Éclaboussures
de Muriel



Mise à part sa nature à manifester sa joie en toute simplicité, Déborah avait l'air d'une jeune femme ordinaire. Disons que sa beauté physique n'était pas le premier indice extérieur à interpeller mon attention. Elle avait frappé ma conscience, comme on colle un label de qualité sur un produit prêt à se multiplier. Avant de lui donner mon cœur en bonheur partagé, et être son complice d'instants uniques renouvelés, j'ai usé de l'encre et du papier à la pleurer.
Avant ma rencontre avec Déborah, je me croyais un homme équilibré, bien installé dans ma vie. Une belle petite famille construite à l'image de nos bonnes tribus bourgeoises. Une épouse d'une même lignée, parfois amie et amante. Nous avions établis une sorte de contrat de mariage complice pour les écarts, au cas où … La fidélité inconsciente des valeurs masculines dans mon arbre généalogique tarda à me révéler l'ignorance de l'amour en soi.
Cette première épouse, la mère de mes enfants, m'étonnait souvent par sa fraîcheur et sa puissance d'expression créatrice. Sans cesse en mouvement, elle ouvrait inlassablement toutes mes portes blindées, mes fenêtres calfeutrées, mes fixités machistes… et j'en passe. Nous nous étions mariés jeunes. Alimentés par le mouvement socialo-familliale anesthésique, d'injections mentales et émotionnelles, nos âmes et nos cœurs s'étaient dit « OUI, pour le meilleur et pour le pire ».
Le questionnement sur notre situation sociale n'effleurait même pas le lobe de nos oreilles, c'est pour dire notre somnolence. On ne déconditionne pas une atmosphère inhalée toute son enfance et sa jeunesse sans faire de dégâts transpersonnels. C'est à cette période de ma vie que je rencontrais Déborah pour la première fois. J'étais en quête de vérité cachée. Je cherchais à libérer les secrets de famille, devenir réellement qui j'étais… J'avais soif de connaître les mystères de mon être et celui des autres… Cette rencontre dans ma quête spirituelle allait-elle m'aider à donner du sens à la vie, à ma vie ?
Vous l'avez deviné ; le divorce a la clé des symptômes traumatiques achevés. Son invention est aussi géniale que le mariage. D'ailleurs pour initier mon homme dans cette illusion à croire que la « re-union » prend forme par la vision des autres, j'ai remis la bague au doigt à une deuxième femme, qui n'est pas Déborah. Mais cette fois, j'avais plutôt la certitude d'avoir choisi librement sans influence ancestrale.
A l'heure de ce nouveau « OUI, à la vie conjugale », une immense ambiguïté me pris le corps et l'esprit. Au fond de mon coeur une lame de fond préparait doucement l'idée d'un autre scénario comme des bobines truquées. Allais-je choisir l'aspect dramatique des profondeurs, que je connaissais par cœur ? Ou trancherais-je, en choisissant une union silencieuse, sans trop de joie manifeste au cas où… J'avais également le choix d'un gros plan sur les héros du jour avec musique, danses et amitiés pour partager mon nouveau bonheur autour d'un buffet classe, digne d'un seigneur. Je vous le donne en mille…
Mon deuxième mariage fut soutenu par l'ombre d'une honte. Une sorte de doute. Un désir d'accomplir mon chemin sans la crainte de la solitude dans la lumière. Comment vous expliquer cela. Ce moment intime, enfin que nous avions qualifié «d'intime » comme pour banaliser notre union qui allait de soi, me plongea dans mes souvenirs avec Déborah.
Par acquit de conscience et de responsabilité envers mes devoirs d'adulte, de père et de nouvelles facettes d'époux, j'occultais cette pensée pour avoir la paix. Je connaissais déjà cette musique de me montrer dans une identité de couple radieux, harmonieux qui rend les autres heureux, fidèle à leur image du bonheur. Je faisais encore un bis souterrain de rejoindre intérieurement l'amour d'une autre femme, tout en étant avec « la vraie bien-aimée » reconnue aux yeux de toute la société. Sous l'emprise de cette réaction cachée au plus profond de mon subconscient, j'ai assumé mon rôle d'époux, convaincu qu'avec le temps je serais persuadé d'avoir fait le bon choix.
A quoi me servait ce jeu ? Ranger encore une fois l'amour de Déborah dans un lieu inaccessible ? Qu'avait-elle de si différent des autres femmes pour imprimer mon linceul en chair et en os ? Était-elle encore le germe d'un fantôme qui me vampirisait pour tenter de détruire mon projet de félicité ? Quelle était cette référence liée à Déborah ? Qu'avait-elle fait de si extraordinaire pour posséder ma matrice aimante? Comment a-elle pu agir ainsi sur ma fibre humaine au point d'être impuissant à la prendre dans mes bras, à lui murmurer ma joie, mon amour, ma passion, ma folie douce, ma tendresse, mon amitié, mon affection, mes pulsions masculines dignes d'un « Élan » à l'heure des amours… Comment a-t-elle agit sur mon âme, mon corps et mon esprit au point de me sentir une particule de son éclaboussure ?
L'amour, le respect et la liberté dans l'extase de nos rencontres nourrissaient l'éveil que je cherchais de toute mon âme. C'est avec Déborah qu'une réelle union entre mon corps et mon esprit prenait sens. C'est son intégrité et l'affirmation de sa divine identité qui m'a libéré de mes peurs, des contrecoups à ma réputation d'homme public.
Quand j'agissais sans me préoccuper des jugements extérieurs, je me reliais à elle. L'éveil que je contactais en pensant à elle m'approchait aussi intensément qu'il m'éloignait de moi-même. J'avais fait de Déborah ma muse, ma femme fatale, mon fantasme masculin et j'ai passé des années à refuser de lui donner vie comme un géniteur refusant sa paternité. Comme un enfant reniant ses rêves ou un créateur détruisant ses plus beaux plans. J'inhibais ma puissance créatrice, comme un être privé de son autonomie. J'occultais mon désir d'éclabousser mes splendeurs comme elle savait en jouir sans orgueil.
Ce matin de canicule, à la lecture d'une nouvelle page sur mon carnet de voyage, j'eus l'image d'une tâche, d'une salissure à laquelle j'étais en train d'opérer avec ce deuxième mariage. En un éclair de génie, le portable relié aux satellites, je refusais d'ignorer mon amour propre. J'annulais instantanément ce dernier mariage et la branche généalogique qui l'avait provoqué. Avec empathie et compassion pour le meilleur et le meilleur je m'alignais à l'unité d'une conviction, ma propre éclaboussure !
J'ai mis plus de cinquante ans pour accepter de rayonner la parfaite expression de mon identité divine à être humain. Déborah fut mon miroir à l'époque où je cherchais ce concept de vie en moi. Elle n'avait que quelques atomes d'avance sur moi. Les horloges manquaient juste de synchronicité.
Aujourd'hui, Je suis fier d'avoir fait de sa terre de femme, un bout d'éclat sûr de moi !
Imaginez la place que je lui offre dans ma vie d'homme aujourd'hui ?
Muriel Barkats


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