Derrière le rideau
de Monique Fillaud



« Je vais tirer les rideaux » dit-elle .

Tant mieux. Cette lumière m'aveugle . J'ai l'impression d'être la proie d'énormes projecteurs, pauvre chose soumise et souffrante. Je voudrais bien disparaître, moi et ma douleur, me cacher, me soustraire au regard des autres. Je sais qu'ils sont là, dehors, qu'ils attendent le mieux ou le pire, compréhensifs et compatissants. Je sais que je ressemble désormais à un affreux clown triste, à un insupportable alien, à un monstre de science fiction .Je ne veux pas qu'ils me voient ainsi, défigurée, atrocement étrangère à l'image qu'ils ont de moi…

Mais dans le fond, tout cela est secondaire. Qu'importe le souvenir minable qu'ils vont garder en mémoire… C'est que je n'en peux plus ! Chaque millimètre de mon corps est douloureux. Je me cale en position d'attente, en sursis. La prochaine piqûre me laissera peut-être une dizaine de minutes, avant que ne revienne cette douleur féroce qui dévore mon corps tel un animal cruel et sans pitié .

Elle tire le rideau, cette fée bienveillante,brise une ampoule de morphine, accélère le débit du goutte à goutte, passe un linge humide sur mon front crispé et trouve le temps de prendre ma main pour me rassurer, me faire comprendre que je ne dois pas avoir peur, qu'elle est là et restera jusqu'au bout, pourvu que Dieu et les autres malades le veuillent bien . La douleur recule enfin . J'éprouve un curieux bien-être, un moment de répit paisible d'une douceur ineffable qui fait monter les larmes à mes yeux fatigués.

Ils sont tous là, derrière le rideau. Mes enfants, mes amis. Je ne veux pas qu'ils me voient dans cet état d'abandon sordide, loque à peine humaine, ravagée par cette maladie terrible qui a détruit ce que j'étais, ruiné mon visage, anéanti ma joie de vivre et réduit à zéro ma raison d'espèrer. Je ne veux pas qu'ils voient le monstre que je suis devenue,ni qu'ils comprennent l'étendue de mon désespoir. Pour eux, je suis encore là, je respire, quelques mètres seulement nous séparent et c'est ce qui leur semble primordial. Je ressens toute leur tendresse, leur profond attachement. Ma chaleur, mes rires, mes mots et mes cris de joie résonnent encore à leurs oreilles. Qu'ils me gardent ainsi dans leur cœur, si vivante, si joyeuse …

Je n'en peux plus. La maladie a gagné du terrain inexorablement, jour après jour. De semaine en semaine les ravages se sont étendus, la douleur s'est accentuée, me rendant presque folle de terreur. Jusqu'où va-t-elle s'étendre, cette vague de souffrance, cette torture de chaque seconde , à peine calmée par les drogues prescrites avec parcimonie par des médecins prudents mais incapables de juguler le mal et sa douleur.Que craignent-ils ? Pourquoi me laissent-ils me transformer en un misérable déchet ? Mes cris et mes larmes ne suffisent pas .Je voudrais qu'on me tende une seringue secourable, remplie à ras bord d'une potion magique qui m'emmènerait doucement vers les rivages paisibles d'une mort attendue et espérée…

Ma pauvre tête va exploser . Elle me fait l'effet d'une marmite chauffée à blanc. D'une main timide, j'essaie d 'évaluer les dégats infligés à mon œil droit . C'est immonde : il sort pratiquement de son orbitre ! D'ailleurs je ne vois plus depuis quelque temps déjà. On m'a mis une compresse pour masquer ce qui n'est plus qu'une énorme excroissance. On a tiré le rideau …

De mon lit, sous mes pansements, je pense à tout ce qui a été ma vie. Mère joyeuse, aimante. Tous les rires qui nous ont réunis,les enfants et moi. Ces petites rides d'expression au coin des yeux, symboles de joies multiples ou de grosses colères. Témoins du passé … Tout ce qui était moi, tout ce que les enfants ont connu de leur mère, ces regards tendres et complices, ces sourires radieux, cette chaleur maternelle à nulle autre pareille, tout cela a disparu . Je suis devenue une épave . J'ai honte, j'ai mal. Je suis lasse. Autant tirer le rideau de ma vie . E finita la comedia .

