mecs du Génie.
On passe par le mess des officiers pour rafler une caisse de Ricard frelaté. On garde une ou deux bouteilles, histoire de se donner un peu de courage, et on refile le reste aux trois troufions de la prochaine patrouille. Marvic et Kharoubi ont une petite demi heure pour saouler les types (« allez, c’est ma tournée, quel est le pédé qui est pas capable de boire son verre cul sec! ») avant de retrouver De la Fouragère dans la P4.
Marvic s’installe à coté de celui-ci, Kharoubi debout à l’arrière, cramponné à la mitrailleuse de 12,5mm. La Peugeot démarre, roule tous feux éteints dans les rues vides de vie, noires comme minuit, l’heure au plumage de corbeau. On se passe la bouteille et on s’enfile de grandes rasades d’alcool en en reversant la moitié sous le coup des nids de poules du macadam africain. Le chemin est un parfait parcours touristique de l’opéra bouffe du post colonialisme : Avenue Georges Pompidou, Pont Charles de Gaule, palais blancs et stuc rose, buste de bronze du dictateur local, un vrai régal ! De la Fouragère roule slowly slowly, à la JVN. Marvic arme le fusil à pompe de balles explosives, Kharoubi s’est affalé à l’arrière, vissant sur son fusil d’assaut un long silencieux piqué aux forces spéciales. Sous la lumière verte des intensificateurs de lumière, la ville prend des allures de film d’horreur, ses chiens faméliques aux yeux rouges attendant la pleine lune, ses formes lointaines inquiétantes, sa constante brume émeraude. L’alcool et les amphétamines font le reste. Le poids des jumelles donne un putain de mal de tête !

La banque est en vue. On gare la P4 devant l’entrée : regard circulaire dans les rues adjacentes, sur les toits des immeubles voisins : personne. A l’intérieur de la succursale de la BPAI, un vrai enfer, dans le plus pur style Jérôme Bosch : enchevêtrement de corps ensanglantés, rats qui sortent, apeurés, des boyaux ouverts, odeur âcre du sang et de la pourriture, toute la vérité crue sur la pauvre condition humaine. « la poussière redeviendra poussière » dit la Bible. Les coffres sont encore intacts malgré les multiples tentatives des rebelles de s’emparer du magot : la salle est jonchée de douilles et les murs sont piquetés de marques de balles. Deux soldats sans tête semblent garder le trésor, encore des inconscients qui ont voulu jouer avec leurs grenades défensives. Les cadavres, laissés à l’abandon depuis pas mal d’heures, grouillent d’une nouvelle vie, et les bottes des trois hommes marchent constamment, floc floc floc, dans d’imposantes flaques rouges. En temps normal, sûr que chacun d’eux serait ressorti en courant pour fuir cette horreur et vomir tout son dégoût et son déjeuner dans le caniveau mais déjà la présence du coffre a largement modifié leur vision de l’extérieur. Déjà chacun d’eux ne pense plus qu’à l’or, l’argent, le fric, le blé derrière cette porte blindée. Seul compte désormais le rêve à portée de main. Déjà les trois hommes ne sont plus tout à fait les mêmes… Cela se voit bien à leur regard, où se discerne un nouveau voile, animal. Ils ne le savent sûrement même pas encore mais ces hommes ont déjà signé leur arrêt de mort. Dans six mois, un an, peut être plus : la fortune réclame toujours son dû.
Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment c’est Marvic qui s’active, répartit les charges, dénude les fils, rouge, bleu, active le détonateur, essaye de se rappeler les entraînements lorsque, plus jeune, il préparait la grande révolte bretonne avec un futur séminariste. Le terrorisme, c’est comme la bicyclette, ça ne s’oublie pas ! Les militaires se réfugient dans une pièce voisine pour appuyer sur le détonateur : boum badaboum. La poussière envahit la pièce puis se dissipe peu à peu pour laisser voir, là où il y avait autrefois une fière porte blindée, un vaste trou béant, noir, d’où s’échappe des tourbillons de papier de banque, virevoltants comme les feuilles mortes. C’est la folie furieuse dans le cœur des trois hommes. Les jambes flanchent, on se saute au coup, on s’embrasse, on prend l’argent à pleine main, on le lance en l’air pour qu’il retombe comme une pluie de bonnes nouvelles… Mais l’euphorie est de courte durée : c’est le plus dur qu’il reste à faire. D’abord ramasser un maximum de fric, l’enfourner dans les sacs de sport, se salir les mains à force de charrier les millions CFA, puis se harnacher les sacs prêts à craquer sur le dos, ramasser les armes et ressortir de la banque.

