Lettre à l'absent
de Monique Fillaud



Certains sont à la recherche de la fortune et font des pieds et des mains pour trouver l'Eldorado .

D'autres désirent la célébrité plus que tout et vont se montrer à Cannes ou ailleurs , s'entourant de personnages connus , les fameux « people ».

Il en existe encore qui ne seront jamais satisfaits , ni d'eux ni des autres , courent après la perfection sans cesse ni trêve et s'épuisent en entrainant leurs proches dans un tourbillon fantastique où personne ne trouve son équilibre….

Et puis il y a ceux qui rêvent d'un moment privilégié où le temps est en suspens pour quelques instants ( quelques heures si les dieux sont avec eux ),un moment de délicieux corps à corps, d'âme à âme , une minuscule tranche de bonheur dans toute une vie , aussi dense et bien remplie soit-elle , quelques minutes ;quelques secondes pendant lesquelles ils ne font qu'un, arrivés tous les deux à la même conclusion : « qu'est-ce-qu'on est bien ensemble ! »

Chacun d'entre nous a son rêve . Le mien était simple mais difficile à réaliser : voir ta maison au milieu des montagnes, retrouver ton accent rocailleux dans les pierres rudes de ton village, te situer enfin, quand la vie nous sépare pour quelques mois, pendant lesquels je suis non pas oubliée mais « gommée » momentanément de ta vie , pour cause de famille , de vacances, de moments réservés à d'autres . Jusqu'à présent je dérivais loin de toi , ne sachant où te situer, perdant ta trace dans les méandres du doute et du silence établi . Je perdais pied régulièrement au bout de quelques semaines , je ne savais plus si j'avais une quelconque existence à tes yeux, mon amour s 'étiolait comme une fleur qu'on oublie dans un coin .

Jamais plus je n'aurai ce sentiment de désertion, l'idée d'être laissée pour compte. Désormais, je vais pouvoir t'imaginer dans ton univers montagnard, accomplissant les tâches du quotidien,la tonte de la pelouse, le ramassage des feuilles, les travaux de peinture, l'entretien du jardin, l'assistance à ta famille . Je mesure ce que sont tes obligations et les accepte d'emblée
Je les connaissais dès le départ. J'ai pris tout en bloc .J'ai parfois renâclé, rué dans les brancards de ta vie trop bien construite . C'est humain .Grâce à notre escapade à X, j'ai pris la mesure de ce que nous éprouvions l'un pour l'autre . J'ai vécu à tes côtés des moments que je ne suis pas prête à oublier . Ressentir une telle osmose entre deux êtres est un bonheur ineffable . Confiance, abandon, tendresse , désir , caresses . Ton corps est mon corps, je suis ton âme. Côte à côte ou l'un dans l'autre . Tant d'années perdues, tant de chassés-croisés , d'ignorance , mais jamais d'indifférence… Notre amitié a mûri , s'est étoffée, s'est transformée et je reste émerveillée à la pensée de ce qu'elle est devenue . Bien être, plénitude tendresse. Mon amour se nourrit de tout cela. (Le tien aussi peut-être ?) Dommage qu'il faille s'aimer de loin ,que les occasions de se voir soient si rares . Mais quel feu d'artifice, alors ! Sans doute avons nous le meilleur de la vie . Pour combien de temps encore ? je n'ose imaginer ce qu'il adviendra de nous quand nos rencontres ne seront plus possibles . Comment vivre le néant ? Comment survivre au manque ? j'aimerais que tu saches à quel point tu es fiché dans mon cœur, dans mon ventre . Une flèche d'amour , une douleur, une joie . Positive,je me console en songeant que nous aurions pu passer à côté de cette passion tardive . Le hasard veillait, Dieu merci , et a voulu que nous soyons réunis . Merci d'exister, merci de m'être si cher.Tellement, que mon cœur chavire en t'écrivant .

Lorsque nous nous retrouvons, je ne sais pas dire les mots . Je le voudrais, mais je pare -nous parons- au plus pressé . Ce que je ressens, tu l'ignores . Tout le profond, le vivace, je le garde pour moi . J'écris mieux que je ne parle. Je t'offre mes mots en bouquet d'amour. Je te donne le meilleur de moi même, ce qu'il y a de plus intime dans mes pensées . De loin je frémis sous tes doigts . Sous ta langue . Je te caresse à distance en espérant que le vent t'apporte ma tendresse.

Je t'embrasse comme je t'aime . Encore et toujours .

Je terminai ma lecture les yeux embués d'émotion . Je n'aurais jamais dû lire cette lettre qui ne m'était pas destinée . Elle n'était pas manuscrite . Sinon, j'aurais hésité à en violer le secret. Il s'agissait plutôt d'un texte sorti d'un ordinateur, un genre d'essai, de nouvelle peut-être, bref d'aspect moins intime que ce que je venais de découvrir .Je l'avais trouvée là, dans un T.G.V partant vers le sud-ouest , soigneusement placée dans le filet juste devant moi, avec « Le Monde »et « France-Football » . Sans enveloppe. Offerte à d'autres voyageurs pour ainsi dire . Mea culpa. Je me suis laissé tenter par ces feuillets anonymes et par une étrange solidarité féminine, j'ai mesuré l'amour de cette femme pour un fruit manifestement défendu . J'ai compris à la fois son bonheur et son chagrin de ne pouvoir vivre cette passion au grand jour . Nulle autre que moi ne pouvait mieux la comprendre . Sœurs de joie, sœurs de désespoir.Sœurs frustrées . Je venais de lire mon histoire , on l'avait écrite à ma place . Sauf que j'étais moins résignée , moins sage, plus jeune peut-être .

Quant à l'heureux destinataire d'un tel message d'amour, j'entrevoyais les raisons pour lesquelles il l'avait laissé derrière lui : Impossible de conserver les traces écrites d'une relation adultère . Il était prudent, le bougre ! En même temps il lui avait été sans doute impossible de détruire ce qui faisait le sel de sa vie , une réassurance contre la venue de l'âge , contre l'inanité monotone d'un couple où le silence s'est installé depuis longtemps. Cette femme était sa dernière chance de se sentir vibrer, exister pour lui même .Une source de vie

Il aurait pu brûler, déchirer ou jeter cette lettre dans une poubelle de la gare avant de rentrer chez lui . Il n'en a pas eu le courage . Réduire à néant tant d'amour était au dessus de ses forces . C'eut été déloyal .Alors il a préféré la laisser . Pour qu'elle tombe entre les mains d'un voyageur curieux , comme un message d'espoir : tout peut recommencer . A tout âge . L'amour est la Vie .

Mais je suis sûre qu'il l'a lue et relue, jusqu'à l'apprendre par cœur et que chaque mot, chaque phrase l'aideront à surmonter la grisaille et l'hiver de la séparation .


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