J'ai beaucoup de mal à imaginer ce qu'il y aura derrière ce rideau. Le noir complet, le néant, le non-être. J'ai été, je ne suis plus . C'est aussi simple que ça. Enfin le repos de l'âme et du corps. Un havre de paix. Plus de souffrance, plus de dégoût d'exister…Le départ vers l'île du bonheur éternel, avec, en prime les souvenirs heureux comme compagnons. Plus de scanner, d'I.R.M, de diagnostics incertains et rassurants , puis de soins intensifs, de chirurgie agressive, de mal-dits ou de non-dits, de verdicts incisifs sans appel et sans espoir… Ressusciter dans la mort, en quelque sorte . Passer du trépas à la vie éternelle . Je voudrais qu'on m'aide, qu'on m'accompagne vers ces rivages lointains, qu'on me guide le long du chemin qui mène à la sérénité . Je n'éprouve aucune inquiétude. Je veux dériver tout doucement vers la fin du voyage, en laissant derrière moi les épreuves, les tourments, les douleurs et toutes ces tortures qui malmènent mon visage et mon corps .

Pour le moment je gis sur mon lit d'hopital. L'infirmière a tiré les rideaux comme promis. Je ne la vois plus, mais je sens sa présence et cela m'apaise . Elle, elle sait. Elle mesure ce que j'endure , m'assiste autant qu'elle le peut . Un geste de moi et elle fera entrer ma famille. Pas encore, s'il vous plaît . Laissez moi quelques minutes, le temps de me préparer à affronter leur compassion . Je ne pourrai pas surprendre leur mouvement de recul et c'est tant mieux, mais à la félure imperceptible dans le son de leur voix ou au tremblement de leurs doigts sur ma main, je devinerai leur chagrin de me voir sombrer dans l'horreur . Derrière le rideau se trouvent mes bébés tant chéris depuis leur venue au monde, minuscules crevettes roses et nacrées, poupées braillantes ou repues après m'avoir tétée .Adolescents sans histoires, soutiens précieux dans mes jours de galères. Ce n'est pas le moment de flancher, mes petits ! Il faut m'épauler, comprendre et m'aider dans ma démarche .Je sais que vous êtes tous avec moi . J'ai longuement exposé mes arguments . Avec votre appui, j'ai maintenu le cap contre tous : médecins, avocats, politiciens et même les plus hautes autorités…Un nom me vient à l'esprit : Ponce Pilate. Puis un mot redoutable : hypocrisie. Qui sont-ils pour juger du bien fondé de ma demande ? Qui d'autre que moi se tord de douleur quand ma tête est comme prise dans un étau ?

Je n'en peux plus. Je demande grâce. Pitié ! Qu'on me permette d'en finir honorablement, dans la dignité. Je vous en prie, aidez moi à partir tout en m'entourant de vos bras et de votre amour . Couvrez moi de baisers tandis que le liquide salvateur -oui, j'ai bien dit « salvateur » !-coulera dans mes veines. Surtout, il ne faudra pas pleurer. Pas de larmes, parce que je n'ai pas peur, au contraire . C'est rester ici qui me terrorise. Essayez de me comprendre !Secouez vos préjugés, faites exploser la loi ! ECOUTEZ moi !

Je me heurte à un monde de sourds …Mais dans quelques jours,quelques semaines, je passerai fatalement de l'autre côté du rideau de la vie . J'aurai alors subi mille morts, j'aurai été littéralement grignotée par la maladie . Je partirai lamentablement, exténuée par ce combat contre la douleur et surtout terriblement amère d'avoir dû lutter, malgré mon extrème faiblesse, contre l'ordre établi . En vain .

Je flotte dans une eau tiède et calme. Mon corps exténué se détend enfin…

« Madame, je suis prête , tirez le rideau et laissez les entrer » …


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