L'homme le plus gros du monde
De Mylène Rossez



Elle va chez lui assez souvent. Sa maman lui a appris à être une gentille petite fille bien polie. Ce n’est pas qu’elle aime bien aller dans sa vieille baraque, non, pas du tout, quoiqu’elle y trouve une certaine quiétude. Mais, elle veut qu’on dise à sa mère qu’elle est une merveilleuse petite fille serviable, faute de mieux. Et puis, chez lui, elle est vraiment au calme. Elle n’a pas à supporter les railleries des autres, comme chaque jour à l’école.
On ne peut pas dire qu’elle est laide mais juste que son visage est souillé. Sa joue droite est lisse, rouge écarlate et elle sent souvent le regard des gens se poser à cet endroit, rendant la cicatrice plus rouge encore. Elle sait que cette blessure est due à une brûlure mais, elle a fini par oublier ce qui l’a ainsi marqué au fer rouge, à vie. Elle n’en veut à personne mais elle ne peut quand même pas aimer le reflet terrible que lui renvois les miroirs.
La cicatrice donne à sa bouche un rictus figé qui ressemble à un sourire narquois, et beaucoup de personne croient même qu’il évoque l’insouciance de cette enfant pourtant défigurée.
Elle va à l’école chaque matin, en traînant les pieds avec son rictus éternel. Elle prend son temps sur la route pour savourer ses derniers moments de répits ; juste avant d’avoir à affronter les quolibets des autres enfants cruels. En chemin, elle cherche désespérément son reflet détesté dans les vitres teintées des voitures garées. Elle s’exhibe et le laisse accrocher le plus longtemps possible sur la vitre, accentuant le rictus figé en une grimace de dégoût et de haine.
Au bout de la rue, il y a l’école ; les milliers de paires d’yeux impudiques et misérables. Elle entre toujours la dernière, la tête baissée vers le sol et sa solitude appuyant lourdement sur ses épaules déjà voûtées.
Elle fuit la foule mais, aller chez cet homme ne la gêne pas. Sa maman lui demande souvent de lui apporter telles ou telles choses, de la nourriture surtout car il est incapable de se faire à manger lui-même. De toute façon, il n’est plus capable de grand chose. Alors, docile et bien élevée, elle lui apporte les petits plats de sa mère et lui tient un peu compagnie.
Lui, il ne la regarde jamais. Sa face souillée n’est pas importante et elle se demande même s’il voit vraiment clair. Il parle rarement car sa voix est bloquée dans sa gorge tuméfiée et elle apprécie son silence, sa présence ténue et légère. Pourtant, son corps prend de la place… C’est un homme sans âge, immense tas de graisse immuable fixé à jamais dans son canapé qui ploie chaque jour un peu plus sous lui. C’est peut-être à cause de son poids hors norme qu’il ne dit rien sur sa cicatrice. Après tout, ils font tous les deux partis des exclus, des phénomènes. Ils sont sûrement les plus aptes à se voir et à supporter leur image respective, non plus honteuse mais normalisée.
Ce gros bonhomme ne peut plus bouger et elle sort la clef de sa porte d’entrée pour pénétrer dans sa maison qui n’est plus entretenue maintenant. Elle cache la clef sous son pull, près de ses seins naissants comme un secret beau et intransmissible, comme si elle ouvrait la porte d'un paradis.
Ce paradis a quand même bien triste allure. C’est d’abord l’odeur tenace qui la frappe de plein fouet et elle est à chaque fois étonnée en la recevant violemment dans les narines, harcelante. La maison pue la vieillesse, l’urine, la sueur, la mort même. Elle avance dans le couloir, fébrile, s’attendant toujours à le trouver mort, en voie de décomposition. Mais quand elle arrive dans le salon obscur, il est là seul et immobile, étalé sur son divan. La télévision fonctionne éternellement, toujours sur la même chaîne, figée elle aussi dans le temps. Il avale les émissions, les publicités, les niaiseries en même temps que des tonnes de gâteaux secs qui ont un goût fade dans la bouche.
Elle escalade les déchets accumulés : boîtes de gâteaux, bouteilles vides ou remplies de sa pisse, sachets pleins d’excréments divers. Elle ramasse les ordures, les jette sans un mot et elle s’assoie face à lui sur le fauteuil. Elle le regarde toujours droit dans les yeux, son visage détruit tendu en avant, provocante. Et lui, il fixe la télévision de ses yeux renfoncés et presque cachés par les bouffissures de sa peau.
