Le couple
de Monique Fillaud



Elle est parvenue à ses fins .
Comme toujours .
Parfois je la déteste de tant d'autorité , tout en reconnaissant qu'elle n'a pas tort de m'obliger à sortir . Surtout quand il pleut . Elle sait bien que j'ai horreur de la pluie . Mais elle fait comme si de rien n'était, et si je renâcle à me diriger vers la porte, elle m'achève par un « c'est pour ton bien ! » sans appel et je ne peux me dérober . Même si tout mon être crie « non ! » et que je resterais bien dans mon fauteuil …

Nous voici donc dehors, sous une pluie fine qui me transperce, et nous marchons côte à côte, lentement, puisqu'elle a -dit-elle-de plus en plus de mal à se mouvoir : arthrose, pieds défectueux, douleurs multiples, elle m'a expliqué tout cela, mais j'ai un peu de mal à comprendre , ne souffrant personnellement d'aucune de ces affections . Hélas, j'en ai d'autres !

Je l'ai connue impatiente, martelant de ses talons le trottoir de notre rue . J'admirais son allure de femme qui -sait -ce -qu'elle -veut, et je suivais vaille que vaille, reprenant mon souffle ici ou là, essayant de flâner, de prendre mon temps . J'avais conscience de l'irriter. Mais son amour pour moi temporisait son impatience ;elle feignait alors de chercher dans son sac, se perdait dans la contemplation d'une vitrine ou s'attardait à bavarder avec une amie de rencontre pour m'accorder une minute de répit . Il est manifeste que,dans le fond, je l'énervais d'être si lent , et si, parfois, elle se laissait aller à quelques mouvements d'humeur du genre : « dépêche-toi, je vais être en retard au marché »
je savais bien qu'elle ne m'en tenait pas rigueur .

C'était alors une boule d'énergie . Elle s'habillait de couleurs vives, parlait haut, riait beaucoup, s'entourait d'amis de son acabit et moi, je suivais, fidèlement , m'exprimant peu, l'ombre de ses pas en quelque sorte, heureux d'être dans son sillage, reconnaissant de ne pas être laissé pour compte à la maison … Je n'étais pas le compagnon qu'elle avait perdu (comment l'aurais-je pu ? ), mais j'étais une sorte de succédané, un être plein d'amour, qui lui offrait ce qu'elle pouvait souhaiter de mieux : une affection totale, sans arrière pensée , sans calcul, du bonheur à l'état pur .
Elle est tombée malade . Je la devinais moins alerte depuis quelques temps, mais ne pouvais prévenir personne .Je sentais sa détresse, sa fatigue, son angoisse, même . Je n'ai rien pu faire . Quand elle est revenue de l'hôpital après quelques semaines de convalescence, le temps m'avait paru si long que j'ai mesuré à quel point elle m'avait manqué . Je lui ai témoigné tout le bonheur que je ressentais à la voir de nouveau à la maison . J'ai filé doux, j'ai courbé l'échine en signe de soumission totale et indéfectible . J'étais le plus heureux de tous :je l'avais retrouvée .

A mon tour, j'ai souffert de quelques petits ennuis de prostate . Elle était aux cent coups, sa vie dépendait de la mienne, elle aurait remué ciel et terre pour me trouver un chirurgien compétent . Elle a vécu mille morts avant, pendant, après l'opération . Me laisser seul à la veille de l'intervention lui faisait horreur . Elle était transformée en Marie-Madeleine . Pour un peu je l'aurais consolée . Mon regard trahissait tout mon amour quant à elle, ses torrents de pleurs m'assuraient de son attachement Nous avons survécu l'un et l'autre .

Mais depuis ce temps là, nous avons dû changer notre rythme .. Notre progression le long des rues est lente ; d'un commun accord nous avons ralenti le pas . Moi pour elle, elle pour moi . Nous n'avons pas besoin de nous parler pour nous comprendre . Elle sait où j'aime m'arrêter et tarde un peu à cet endroit . Quant à moi, si d'aventure elle rencontre un ou une amie, je ne montre aucun signe d'impatience . Je reste à ses côtés imperturbable, bienveillant , compréhensif . Nous formons un couple parfait .Indissociable . On ne nous voit jamais l'un sans l'autre et si, par hasard, l'un d'entre nous manque à l'appel, c'est la panique au sein des amis, des commerçants, des relations : » Mais où est-il ? Mais où est-elle ? »

C'est en réflèchissant à tout cela , en mesurant le bonheur que nous avons à être ensemble, que je parcours l'itinéraire qu'elle a choisi pour ce matin pluvieux .Nous croisons peu de monde . Les rues sont quasiment désertes Je courbe la tête sous les milliers d'aiguilles qui m'arrivent en pleine face. Pour les gerbes de pluie qu'elle m'oblige à affronter , je devrais la détester, mais j'en suis incapable Elle est parvenue à me convaincre que c'était « pour mon bien » Je lui fais une confiance aveugle .Nous cheminons côte à côte, tranquillement, sereins malgré les intempéries, ensemble pour le plus longtemps possible . De temps à autre elle m'adresse la parole sans attendre une quelconque réponse . Elle devine ce que je pourrais lui dire , je sais ce qu'elle ressent .

J'ai dû prendre trop de temps à renifler ce coin de rue .. Elle tire sur ma laisse , il me faut repartir .

Janvier 2004


Sommaire