La Torture
de Monique Fillaud



Y'en a marre!

Qui n'a jamais su ce que c'est qu'être boulotte, ne peut deviner les tourments dans lesquels sont plongées les ventrues, les mamelues, les fessues, bref, les rondouillardes.

L'épreuve commence à chaque changement de saison, quand on veut s'offrir « la-petite-fringue-sympa »qui va apporter du sang neuf à notre garde-robe.

Inutile d'aller flâner dans des boutiques inconnues, chères et snobs. On y vend des vêtements de poupée de luxe, des marques prestigieuses qui s'arrêtent à la taille 40-42 grand maximum. Si d'aventure on pénètre dans ces temples de la mode, avec nos bourrelets, notre morphologie de lutteur de foire, notre sourire timide, confus, nous excusant presque d'être là, violant pour ainsi dire le saint des saints, on récolte au pire un coup d'œil méprisant et un : « Non, madame, nous ne faisons pas votre taille « ( Ah, ça ! Serais-je donc difforme, monstrueuse, une anomalie de la nature ?) et au mieux un :
« Désolée, je n'ai plus rien dans votre taille « ( ce qui est plutôt sympa, étant donné qu'elle n'a JAMAIS eu le modèle dans notre taille !).

Cerise sur le gâteau, ces demoiselles ont toutes le « nymphette-look », ventre inexistant, souplesse de liane, délicatesse d'orchidée.
Ma parole, elles sont toutes frappées d'anorexie ! .Pas étonnant qu'elles toisent nos rondeurs d'un œil compatissant ! . Alors, sous leur regard, on se sent devenir baleine, méduse infiltrée de cellulite et forcément gélatineuse… Suivent le moral dans les chaussettes et le découragement total. Puis on se pose la question fondamentale :
Pourquoi les fabricants ne pensent-ils pas à nous, les pulpeuses, les rondes, les enveloppées ? Pourquoi nous priver de ces petits hauts scintillants et décolletés (entre parenthèses, ça nous permettrait de montrer ce qu'on a de mieux et que les extra- plates nous envient !), de ces ensembles souples près du corps. (Pas trop pour ne pas avoir l'air d'un salami en filet) …Et ces chouettes petites robes noires à paillettes avec lesquelles on ferait un tabac un soir de réveillon !

Pourtant la bonne volonté ne manque pas : Ou l'obstination. Le résultat étant toujours le même : On a beau essayer de se glisser dans l'une de ces petites merveilles, il n'y a pas à dire : il manque carrément deux tailles ! La fermeture -éclair ne peut pas se remonter, les coutures sont au bord de la rupture, les hanches ne passent pas, votre 95 bonnets DD /E ne trouve pas la place nécessaire à son épanouissement, On commence à étouffer dans la cabine d'essayage, pour un peu on en pleurerait … deux cabines plus loin une super nana - taille -38 fait la belle devant le miroir : son ensemble lui va comme un gant. C'est la cliente-mannequin par excellence. Elle aurait largement sa place dans la vitrine ! On la hait !

De guerre lasse, on plie bagage, balbutie quelques excuses, donne de mauvaises raisons. En fait il n'y en a qu'une, et une bonne : On n'a pas la taille requise pour espérer s'habiller dans ce genre de boutique.

Alors…alors on file vers son magasin habituel, consulter sa vendeuse favorite, celle qui ne va pas essayer de vous fourguer la jupe impossible à remettre l'année suivante parce que trop « tendance » (et Dieu sait si les tendances peuvent changer radicalement d'une année à l'autre… Dommage, ça aiderait pourtant côté budjet !), on se confie à cette charmante enfant qui détient le secret de votre tour de taille, et préfèrerait mourir plutôt que d'en parler à quiconque, celle qui vous aide à tricher avec les formes, les découpes, les longueurs, les largeurs pour vous permettre d'avoir l'air disons… plus présentable ! La compréhensive qui vous suggère discrètement de payer en deux, voire en trois fois …Celle qui, d'un simple coup d'œil, note la légère prise de poids, le changement imperceptible de vos mensurations et vous tend « la taille au-dessus » sans vous alerter, pour vous éviter tout sentiment de culpabilité. La vendeuse idéale, quoi ! Votre amie, votre confidente, celle qui sait tout de vous !

On ressort brandissant le sac rempli de ses achats, se promettant d'entamer une sorte de grève de la faim, (perte de poids assurée, carences, déprime etc ) ou mieux un régime surprotéiné (pour faire fondre la graisse, pas les muscles ), un régime de cosmonaute avec des sachets (beurk!) des gélules de vitamines pour garder la forme ( pas les formes ), bref on prend d'excellentes résolutions (qu'on ne suivra pas), on adopte un plan de bataille pour guerroyer contre les kilos superflus, on vise les deux tailles en dessous, on se fait un cinéma pas possible …

Et puis, comme par hasard, comme pour vous remettre les idées bien en place, on vous apprend qu'une de vos amies vient de se faire opérer pour la troisième fois. Métastases … Loi des séries, votre jeune copine de chorale est en pleine récidive de cancer. Elle est désespérée, à bout de forces, ne supporte plus sa chimio.

C'est à ce moment là qu'on mesure la futilité de ses préocupations. On oublie son nombril, on remercie la vie de vous avoir accordé la santé en même temps que les kilos superflus On a sacrément honte d'avoir osé se plaindre, on voudrait bien ne l'avoir jamais fait !

On devient raisonnable, on se fait humble.

Pour quelque temps.


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