Lui aussi est écarlate et même dans le noir, sa rougeur est perceptible. Son visage est gonflé, bien rond comme une lune toute rouge et humide. Il sue toujours à grosses gouttes, même en plein hiver. Elle se dit souvent que le canapé doit être tout mouillé sous lui.
Son corps est informe. C’est un mont, un tas graisseux et gélatineux. Ses mains bouffies se perdent au bout de ses bras courts et énormes. Son ventre s’étale autour de lui et semble même dépasser par endroit du divan.
Elle plante ses grands yeux sur la chair flasque, sa cicatrice devenant de plus en plus écarlate. Elle se saoule de ce corps ventripotent et gras, espérant provoquer en lui une étincelle de vie, de colère. Mais, il reste stoïque et muet.
Elle ne parle pas non plus et se sent bien, loin des autres criards et moqueurs, offrant sa balafre à ses petits yeux étouffés et porcins.
Elle ne le voit jamais bouger et le compare volontiers à une grosse limace. Après l’avoir regardé pendant longtemps, elle s’impatiente toujours de tant de silence. Après tout, c’est encore une enfant et elle a besoin de se dépenser, de crier, de parler. Il finit immanquablement par l’ennuyer, l’écœurer même. Alors, elle se lève du fauteuil et sort comme elle est venue, silencieuse et défigurée, avec le lourd sac poubelle remplis de sa merde sous le bras. Mais, mû par un inexplicable appétit, elle revient se rassasier de son image libidineuse le lendemain.
Ce lendemain-là est un jour ensoleillé et chaud. Elle n’aime pas ces journées de chaleur subite qui mouillent de sueur les regards, même les plus ternes. Ces jours-là rendent sa cicatrice encore plus lisse et écarlate, renvoyant aux enfants aux regards mouillés leur caricature, les rendant encore plus méchants. Elle se dépêche de rentrer chez elle et sort avec délice la clef de la maison de l’homme le plus gros du monde. Elle veut s’y protéger, fondre son regard dans la masse molle et tremblante de ce simulacre d'être humain.
Elle s’assoit face à lui, le regarde longuement puis, pour la première fois, elle a envie de vomir. Du petit trou creusé dans son quadruple menton et qui lui sert de bouche, sort un morceau de gâteau mâchouillé, vomissure jaunâtre et répugnante. Le haut de cœur est visible et l’homme tourne lentement son visage vers elle, l’aspergeant de haine.
Incroyablement, il se met à bouger. Elle est pétrifiée. Jamais elle n’a pu imaginer que ce tas fait de graisse est encore capable de se mouvoir. Il se traîne, et soufflant comme un phoque, parvient à se hisser sur le bord du divan. Il tend son bras court et massif vers elle et tire brusquement sur sa jambe. Elle tombe du fauteuil et se retrouve allongée par terre. Le gros se laisse glisser sur le sol et sans se retenir, vient écraser son corps massif sur celui de la petite fille. Il plante ses yeux minuscules et perdus dans ses joues dans ceux encore vifs mais terrifiés de la fillette. Elle est pâle, sa cicatrice est la seule tâche rouge de son visage épouvanté.
Les mains dodues cherchent la braguette du pantalon large et sale. Mais, il est impuissant. Il sue de plus en plus, mouillant le pull et la peau chétive de la petite fille. Il est tellement gras qu’il s’enfonce sur elle, lui envoyant son haleine fétide en pleine face. Le souffle de plus en plus court, il affale ses 150 kilos sur son petit corps maigre et elle se sent étouffer.
C’est à ce moment là qu’il décide de mourir tandis que la télévision diffuse inlassablement ses images surfaites. Elle comprend alors qu’elle est seule dans cette baraque avec la mort l’écrasant plus encore que la solitude. Elle essai de le soulever, en vain…
Elle est écrasée, tentant inutilement de se libérer de ce carcan trop lourd encore chaud et humide. Elle perd ses forces, manque d’air. Elle avale l’oxygène goulûment mais ses poumons étant trop compressés, elle prend des bouffées de plus en plus réduites.
Puis, le poids est trop important et les poumons se bloquent. Le cœur explose dans sa poitrine, faisant perler une fine gouttelette écarlate de sa narine droite, tout près de son rictus figé dans l’éternité.

Fin

Mylène Rossez

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