Une vie avant la vie
De Mylène Rossez



Le premier jour, j'ai crié comme tout le monde. Personne ne s'est inquiété de mon cri différent, angoissé. J'ai tout de suite su que je ne pouvais pas mourir. Ma première pensée consciente fut pour hurler aux oreilles de la vie que je ne voulais pas d'elle éternellement. Et pourtant, cette vie pensait m'offrir son plus beau cadeau : profiter pleinement de tous ses aléas et même, pourquoi pas, m'ouvrir les veines si cela me chantais. J'avais déjà décidé de quitter ce monde le plus vite possible et puis, les autres gens que je devrais croiser indéfiniment ne me plairaient sûrement pas. Alors, je criais tout mon saoul et je crois qu'ils ont juste dit que j'allais être un bébé fort vigoureux.
Je laissais mes pieds accrochés dans le ventre de ma mère pensant qu'ils allaient renoncer à tirer si fort ; mais non ! Je criais d'autant plus qu'ils me forçaient, me brusquaient pour que je quitte l'habitacle maternel chaud et rassurant. Et enfin, mes pieds sortirent. J'entendais ma mère gémir, me maudire de lui avoir fait si mal. Si elle savait que je ferai encore mal à d'autres bien après sa mort !
Le temps avançait, je grandissais… Je me demandais à quel moment exact je me figerai dans la vie. Mon enfance fut douce. Je pensais rarement à mon immortalité et j'étais une jolie petite fille qui embêtait les garçons, qui avait pleins d'amoureux. Une fois, alors que je courais pour rejoindre ma mère en traversant la rue sans regarder, une voiture passa en trombe et me percuta. Je me suis vue faire trois ou quatre rebonds sur la route avant de m'étaler aux pieds de ma mère. Elle hurlait, me pensant perdue et se pencha sur moi. Je levais mon regard vers elle, souriante. Je me remis aussitôt debout. J'étais sonnée mais je pouvais encore marcher. Cinq minutes plus tard, je gambadais tel un jeune chiot, ne comprenant pas les marques larmoyantes sur les joues de ma mère.
Plus tard, de grands tourments vinrent frapper à la porte de ma prison. Stupidement, je les accueillis et trouvant sûrement le lieu à leur goût, ils s'installèrent. Ces tourments avaient des visages divers. Le premier fut la mort de mes parents dans un accident de voiture. Et oui, tout le monde n'avait pas ma chance ni ma résistance. Je vécus à partir de là dans un foyer de filles où des geôliers pervers nous donnaient de grands coups de trique. J'ai tenté de me soustraire à mon cadeau empoisonné pour la première fois. Je gobais une boîte de cachets ultra forts (pour être sûrs qu'ils fassent effet) et je m'allongeais sur le lit en ferraille. Pas moyen d'être tranquille même quand on attend désespérément la mort dans ce foyer ! Le plus laid et le plus gros surveillant entra dans mon lit, me percuta un moment, gicla sa purée et sortit de mes draps alors que je m'endormais. Le lendemain, égale à moi-même, je me réveillais avec juste une légère sensation de gueule de bois et une douleur entre les jambes. J'étais condamnée à vivre ; alors je décidais de me sauver de ce lieu sordide. Mais, je savais que les tourments prenaient de plus en plus d'aise dans ma prison et je m'attendais au pire.
Le deuxième tourment eut le visage d'un assassin. Depuis ma fuite du foyer, j'errais dans les rues sans but. J'avais vite compris quel était le pouvoir du corps et je décidais de prêter le mien pour gagner ma vie. La première fois, j'étais pudique. Je portais des bas chatoyants et de la dentelle affriolante. Je voulais faire beaucoup d'effet et mériter mon salaire. Le premier client fut un type quelconque, un porteur de lunette et de chemises bien repassées par une docile petite épouse. Ses mains erraient sur mon corps et je le laissais ahaner au-dessus de moi, simulant le plaisir qu'il ne pourrait jamais me donner. On s'habituait à tout, c'est sûr. Et je finis par me prostituer par habitude, écartant les cuisses comme par réflexe et rangeant les billets dans mon sac à main, mécaniquement.
Et un jour, le tourment se planta devant moi avec sa gueule de mec quelconque. Nous montâmes dans la chambre réservée à mes ébats et il s'élança sur moi, violemment. Les yeux sortaient de sa tête et il hurlait qu'il allait m'en faire baver, à moi, cette sale petite pute de merde. J'essayais quand même de lui échapper car, tout en étant immortelle, je ressentais la douleur cuisante des coups qu'il m'enfilait les uns après les autres. Il me plaqua conte le mur, la face écrasée contre la tapisserie jaunâtre et ôta ma culotte. Il s'agrippa à mon cul, me martelant de coups de poings, me labourant de ses doigts griffus avant de me pénétrer par derrière, m'arrachant un cri de douleur et de dégoût. Je pensais pourtant être devenue insensible, habituée à tout et allant d'un client à l'autre comme une mécanique bien huilée ; ouvrant et refermant les cuisses, ouvrant et refermant les cuisses – Toujours… Je n'osais pas bouger, j'aurai eu trop mal. Il se branlait rageusement sur ma poitrine griffée et ensanglantée. Je ne supportais plus le fardeau et le repoussais avec véhémence. Il tomba en arrière, un poignard soudé à sa main crispée. Il fondit sur moi et enfonça la lame dans mon sexe à plusieurs reprises. La douleur aidant, je m'évanouis. Quand je me réveillais, il était partit. J'étais seule, incroyablement vivante dans cette chambre hideuse. Je tâtonnais entre mes jambes et je sentis l'objet que je retirais en serrant les dents. J'avais les mains poisseuses de sang qui commençait à sécher et la moquette en était souillée. Je me relevais, titubante, comme à chaque fois que la mort venait me narguer d'un peu trop près. Je ne sentais presque plus la douleur et les plaies que je nettoyais doucement se cicatrisaient déjà. Je quittais aussitôt cette chambre, laissant la trace ensanglantée de mon passage sur le sol et je décidais de partir un peu plus loin. Je désirais chasser les tourments à coup de pied au cul, mais ils tenaient bon et s'asseyaient sur les chaises de mon âme, mangeaient dans la cuisine de mon âme, impudiques.
