Ophélie
De Mylène Rossez



Les souvenirs étaient lourds… Des montagnes qui perçaient le ciel trop chargé, ennuagé. Les souvenirs s'étiraient ensuite et tombaient dans une eau saumâtre, l'eau de l'oubli…
Elle était perplexe. Elle faisait des grimaces dans le miroir. Sans savoir pourquoi, elle attendait vainement. La mort ne la surprenait jamais. De toute façon, quoi de plus beau qu'elle ! La mort avait les hanches solides, raides. Elle sentait le soufre, quoi de plus banal. Son visage était indistinct, creusé et vide de toute expression. La mort avait des mains fluettes, rêches mais elles avaient la force de dix hommes réunis. La mort ne lui faisait pas peur. Elle venait toujours lui effleurer le corps par erreur. Une mort comme ça est incroyablement belle en soit. C'est la mort rêvée…
Elle était perplexe, elle faisait des grimaces dans le miroir. Elle s'étirait, longue. Ses bras mesuraient des mètres et ils atteignaient son visage. Elle avait les yeux ouverts, comme toujours. Elle avait le nez droit, raide. Un nez posé dans la richesse de son visage. Elle s'étirait, longue et sa nudité, jetée à la face du monde s'auréolait d'un nimbe blanc. Elle était triste aussi… Elle était belle, enfin. Elle souriait en voyant la douleur arriver, précéder la mort. La douleur était tenace et lui rappelait qu'elle était vivante encore. Elle savait qu'elle finirait les yeux écarquillés, à faire peur au malheureux passant qui, par mégarde ou malchance, allait la ramasser. Elle serait allongée dans l'eau, sur le dos, flottante. Ophélie dérivante, nénuphar humain.
Elle aurait toujours cette féminité, cette poussière de féminité qui planerait au-dessus de son cadavre. Elle serait allongée dans l'eau, sur le dos. Les yeux ouverts fixes et calmes. En phase avec la mort même.
Celui qui la retrouvera sera un homme, il ne peut en être autrement. Celui qui la retrouvera tombera amoureux d'elle, de la mort même. Il ne peut en être autrement. Ce ne sera pas une mascarade conjugale. Ce ne sera pas un vol d'oiseaux noirs, ni un vent violent mais frivole qui soulèverait les jupes, qui caresserait les jambes et les fesses. Ce ne sera pas une mascarade conjugale subie de plein fouet.
L'homme sera tétanisé par la peur d'abord, puis, obnubilé, il ira la repêcher.

-« O Ophélie, mon Ophélie ! Que tes cheveux caressent l'onde toute ta mort ! Que tes yeux écarquillés et vitreux ne soient plus que l'ombre de moi-même ! O Ophélie, mon Ophélie ! J'irai par delà ces eaux pluvieuses et je t'arracherai aux algues jalouses de ta beauté. »

L'homme clamera sa beauté comme une âme en peine. Il s'inventera un radeau sur lequel il suivra l'évolution de son corps.
Elle était perplexe. Elle constatait que la mort lui allait bien. Elle s'était laissée happer bien inconsciemment et la voilà entourée d'eau, la peau devenue éponge, la mort la poursuivant de plus belle pour être sûre qu'elle ne remonte pas. Elle souriait pourtant délicatement en observant les nuages, le ciel changeant et les arbres qui défilaient sur la berge. Elle était perplexe de constater que ça y était : elle était morte, elle était noyée et que tout allait immanquablement se passer comme elle l'avait prévue.
L'onde caressait son corps gelé, la fraîcheur raidissait encore plus ses membres cadavériques. Elle glissait sur cette eau verte, vaseuse et elle avançait droit vers l'homme destiné.

-« O Ophélie, mon Ophélie ! Que tes yeux vitreux et vides me rapprochent de toi ! Mon amour brille et tes cheveux ondulants, fins au milieu des algues font frissonner mes bras. »

Elle était perplexe, elle faisait des grimaces dans son reflet. Elle s'était penchée de plus en plus pour voir de mieux en mieux la fraîcheur de son teint, la pâleur de ses joues. La mort était arrivée par derrière comme une traîtresse infâme. Elle avait laissé glisser ses mains solides sur la peau dorée et la force de ses doigts avait fait le reste. L'odeur de soufre, insupportable, avait envahi le lieu quelques instants. Elle était perplexe de constater qu'elle était tombée dans l'eau. Elle qui n'avait pas peur de la mort… elle était tombée, elle s'était noyée aussitôt. Même pas l'ombre d'une résistance. Et maintenant, elle suivait la courant, ondulante, ondoyante. Elle se dirigeait vers les lumières de la ville, la tête la première vers l'homme destiné à la repêcher.
Sa peau commençait à se gorger d'eau. Sa peau commençait à blanchir et se déformer. Ses yeux restaient fixes, beaux à eux seuls, fascinants à force d'immobilité. Parfois des cailloux, des branches elles aussi dérivantes, lui attrapaient le pied ou le bras et, jalousement, enserraient son corps. Tous voulaient la garder un moment, tous voulaient caresser sa jeunesse provocante et fixer à jamais dans cette eau éternelle. Puis ses cheveux ondulaient, puis ses mains dérivaient… Et elle arriva. L'homme en fut perplexe. Il faisait des grimaces.

-« O Ophélie, mon Ophélie ! Que l'onde qui chemine entraîne ta beauté, ta jeunesse et que l'amour qui m'anime en ce jour de deuil se conserve dans cette eau forte, à jamais… »

Et, avide de cette femme, étoile humide mais brillante, il se dit qu'il aimerait pour une fois goûter à la mort, à la beauté de la mort qui gonflait si joliment sa peau, qui fixait si joliment ses yeux et qui laissait ses cheveux si librement vivants.

-« O Ophélie, mon Ophélie ! Que l'eau de ton cercueil soit mon absinthe… »

Et il plongea…

Fin

Mylène Rossez

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