Une poignée de basilic
de Mustafa Yalciner


Une voiture immatriculée à l'étranger cabotait dans la foret, son moteur montrait des signes de fatigue; arrivé au bout du terrain de camping, l'automobiliste s'arrêta, descendit , le torse nu, et sécha le fond de son jean. C'était un grand gail-lard blond aux cheveux longs et aux yeux bleus. " Une femme, d'une vingtaine d'année, sortit de la voiture; elle avait un corps bien fait, des jambes longues et des hanches rondes. Elle marcha et rejoignit son mari. Ils choisirent, pour s'installer, l'ombre d'un sapin. En bas, la mer dormait et le soleil s'apprêtait à se coucher à l'horizon.
Pas la moindre brise ne soufflait. Couverts de sueur, ils montèrent, en l'espace d'un quart d'heure, la tente sous le sapin. L’homme promena son regard à l'entour. La mer les attendait a bras ouverts. Ils s'y précipitèrent. Le mari plongea et se mit à suivre un petit poisson. La femme s'allongea sur la mer, les bras tendus et les jambes écartées, resta un bon moment immobile sur l'eau. A son retour, elle s'assit sur le sable.
Sur la grève, un homme, à la peau tannée, aux veux verts, s'approcha d'elle. Il avait, avec tout son matériel de pêche, une grosse cigale de mer à la main gauche et dans l'autre un mérou vo-lumineux. Arrivé à sa hauteur, il la regarda à la dérobée, continua son chemin et s'éloigna.
L'ombre que faisait la montagne à l'ouest chassait en partie la chaleur qui étouffait le restaurant. Un adolescent, son arrosoir à la main, s'amusait à écrire son prénom sur le sol devant la terrasse. Une odeur de terre fraîchement arrosée s'en exhalait, mélangée à celle des algues qu'apportait une faible brise. Et les clients humaient avec délices l'air de plus en plus frais du coucher du soleil.
Le jeune homme au visage tanné et aux yeux verts était attablé devant un quart de raki. Sur la table, il y avait deux verres, l'un rempli d'alcool avec un glaçon et l'autre d'eau fraîche. Tous les deux étaient couverts de la buée. Il porta d'abord à sa bouche le verre de raki, en prit une gorgée; sa figure se crispa. Ensuite il lava à l'eau fraîche le goût amer de l'alcool et regarda vers l’intérieur. Un garçon gros et ventru, qui louchait légèrement apporta une salade de cigale de mer, du melon et du fromage blanc.
Les lumières s'allumèrent; une odeur de poisson frit envahissait doucement le restaurant. Au loin, derrière le cap, la lune était dans l'eau jusqu'à la moitié. En bas, le murmure de la mer se faisait entendre.
Accompagnée de son mari, l'étrangère arriva au restaurant et s'installa à la terrasse, de biais, près de la table du pêcheur. Elle était en short et portait un tee-shirt décolleté devant. Elle se penchait de temps en temps, se frappait les jambes pour chasser les moustiques, alors elle laissait voir ses seins ronds. Et lors-qu'elle se redressait, elle fronçait souvent les sourcils.
Le garçon leur apporta du poisson et une bouteille de vin blanc. Quelquefois un moustique venait piquer la belle étrangère qui en était visiblement irritée. Elle dit quelque chose au garçon qui ne comprit rien. Alors le pêcheur se leva, tendit le bras vers la rangée de pots de fleurs dont l'un contenait du basilic; il en arracha une poignée, il écrasa dans ses paumes, s'approcha de leur table et essaya de faire comprendre à la blonde l'efficacité de ces feuilles aromatiques pour écarter tout nouvel agresseur, mais la femme ne le comprenait pas; alors le pêcheur lui fit signe d'allonger sa jambe. Elle s'exécuta. Il lui frotta tout doucement la jambe. Cette caresse l'émut. Elle le remercia avec un sourire et il s'en retourna;
La faible brise cessa. Quelques gouttes de sueur perlaient sur le front du pêcheur dont une légère ivresse faisait flamber les yeux. Il prit une gorgée de raki et la vision de la chair blanche dans l'assiette le ramena à l'étrangère. Son regard baissé ren-contrait d'abord les jambes longues ensuite le long cou blanc et puis les cheveux blonds qui tombaient sur les épaules nues. Il alluma une cigarette, en aspira de fortes bouffées et commanda à nouveau un quart de raki. Ses paupières s ' alourdissaient et lorsqu'il fermait les yeux, il se revoyait caressant les jambes nues de la jeune femme, il frémissait, cillait des yeux et machinalement, il la regardait à nouveau en s'humectant les lèvres.
Dans le ciel, la pleine lune souriait au pêcheur. En bas, les scintillements de milliers d'étoiles tremblaient sur la mer. La chaleur incommodait le pécheur. Une goutte de sueur tomba de son nez sur la table et il vida toute la bouteille dans son verre.
Deux hommes du pays jouaient au trictrac, ce qui attira l'attention de l'étranger, l’un des joueurs l'invita et il alla les rejoindre. Ils se comprenaient avec des gestes. Le touriste s'amusait beaucoup. Il agitait et jetait les dés, faisait avancer des rondelles sur le plateau.
Sa femme prit son dernier verre ; la sueur lui avait plaqué au dos son tee-shirt qui dessinait les formes de ce corps que le pêcheur brûlait d'envie de prendre dans ses bras, elle se leva, se dirigea vers son mari, lui dit quelque chose et partit toute seule en tortillant un peu des hanches. Le bout de sa langue sur les lèvres, le pêcheur la suivit des yeux.
Celui-ci fut aussi invité au jeu nais il refusa de la tête. Reculant sa chaise, il se leva, but d'un trait ce qui restait dans son verre, laissa de l'argent sur la table. Il marcha, fit quelques pas, s'arrêta soudain. La tête lui tournait. Il aspira à pleins poumons. Il éructa et disparut en titubant au clair de lune. On aurait dit qu'il allait s'affaisser en pleine forêt.
Le garçon qui n'avait jamais vu le pêcheur boire autant avait décidé qu'il lui fallait un café. Lorsqu'il l'apporta, son client avait déjà disparu alors il l'offrit à l'étranger. Mais un cri strident l'arracha à la joie du jeu. Il reconnu la voix de sa femme. Se levant d'un bond, il partit en trombe...

Mustafa Yalciner


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