L'amputation
Monique Fillaud

Même mal, même acte chirurgical .

Extrèmement invasif .

Il a dit : «  cette fois, ci, c’est la bonne : je dois prendre des mesures drastiques » . Et me voici opérée, pratiquement sans anesthésie . Il y a un progrès : la toute première fois, c’était à vif . D’ailleurs j’ai beaucoup souffert . Sans cris , sans pleurs, digne, fière de cacher ma douleur. Un vrai petit soldat . Il faut dire que je n’ai rien d’une pleureuse antique . J’ai appris à serrer les dents . Alors, bien sûr , personne ne me plaint vraiment . Elle est forte,elle va rebondir , on la connaît, ça ira mieux très vite … Pourtant, j’envie parfois celles qui sont de petites choses fragiles qu’on manipule avec soin , qui font pitié , qu’on a envie de protéger, de dorloter, de «coucouner » celles à qui l’on passe les boîtes de kleenex avec commisération , auxquelles on prête une épaule fraternelle sur laquelle elles peuvent déverser des torrents de larmes .

Et moi je serre les dents . J’essaie d’évaluer le bien-fondé de l’opération . J’analyse tous les paramètres le plus impartialement possible , ce qui n’est pas toujours facile quant on est « partie prenante ». La question , THE question, est : « qui va se sentir mieux après coup » ? Lui ou moi ?

Il a dit : «Impossible de faire autrement . Je ne peux pas affronter cette maladie là . C’est trop dur . Je n’arrive plus à gérer le protocole mis en place à deux . Je dois prendre une décision , d’ailleurs je la prends : je t’ampute » .Je suis donc la première amputée du cœur . Sans greffe possible.

Jamais, au grand jamais, je n’aurais pensé occuper cette place . Le cobaye, le cochon d’Inde de mes travaux pratiques au lycée …L’animal sur lequel on peut s’en donner à cœur joie , en pensant-peut-être- qu’il n’est pas susceptible de souffrir . Et en plus il est vieux , il a fait son temps, il est l’heure , pour lui, de partir . L’âge est un merveilleux anesthésiant . Du coup, on ne prend plus de gants …Diagnostic, pronostic, et zou …on opère !

Et moi je ne comprends pas. Du jour au lendemain , en quelques heures , les données ont changé . Ma tension passe du 14 jubilatoire à un 6 de misère . J’ai la nausée, des palpitations , de l’angoisse ,je suis inerte,comme assommée . Je reste sur mon lit, telle une gisante de cathédrale , livide , à demi-morte de l’intérieur. Aucun ressort . Faites donner la réa, qu’on me fasse une piqûre d’adrénaline .  Vite, faites battre mon cœur , qu’il palpite encore , je suis bien trop jeune pour mourir d’amour .

Il a dit : «  tu es devenue très importante . Tu m’as apporté des jouissances que je n’avais jamais connues . Tu m’as fait comprendre que ma vie était vide et que mon univers était terne et sans joie . Tu m’as appris à rire , à m’exprimer , chaque moment passé avec toi est une bulle de champagne . Je pense à toi, tu es dans ma tête, dans mon cœur, le matin, le soir, je n’en dors plus , je brasse des idées ….»

Et moi , faux-cul,je demande : « quelles idées ? »

Les bras m’en tombent . Nous n’avons jamais évoqué une telle éventualité . D’ailleurs la différence d’âge nous l’aurait interdit. J’ai joué le secret, la discrétion , les back-street sans même imaginer qu’il puisse en être autrement . Je ne demande rien, parce que je n’attends rien . C’est simple, non ? je l’ai dit, répété .  J’ai offert de l’intérêt , puis de la tendresse et enfin de l’amour en bouquet final , sans rien exiger en échange . Je ne suis pas une briseuse de ménage . Chacun son territoire. Le bloc famille ,le sport , la chasse et de l’autre côté, moi. Les deux plateaux de la balance ne sont pas en équilibre mais aucune importance . Mon plateau à moi est-était- rempli d’amour , de rires et d’étreintes passionnées , volés à un train-train minuté, à un emploi du temps immuable depuis des années.

Je me suis pliée à ces visites –éclair, à ces coups de sonnette à n’importe quelle heure, au gré des possiblilités ou des envies impérieuses de cet homme si beau, si fort , si semblable aux statues des temples antiques sculptées dans le marbre .

Il a dit : «tout ça est trop fort , je n’en dors plus, je culpabilise, il faut qu’on se quitte »

Et moi je pense : « C’est toi qui me quittes, moi je ne veux pas . Tu me plantes là, parce que ça t’arrange , en bon égoïste que tu es , tu largues ta bombe sans te soucier des retombées . Sauve qui peut ! Toi, surtout….. » 

L’homme est faible. L’homme a peur. L’homme refuse l’obstacle . L’homme fuit les difficultés . La plupart du temps . On peut le voir comme ça. On peut aussi dire qu’il est sage… Où est la vérité ?

Quoiqu’il en soit ,ce chirurgien-là retrouvera sa vie d’antan et sa routine . Il goûtera le confort d’un traintrain sans surprise,la calme monotonie des jours qui se succèdent et n’apportent rien ! Il pensera souvent à moi, patiente impatiente , moi,son opérée du cœur ,son erreur médicale …Car certains souvenirs ne s’effacent jamais !




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