Sans titre
De Mylène Rossez



Nous avions décidé de faire le tour de la mer… Ce projet aux perspectives magnifiques et alléchantes nous a fait prendre la mer un matin de printemps. Le 27 mars 1999. Cela fait maintenant 6 mois de plus et le temps s'est arrêté et la vie aussi. Pourtant, la mer bouge toujours, le sang qui coule dans nos veines fait battre nos cœurs encore et encore.

Nous avons essuyé des tempêtes nous amenant des vagues énormes, bouche béante, noire, édentée et puante. Nous avons traversé des orages pendant lesquels la crainte de voir l'éclair briser notre mât nous martelait la poitrine. Mais aussi, certains jours, le soleil nous accompagnait, rendant la mer supportable et belle. Parfois même, elle était agréable. J'irais même jusqu'à dire indispensable.

J'aimais la mer. Lui aussi. Nous étions môme et nous allions ensemble dans la barque de son grand-père, frêle brindille qui risquait de briser sa carcasse sur les rochers quand nous allions trop loin du port, trop près des escarpements. Jeu dangereux mais attirant, tellement… Nous étions alors deux gamins, deux galopins casse-cou, insouciants et cette insouciance ne nous a jamais quittés lorsque nous nous retrouvions ensemble.

Je suis aujourd'hui expert comptable, avec mon cabinet et un bon salaire régulier. Je suis fiancé à une femme parfaite : blonde, plantureuse, avec une bouche énorme. Il est avocat. Salaire satisfaisant et régulier. Marié à une brune, aux seins énormes et ronds. On a de la chance en fait. Et pourtant, la vie nous ennuie ! Nos femmes, si belles soient-elles ne nous satisfont plus. On veut de l'aventure, on veut de l'insouciance ! Alors, on décide de partir pendant quelques temps. Adieu boulot pour un an, adieu brune et blonde pour une année sabbatique. On prend la mer, on tournera autour des terres sans jamais descendre du bateau. Juste s'arrêter, se ravitailler et ravaler des milliers de kilomètres d'eau salée, froide et profonde. On est motivé et on est heureux de partir ensemble. Nous sommes des amis d'enfance, et un an à deux, dans un bateau est le désir le plus fou et le plus insouciant que nous ayons pu avoir.

Le jour du départ, nos femmes nous saluent sur le quai, de loin, de la main. Elles paraissent de plus en plus petites au fur et à mesure de l'éloignement. Elles restent là, le bras levé, nous faisant le même signe, inlassablement. On les regarde s'éloigner et on se marre… Elles sont petites, si loin et la côte disparaît de plus en plus.

Je me souviens que ma blonde concubine essuyait de grosses larmes chaudes et piquantes qui roulaient le long de sa joue pâle. Je me souviens qu'elle m'a dit qu'elle avait peur pour moi, qu'elle m'aimait et qu'elle ne me quitterait jamais. Pourquoi tant de chagrin, je me le demande encore. Il me dit :
« - Je me souviens du jour de notre départ, pas toi ?
-Si, c'est y'a longtemps, je trouve… Je me demande si elles sont toujours sur le quai ?
-Oui, moi aussi. Elles sont restées longtemps, debout, le bras levé vers notre bateau. Elle m'a dit qu'elle m'aimait. Je me souviens avoir touché ses seins dorés, chauds et si ronds. Elle me manque…
- Moi aussi. Le soleil parfois me fait penser à sa blondeur et la mer à sa bouche. J'y plongerai…
- Mais, il ne faut pas. Ce ne sera plus long. On a fait le plus gros… »

Oui, on avait fait le plus gros du voyage. Chaque océan, chaque mer traversés nous avait dévoilé des trésors, des paysages beaux et inoubliables.
Le froid nous a mordu la peau. Je me souviens nous être mis nu dans la nuit de la mer du Nord. Le froid nous mordait la peau, nous piquait et nous hérissait le poil. Nous étions fous mais la liberté était plus vraie comme ça. On existait tellement dans cette meurtrissure du froid ! La chaleur nous a entouré. Je me souviens :
« - Tu te souviens quand tu as eu si chaud que tu as sauté dans l'eau. Tu as eu une crampe. J'ai eu peur !
- Oui, tu m'as sauvé… Ta main s'est agrippée à mon bras. Oui, je me souviens de tout… »

Aujourd'hui, on parle comme les autres jours des même choses. Tu te souviens de ça ou de ça… On pourrait penser que c'était il y a 20 ou 30 ans. Mais non ! C'était il y a 2,3, peut-être 4 mois… La mer nous bouffe ! Elle mange nos vies et on devient de plus en plus vieux.

Je le regarde et je vois ses tempes grisonnantes. Il avait les cheveux si noirs, avant. Ses yeux se levant vers moi me renvoient le même reflet. J'ai changé. J'ai vieilli… C'est bête à dire mais il me semble voir dans ses yeux le même sentiment qui m'envahis souvent aussi : le regret… Nous regrettons amèrement cette décision, ce coup de tête qui nous a fait prendre la mer, la faucheuse en avant, figure de prou invisible mais fatale.

Il me regarde, je lève les yeux vers lui. Quelle lueur ! Il me déteste. Il ne supporte plus ma vue. Il hurle à la mer, à moi :
« - J'en ai marre ! Marre de ce rafiot qui prend l'eau, qui pue la moule et le poisson pourri. Marre de cette barbe qui pousse et qui émousse mon rasoir. Marre du chaud, du froid, de l'air qui nous bouffe le temps… »
Je le regarde intensément, hausse les épaules et détourne les yeux. Autour de l'eau, un ciel de plomb, gris comme la flotte.
Je gerbe par-dessus bord…

*
* *

C'est la nuit. Il fait froid et l'humidité recouvre nos épaules engourdies. On ne dort pas. On se regarde. On a plus envie de lire, plus envie de rêver, plus envie de parler, chier, boire ou manger. Le même regard nous transperce l'un et l'autre. On se déteste, je crois…

Qui parlera le premier ? Qui brisera la pesanteur, la ouateur de cette haine ? Qui se souviendra le premier d'un moment qui changera l'électricité latente de l'air en une douce brise rassurante ? Il reste suspendu à mes yeux, hagard et gris. Je ne dirai rien ! Je n'ai surtout pas envie de bouger ou de briser cette haine. Elle nous occupe un peu, au moins !

Il avance sa main vers la caisse à outils, juste derrière lui et prend une foreuse manuelle, vieillie, rouillée et fragilisée par le sel. Je ne fais rien. Je ne bouge pas. Je n'ai pas peur… Je pense aux seins ronds de sa femme, à la blondeur de la mienne. Et pendant qu'il enfonce la foreuse dans la coque du bateau et qu'il tourne encore et encore, je brise le silence :
« -Je me souviens… »
Mais l'eau commence à pénétrer dans le bateau et touche mes pieds. Elle me coupe la parole. Je lui souris…
De ses yeux gris perlent quelques cristaux salins.
« - Non, il ne faut pas… On va se noyer… », lui dis-je.
Il se met à rire. L'eau monte vite. Elle atteint les cuisses maintenant. Le bateau sombre et on part avec. Du froid partout… On est endolori, les muscles paralysés.


*
* *

Les sinusoïdes s'aplatissent. En même temps… Les médecins en sont étonnés. Personne ne s'y attendait. C'est comme s'ils s'étaient mis d'accord. Les sinusoïdes sont plates. Le bip résonne. Les femmes restées là pleurent dans les bras l'une de l'autre. Que peuvent-elles faire d'autre à part se souvenir, maintenant ?

Fin

Mylène Rossez

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