J'arrivais dans une petite ville bien calme et je tombais nez à nez avec un brave gars qui se mit à me servir de mari. Il était doux, calme comme la ville mais je ne lui demandais rien de plus. Il était ennuyeux comme la mort, et ça, ça m'allait bien.
Puis, je fus enceinte. Ce fut un petit gars tout rose et criard qui me sortit des entrailles. Mon mari mort était aux anges. Il se mettait à sourire béatement dès que le petit homme entrait dans la pièce et je les regardais tous les deux, pataugeant comme deux canards boiteux dans une flaque de boue. Je constatais alors que l'enfant ne voyait que par son père, que son père tenait à merveille le rôle paternel et maternel et que je n'avais plus de place ici. La petite ville calme, mon mari mort et mon fils ingrat me sortaient par les yeux. Je pris un tabouret, une corde que j'attachais solidement à une poutre de bois dur et je nouais le tout autour de mon cou blafard. Je balançais le tabouret qui céda enfin, la corde serrait ma gorge mais j'étais toujours là, consciente. Je me voyais dans le miroir en face et je ne pus retenir le rire tonitruant qui tentait de s'échapper par saccades entrecoupées de ma gorge écrasée. Je ressemblais à un pantin désarticulé, la tête pourtant bien droite, suspendue dans le vide. En m'aidant de mes bras, je remontais sur la corde et parvins à desserrer le nœud coulant. Je riais toujours, c'était bien la première fois. Quand mes pieds retouchèrent la terre ferme, je m'effondrais et mon rire se changea en spasmes nerveux. La tête dans les mains, je me mis à pleurer à cause de cette vie éternelle qui ne servait à rien, qui me montrait toujours plus mon inutilité.
Je n'aurais jamais pensé qu'un mari, même mort et qu'un fils, même ingrat purent avoir un visage de tourment. Sur cette pensée, je quittais ce lieu mort qui m'allait bien quand même et je partis encore un peu plus loin.
J'arrivais devant une montagne immense. J'étais seule et je savais que je devais la gravir pour continuer ma route. Je n'en avais pas envie et j'étais exténuée. Je m'assis sur un rocher, au pied de la falaise, et j'écoutais. Il n'y avait rien que le vent désolant qui me soufflait aux oreilles. Puis, j'attendis… J'attendis longtemps. Il fit noir, puis la lumière revint et la nuit retomba encore et à l'aube de l'autre jour, j'en eus assez d'être là, aussi stoïque. Je me mis alors à gravir doucement la montagne. J'avais hâte d'être au sommet, de me jeter dans ce vent désolant qui ne cessait jamais de me gémir aux oreilles.
Enfin, j'atteignis les cimes. Le paysage était splendide mais le ciel était trop gris pour pouvoir en profiter pleinement. De l'autre côté de la montagne, il n'y avait que la mer, grise et froide. Je sautais… Mon corps percuta les parois rocheuses deux fois. Encore deux bleus ! Je plongeais alors dans l'eau glacée et je me mis à flotter, iceberg sans amants, sans amis et sans âme.
Je suis restée longtemps dans cette eau vivante, vibrante de vie. Je mangeais des algues, des petits poissons et je dormais dans ce lit douillet au remous éternel qui berçait mes nuits. Pendant cette longue et paisible croisière, je décidais que c'était le bon moment pour chasser les tourments de ma prison. Farouchement, je pris le balai et je les délogeais de mes meubles, de mon chez moi intime. Les tourments aux visages pervers fuirent. Ils avaient fini de résister, de s'agripper et enfin, je pouvais pousser un soupir de soulagement.
J'étais bien dans cette mer rassurante. Je voulais vivre pleinement, profiter enfin du cadeau que la vie m'avait fait en me rendant immortelle. J'avais décidé d'accoster à la première plage venue et surtout, de ne plus ouvrir ma porte quand les tourments y frappaient. Le sommeil me gagna dans cette dernière pensée.
Tout à coup, je m'éveillais en sursaut en sentant qu'on agrippait ma tête. Des mains gigantesques me tiraient de la mer paisible et je sortais lentement de ma douce quiétude pour arriver dans le noir absolu d'une cavité béante. On me tirait encore et j'apercevais une lumière blafarde et aseptisée tout au bout du couloir. Quand enfin, j'entrais dans la lumière, j'attendis un instant et me mis à crier, asphyxiée par cet air inconnu dans mes poumons. J'entendis : « Félicitations madame, vous avez une magnifique petite fille ! » Le médecin coupa le cordon ombilical et j'oubliais tout, cette immortalité, cette sale vie. J'étais vivante, vierge et mortelle, prête à commencer une nouvelle partie.

Fin

Mylène Rossez

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