Le retour
de Monique Fillaud



Il était 23 heures 13, très exactement. (J'en suis sûre, je venais de jeter un coup d'œil à la pendulette trônant sur ma table de nuit, fidèle témoin de mes insomnies !)

Dehors, le vent s'acharnait sur les volets métalliques comme s'il avait pour unique but de les arracher un à un, et la pluie s'écrasait sur le zinc recouvrant le rebord des fenêtres, en un martellement incessant, à la limite du supportable .

Dans l'immeuble, aucun signe de vie . Je devais être la seule à veiller . Même le bébé du troisième étage semblait avoir épuisé ses réserves de cris . Ma chambre m'apparut comme un havre de paix, un refuge contre les éléments extérieurs qui se déchaînaient cette nuit là, un nid douillet où je pourrais lire tout mon saoul . J'étais donc plongée dans un roman de Connolly lorsque je sentis le poids d'un regard très intense posé sur moi .

Je levai les yeux. Il était là,à trois mètres de moi, dans l'encadrement de la porte, légèrement souriant, égal à lui même, comme s'il n'était jamais parti .

Je me dressai dans mon lit, le souffle coupé, folle de peur puis folle de rage . Je crois bien que je sentis alors mes cheveux se dresser sur ma tête et une énorme poussée d'adrénaline m'envahir et me submerger .
Je ne l'avais pas entendu venir. Je n'avais pas capté le « clic » de sa clé dans la serrure (ma parole, il en avait gardé une !) et le vieux parquet de châtaignier, d'ordinaire si grinçant sous mes pas , avait gardé le secret de sa venue jusqu'à moi .

Adossée à mes oreillers, je restai figée quelques secondes, le temps de rassembler mes esprits .Dans ma tête se mélangeaient joie et colère .Colère et joie . Que d'efforts pour tenter de comprendre toute la complexité de la situation ! Mes idées tourbillonnaient à la limite du vertige jusqu'à ce qu'enfin je réalise, sans oser m'en réjouir, qu'il m'était revenu .

Je tendis une main vers lui mais il ne bougea pas, hésitant, probablement, à brûler les étapes . A bien le regarder, je constatai qu'il n'avait pas changé, pas pris une seule ride, le traître, alors que le chagrin et la solitude avaient tracé sur mon visage les marques indélébiles du désespoir . Pour nos retrouvailles il avait eu l'idée charmante de revêtir la tenue dans laquelle je le préfèrais :sport, mais chic, col roulé noir et veste pied-de-poule noir et blanc . Il avait une allure folle . Comme avant .En y réflèchissant, c'est dans cette tenue là qu'il m'avait laissée, par un après-midi beau et froid de Janvier et je pensai qu'il était juste qu'il me revienne ainsi vêtu pour effacer ses trois longues années d'errance .

Il me parut évident qu'il n'avait pas envie de parler, encore moins de me raconter ce qu'avait été sa vie loin de moi . Pour ma part, je trouvai plus sage de faire l'impasse sur cette période là , de passer sous silence mes yeux gonflés de larmes d'avoir pleuré son absence des nuits entières, de ne pas faire allusion à ces jours de grande tristesse qui m'avaient laissée inerte, inutile, insatisfaite . Taire ce sentiment d'injustice , l'injustice d'avoir été abandonnée du jour au lendemain alors que j'étais installée dans un bonheur tranquille et confiant .

Je voyais bien qu'il comprenait ce que mon cœur lui criait . Je décelais une grande compassion dans son regard .Nous étions, à ce moment même, en pleine communion d'esprit .

Enhardie par son silence, je me lançai alors dans un long monologue, lui rappelant les moments précieux de notre vie de couple, nos fous-rires, nos escapades dans le sud, ce pique-nique inoubliable sur les flancs d'une colline avec la vallée à nos pieds, paysage grandiose, tant admiré tandis que nous nous gavions de pain bis et de rillettes d'oie , dégustant un rosé bien frais et le bonheur d'être ensemble, tout simplement .

Il lui fallut écouter tout ce que je n'avais pas pu lui dire jusqu'alors .Je lui jetai en vrac mon chagrin, ma solitude, ma stupeur, mon désarroi et ma rancœur.
.
« Mais enfin, pourquoi avoir gâché tout cela ? Pourquoi être parti ? «

Je mesurai l'inanité de ma question avant même d'avoir fini de la poser Ce serait tellement simple de pouvoir tout expliquer ! D'ailleurs il garda le silence . Mais je sentais sa tendresse pour moi . c'est bien simple,il irradiait d'amour .

Je lui jurai alors que j'avais oublié, pardonné. Que j'étais prête à poursuivre la route en sa compagnie. Que la vieillesse nous trouverait ensemble, côte à côte, pour toujours . Je lui promis des rires, des amis, des réunions de famille, une vie douce, un amour éternel.

Mon livre glissa du lit .

Je me penchai pour le ramasser et quand je relevai la tête pour lui sourire, mon visiteur avait disparu . Une fois encore ..

Comme il l'avait déjà fait, trois ans auparavant, en me laissant entourée d'amis et de gerbes de fleurs, dans le petit cimetière de Sallebruneau.

Janvier 2004


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