Une mer houleuse
de Mustafa Yalciner



Toutes les lumières du village s’étaient évanouies. Les scintillements de milliers d'étoiles tremblaient sur la mer qui dormait d'un sommeil de plomb et la lune y avait posé ses lèvres d'argent.
Le long de la rive, un homme marchait pensif, les chaussures à la main et le pantalon retroussé. Les vaguelettes venaient rouler à ses pieds, léchaient ses jambes et les caressaient doucement.
- Eh bien ! C'est ça le mariage, une loterie. L'un gagne, l'autre perd. Et moi alors ? Ni gagnant ni perdant.
De retour sur les galets. il fit flamber une allumette au milieu de la nuit, l'approcha de sa cigarette et en aspira de fortes bouffées. Ses pensées, partagées entre la raison et le sentiment, partaient aussi en fumées. Et quelques images du passé martelaient sa mémoire en peine: une étreinte furtive, une conversation au cours d'une promenade d'un quart d'heure sur la plage au clair de la lune avec Meltem.
- Ecoute, Nehir ; Je me sens au fond du gouffre. C'est mon mari. Il a renoncé totalement a ses responsahilites. il promet toujours mais il ne donne jamais. Je n'en peux plus. Au retour des vacances, je vais le quitter. . .
Ne pouvant plus continuer, elle s'était jetée dans les bras de Nehir qui, par ses paroles et ses caresses, l'avait étouffée de joie.
Meltem avait un corps bien fait, avec des cheveux blonds qui tombaient sur les épaules. Quelle femme séduisante ! Pourtant elle était assoiffée de tendresse: son mari la négligeait depuis longtemps, il traînait dans des cafés avec des copains dont il disait indispensables et rentrait trop tard la nuit souvent ivre et il la soumettait à la violence et à la terreur.
L'année passée, en présence de son mari, elle avait essayé de séduire Nehir, en refusant de passer toute une vie dans un port toujours amarrée solidement à des valeurs sûres. Elle descendit, cette année, toute seule à l'hôtel où Nehir logeait avec sa femme. Meltem, profitant d'une occasion, avait demandé à Nehir:
- On se voit cette nuit sur la plage ?
- Sous la fenêtre de ma femme ?
- Chacun a son jardin secret. Bien plus, on devient respon-sable de ce qu'on a apprivoisé.
Sur la plage, Nehir se posait tant de questions demeurées sans réponses: " Pourquoi n'ai-je pas de jardin secret ? Et l'homme ne se nourrit-il pas d'amour ? N'a-t-il pas le droit d'aimer ? En outre, l'amour est un sentiment innocent qu'il faut respecter. Il jaillit de lui-même, trouve son chemin, creuse sa voie, continue son cours renver-sant tout sur son passage et se transforme en un torrent qu'il devient difficile, quoi que l'on fasse. de le détourner de son lit. Meltem avait raison: " le bonheur ne passe pas tous les jours sous la fe-nêtre. Il ne faut pas chasser l'amour quand il se présente. " Ainsi parlait-elle sur la plage au cours de notre promenade. Pourquoi donc ne pas connaître d'autres rivages, accoster d'autres rives. D'ailleurs l'amour n'a-t-il pas ses raisons que la raison ignore ?"
De gaie, la femme de Nehir devint taciturne et renfermée. D'une quarantaine d'années, elle avait fait la chambre à part car le sexe avait fini par l'ennuyer. O'est vrai qu'à cause de cette fri-gidité, leur intimité battait de l'aile.
Encore une cigarette. Il pensa à sa femme:
- Si elle dit "non", c'est peut-être de ma faute. J'approche de la cinquantaine. Ce n'est pas un âge pour divorcer ni pour décliner toute responsabilité.
Il avait eu avec sa femme quelques engueulades pendant lesquelles ils avaient parlé de divorce mais depuis un mois ils ne l’envisageaient plus.
Nehir écrasa son mégot, hocha la tête de droite à gauche.
- Notre vie à deux ressemble à un tapis usé mais jamais défait mais tout en gardant ce tapis encore chéri, ne peut-on pas en aimer un autre pour mettre peut-être dans son jardin secret ?
Un vent de terre violent, sec et chaud se déchaîna. Il souf-flait de la montagne et barattait la mer qui moutonnait de plus en plus. Haute dans le ciel, la lune souriait à Nehir et semblait lui indi-quer la direction du port où son coeur pourrait trouver la quiétude.
Ce long corps sur la grève n'était plus qu'une immense souffrance. Pendant que ses forces s'évaporaient, des questions sans réponses l'assaillaient. II eut les larmes aux yeux son regard s'embua, les étoiles tremblèrent et quelques gouttes de perles ruisselèrent de ses yeux.
- Avec cet amour caché, ma vie de couple ne perdra pas grand-chose. Mais où sont donc passés les principes, les convenances. Les règles de morale ? Et les lois qu'il faut respecter, peut-on s'en moquer ? Mais qu'est-ce que c'est ce grand chambardement ?
La lumière qui venait de l'hôtel éclaira une partie de la mer. Le coeur de Nehir s'emballa. Une silhouette approchait. Lentement elle s'agenouilla et lui prit la tête entre les mains, en caressant ses pommettes, lui sécha le visage baigné de larmes. Alors une bouffée de tendresse monta aux yeux de Nehir et il dit d'une voie émue:
- Dis ma femme, fidèle compagne de tant d'années, s'il prenait un jour l'envie de prendre le large, de changer le cap de ma vieille, ne me laisse pas faire mes bagages.
Les mains de sa femme tremblaient, son coeur tressaillait et elle essaya de proférer quelques paroles mais les mots dansaient. Elle le serra très fort contre sa poitrine et murmura à son oreille:
- Non, je t'aime, moi, de tout mon coeur.
Tendrement enlacés, ils remontèrent de la plage par le sen-tier escarpé, comme deux vieux chargés d'un lourd fardeau et s'engouffrèrent dans leur hôtel.

Mustafa Yalciner


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