La consultation
Monique Fillaud

Je me suis glissée dans son cabinet avec le sentiment de pénètrer dans un sanctuaire, un refuge, un lieu paisible où je vais pouvoir laisser un peu de mes tourments et en apprendre plus sur moi-même, sur les autres, sur ce qui m’attend.

Mon regard survole le mobilier fait de bric et de broc. A l’évidence, elle se moque du décorum et a apporté là ce qui devait encombrer sa maison. Ce n’est pas sordide, loin de là, mais impersonnel comme une chambre d’hôtel. Rien à voir, je présume, avec les cabinets luxueux de ses congénères. Le décor n’est pas l’essentiel. L’important est ailleurs.

Je suis assise en face d’elle. Une table nous sépare. Table ou bureau. Nous échangeons un regard qui en dit long. Je sais qu’elle me jauge, qu’elle évalue mon mal être.

Elle m’a reçue entre deux personnes, régime de faveur en cas de crise grave. Elle sait que j’ai besoin d’elle, qu’il faut  que je me raccroche à quelque chose, à quelqu’un. Elle sait tout de moi. Ou presque. Je la connais depuis vingt ans déjà, peut-être plus. Je l’ai connue brune, vaguement rousse, nous avons traversé la période châtain et mèches claires, le style décontracté et les tenues plus sophistiquées. Parfois, je hasardais un compliment. Je la trouvais superbe et le lui disais. Elle se contentait de sourire. Année après année, un genre de complicité et d’amitié est né entre nous et je me demande parfois si elle donne autant aux autres qu’à moi. Je suppose que oui : C’est la générosité même.

J’ignore ce qui m’a poussée à aller la consulter la toute première fois. Pourquoi elle, justement ? Probablement le hasard d’un annuaire. La première de la liste fut la bonne et son nom correspondait à ce que je ressentais alors : Douleur. Je n’aurais pas aimé me confier à un homme. Une femme perçoit mieux la personnalité, la sensibilité ou le désespoir d’une autre femme .Ce fut donc  elle, entre toutes les femmes :« Dolorosa ».

J’ai donc échoué chez elle, comme un animal blessé et devant elle j’ai pleuré des torrents de larmes. J’arrivais avec un air bravache et une minute après je m’écroulais. Je n’avais aucune honte, je piétinais mon amour propre, je me laissais aller sans retenue aucune. Je savais qu’elle comprenait ce besoin d’ouvrir les vannes de mon chagrin. Je lisais dans ses yeux une immense pitié. Jamais elle n’a fait montre d’impatience. Elle attendait que je me calme et commençait alors son travail de reconstruction. Elle m’a tirée, consolée, encouragée. Je buvais ses paroles d’espoir et la quittais rassérénée. Ou presque. Elle m’assurait que ma vie n’était pas foutue-loin de là- que j’allais forcément m’en sortir, que mes enfants seraient toujours à mes côtés pour m’aimer et m’épauler.( L’avenir allait d’ailleurs lui donner mille fois raison ). A chacune de mes visites –Dieu merci, je ne les multipliais pas !- elle devait reprendre son travail de fourmi bâtisseuse. Reprendre tout à zéro, en quelque sorte, puisque j’avais de nouveau perdu pied.

Bien que le monde autour de nous offre mille exemples d’atrocités, que la maladie, la perte d’un enfant soient une véritable descente aux enfers, je ne suis pas loin de croire qu’il n’y a rien de pire qu’un grand chagrin d’amour.Il broie le cœur sans anesthésie, torture l’esprit, vous investit littéralement jour et nuit,vous  fait descendre au trente-sixième dessous, là où vous perdez d’un coup toute estime de soi, où vous prenez conscience de l’inanité de votre vie, du gâchis que vous avez réussi à créer autour de vous. Plus rien ne compte que cet amour brisé, ce manque de l’autre, ce néant affectif …

Elle m’a portée à bout de bras. Elle m’a accompagnée tout au long de ma souffarance. « Je vous assure, disait-elle, que tout va s’arranger ». Et ça s’arrangeait. A plus ou moins long terme. Je suis sortie de mon marasme grâce à elle, à la confiance qu’elle savait m’insuffler. Elle a été ma béquille, mon déambulateur, la main tendue à laquelle je me suis cramponnée. Avec son aide, je me suis reconstruite, tant bien que mal. Plutôt bien. Je suis la même et une autre à la fois. J’ai acquis une certaine forme de sagesse, de sérénité, celle qu’apportent inévitablement l’expérience, le vécu douloureux. C’est à elle que je le dois, pour la plus grande part.

Je sui revenue la voir de temps à autre, pour d’autres raisons, parfois les mêmes. Elle sait que je n’abuse pas. J’entre et nos regards se croisent : vert et brun. Complices. Je sais qu’elle va prendre mon angoisse à son compte et essayer de m’aider par son talent. Le plus fort, c’est qu’elle y réussit toujours. D’ailleurs, aujourd’hui, je suis là, réceptive. En attente…

Elle prend les cartes, me demande de les battre puis de les couper de la main gauche. La consultation va commencer.