Le vent qui s’est mis à souffler leur glace la sueur à l’instant même, et le spectacle les ramène direct à la dure réalité : mauvaise nouvelle, une demi douzaine de Noirs en train d’inspecter la P4, pas plus de quinze ou seize ans, un qui joue avec la Browning, vise les nuages en criant « ratatatata boum boum ! », l’autre qui cannibalise le moteur, un troisième qui pisse dans le réservoir d’essence en se marrant, un quatrième qui les braque avec le RPG7. Tous ont les yeux révulsés, tous tremblent et rigolent en même temps, une demi douzaine de gosses qui jouent aux guerriers, possédés par le démon des armes : complètement surexcités, complètement drogués, complètement suicidaires ! Pas le temps de réfléchir, De La Fouragère et Marvic les abattent, d’instinct, d’une ou deux rafales de FAMAS. Le silencieux fait « pop pop pop pop pop » fume, brûlant. Les mômes gémissent, cassés en deux, ratatinés au sol : des pleurs et des « mamans » ça et là. « pop pop pop » Marvic les achèvent un à un d’une balle de 5,5mm dans la tronche. Tout est à nouveau silencieux, un ange passe. Les trois hommes ont pris le grand rapide du rêve à la réalité. La chance est volubile. Six morts, une P4 inutilisable, un demi millions d’Euros sur le dos : n’importe quelle réflexion aurait conclu au foirage total de l’opération. Mais aucun ne prend vraiment le temps de réfléchir, par peur de la conclusion logique que tout cela, peut-être… L’histoire est lancée et va désormais à son rythme, les événements suivent maintenant leur propre cheminement, en liberté. Kharoubi, Marvic, De La Fouragère ne sont plus que les simples figurants de leur destinée. C’est bien triste mais c’est comme ça.
Mais pour le moment encore, ils s’accrochent à leur rêve : tout se passe trop vite pour qu’ils puissent penser un minimum à la vanité de leur situation. Ils n’ont pas encore compris la cruauté du hasard, qu’il ne leur restait plus qu’à s’effacer le plus honorablement possible et boire la ciguë jusqu’à la lie. Pour le moment, ils se débattent encore : sans réfléchir Kharoubi court vers le pick-up des rebelles, un gros Toyota blancs armé d’un puissant canon de 20mm russe. Les deux autres le suivent. Les sacs de billets se retrouvent derrière, Kharoubi fracasse le démarreur avec la crosse de son pistolet, dénude les fils et met le contact à l’arraché. Tous se massent dans la cabine avant. Le pick-up vrombit et part sur les chapeaux de roues, direction nulle part ! La sueur coule, très vite les vitres sont toutes embuées du souffle des occupants, de leur souffle et de leur peur aussi, peur panique.
« Où on va, là ? »
Flap flap flap, les hommes n’entendent même pas le bruit de l’hélicoptère demandant une autorisation de tir sur le véhicule non-identifié fonçant dans les rues noires de la cité.
« Où on va bordel ? »
Personne ne donne une réponse, le missile HOT trancha, atteignant sa cible au même moment. La cabine du pick-up explosa, le pilote de la Gazelle était un bon tireur, puis le véhicule prit feu dans les joyeux crépitements des munitions de 20mm.
« Cible atteinte ; cible détruite ; fin de l’engagement ; RAS »
Jamais les trois corps ne purent être identifiés, jamais l’on ne retrouva la moindre trace du demi-million de la Banque Pan-Africaine de Développement : en viticulture, on appelle ça la part des anges.
On se contenta de supputations.
« Valéry De La Fouragère : Tombé au Champ d’Honneur»
« Karim Kharoubi : Tombé au Champ d’Honneur»
« Renaud Marvic : Tombé au Champ d’Honneur»

Nathanael.Tribondeau@wanadoo.fr



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