Papier glacé
De Mylène Rossez


Ce soir, j’avais décidé de sortir, de quitter les recoins sombres de mon appartement. Je voulais rencontrer des gens, pourquoi pas une fille avec qui je passerai la nuit. Mais souvent, ces filles-là, les filles des bars ne sont rien que des visages sans lendemain, des corps usés par des mains d’ivrognes.
La solitude me glaçait trop le sang pour que je reste une nuit de plus, ici, dans ce lieu trop exigu même pour un homme seul. Je sortis de l’immeuble et j’avançais sans but véritable. Je cherchais un endroit plaisant, rempli de musique et de visages inconnus mais rouges du plaisir de la fête.
Je voulais pour une fois, ce soir, me fondre dans cette foule hétéroclite et bariolée ; m’oublier un instant. Je pensais souvent à de jolies mains me caressant le corps et réchauffant mon cœur glacé au fourneau de la cuisine de son âme. Je voulais égarer mes sens dans des parfums envoûtants d’odalisques. C’est dans cet unique but que j’entrais dans ce café d’où un ivrogne sortait et vomissait ses tripes sur le trottoir. La musique tambourinait et les verres s’entrechoquaient. C’était là tout ce que je voulais voir et j’avançais parmi ces gens heureux vers une table vierge de cadavres de bouteilles et épargnée par les cendres et les mégots de cigarettes. Je m’assis, seul homme encore sain et je regardais, ébahi, le spectacle se déroulant devant moi. Entre les jeux de séduction, les jeux de hasard, les jeux langoureux et sensuels, je perdis l’esprit un instant.
Ma rêverie fut interrompue par une serveuse à qui je demandais un whisky coca. Cette serveuse au teint pâle avait d’immenses cernes et tout son corps criait la lassitude. Elle, elle recherchait cette solitude, ce silence que je voulais, moi, abandonner. J’aurai voulu lui parler mais je savais qu’elle n’avait rien à m’apporter, moi qui connaissais si bien ce à quoi elle aspirait. Je la laissais fuir avec ma commande et elle revint bientôt encore plus lasse, après avoir chassé cette main insolente qui s’était perdue sur ces fesses.
-« Merci », lui dis-je quand elle déposa le verre. Elle me regarda intensément, comme si j’étais un martien. Mais, je sortis mon argent, la payais tout de suite pour ne pas qu’elle revienne vers moi.
Les autres gens me semblèrent alors bien futiles et le vide de ma démarche m’apparut. Qu’est-ce que je faisais ici ? Je me suis fondu dans cette masse informe pour me rendre compte que je suis on ne peut plus seul, buvant un verre, assis à une table vide et propre. Je m’apprêtais à quitter ce bar, ce cloaque quand elle entra. Mes yeux, pourtant habitués à voir tant de choses se fixèrent béatement. Plus rien ne comptait que cette femme, reine du royaume de mes rêves…
Elle était belle, d’une beauté outrageante. Son corps parfait se reflétait dans tous les regards. Autour de moi, pendant un bref instant, je sentis le silence devenir tangible et tous les yeux se braquèrent sur elle. Ses cheveux pleuvaient dans son cou, cascade d’insatiables plaisirs et de senteurs inconnues.
Ses lèvres charmantes, à la courbe sensuelle, appelaient le désir. Je restais assis, heureux d’être là en cet instant de douce rêverie.
Puis, elle avança. Les regards se portaient encore sur elle et formaient le tapis rouge imaginaire de son avancée dans cet antre. Que faisait-elle ici ? Elle, si belle… C’était impensable !
Elle était vêtue d’une robe magique, indescriptible et elle semblait glisser au travers des gens, fantôme de mes fantasmes. Elle se trouva un coin tranquille sur le comptoir. Curieusement, personne n’osait s’approcher d’elle. Elle restait seule, accoudée, intouchable, insaisissable. Je ne pouvais détacher mes yeux de cette splendide créature et je voulais déposer mes armes à ses pieds. Je n’avais pas grand chose à lui offrir mais je voulais croire qu’elle puisse devenir celle qui m’apporterait la volupté.
Elle était belle. Belle à en mourir, enfin. Je connaissais ma mort en cet instant.
Je voulais saisir son regard pour qu’elle sache au moins que j’existais, que j’étais là. Elle fixait un point devant elle, loin. Et c’est alors que sa solitude, sa détresse me heurtèrent de plein fouet. Ses yeux étaient ternes, vides de toute expression. Elle avait ce regard flou qui accompagne les désirs de mort, les désirs de départ. Vaincu, je perdis espoir…
Je ne pouvais croire en la tristesse d’une telle beauté. Ce genre de fille n’existe pas ou alors elles ont le physique du bonheur et tout, oui tout, doit normalement leur sourire. Elle ne pouvait pas être réelle, devant moi ; parfaite et si triste. On ne voit ces filles que dans les magazines, c’est sûr !
Elle quitta le comptoir et avança, ou plutôt glissa, vers la piste de danse. Elle se mit à bouger son corps avec sensualité, maîtresse du désir qu’elle dégageait et envoyant en pleine face son charisme éprouvant. J’étais exténué à force de la regarder. J’usais mon regard sur les moindres recoins de sa peau. Je remarquais alors cette blancheur inhumaine, cette absence de défaut, même minime. Pas un grain de beauté, pas une tâche quelconque de naissance. Elle laissait entrevoir un bras, des jambes, un dos laiteux et aride d’imperfections charmantes.
Brusquement, elle s’arrêta de danser. Les regards des autres se posaient par instant sur elle et elle semblait ne pas les remarquer. Elle n’apparaissait nullement fière de son effet. Elle retourna au bar et sorti une montre de son sac. Je regardais alors la mienne et je m’aperçu qu’il était 4h30 du matin et qu’elle était rentrée dans le bar depuis déjà 3h00. Durant ces 3h00, je l’avais observé, dévoré des yeux, en vain.
Elle sortit du bar et je lui emboîtais le pas. Je voulais savoir où elle vivait, m’approprier un soupçon de son intimité. Elle avançait dans la rue, silencieuse et blanche. Je ne voyais qu’elle. Ses pas glissaient sur le sol, gracieusement. Je savais que je la désirais follement, que mes mains voulaient saisir son corps pur et angélique. Pourtant, quelque chose d’inexplicable me retenait, m’empêchait de lui parler. Elle semblait comme protégée par une bulle invisible mais à la paroi si froide que toute tentative d’approche restait bloquée, gelée.
Elle tourna dans une minuscule rue sombre. Je la suivais à une distance respectueuse. Quand je parvins dans la rue, celle-ci était vide. Elle avait brusquement disparu. Je ne pouvais croire qu’elle vécut dans un tel taudis. Les portes étaient sales, rongées ; les poubelles renversées et l’impasse empestait l’urine. Une telle fille ne pouvait vivre là… Et pourtant, je la cherchais encore des yeux. Je scrutais l’obscurité. Mon regard se posa sur quelque chose par terre. Je me baissais et ramassais un magazine, jeté là parmi les ordures.
Elle était là, gravure de mode parfaite vêtue de sa robe indescriptible et entourée d’un halo blanc laissant sa peau si lisse et belle. Elle était mon fantasme, la photographie du temps suspendu qui voulait, l’espace d’une nuit, ressentir autre chose que la solitude et la froideur du papier glacé.
Je l’emmenais avec moi. Cette nuit fut la plus belle de toute ma vie.
Fin

Mylène Rossez

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