Morceaux choisis
De Mylène Rossez



- « Je suis entourée, tu sais. »
Son ton monocorde tranchait avec la folie de nerfs qui l’étreignait.

- « Je suis en train de pourrir. Et il n’y a rien à faire. Je suis malade, vérolée et surtout, surtout…contagieuse. »
Elle éclata de rire, d’un rire hystérique et pointu. Un rire strident tombant dans mes malheureux tympans qui n’avaient rien demandé.

- « Tu me regardes avec tes yeux d’ahuris. Je ne suis pas folle, tu sais. Je vois ce qui se passe, partout… Et les portes qui claquent, hein! Pourquoi ? »
Je sursaute car la porte près de moi claque d’un coup sec, me coupant la respiration. Je la regarde, vraiment ahuri cette fois.

- « Tu vois, me dit-elle, Et regardes bien, écoutes bien maintenant… »

Elle enfonce ses doigts dans sa bouche et ses dents claquent. Et puis, j’entends le craquement des chairs éplorées, des chairs mises à nu, j’entends la douleur retenue, j’entends le sang monter et se répandre dans sa bouche. J’entends son cri étouffé et, triomphante, elle brandit une molaire… Enorme, entartrée, la racine battante. Elle me regarde et ses yeux ne sont que larmes, torrent démentiel de douleur.

Et incroyablement, ma gorge explose et mon corps se met en branle. Je ris jusqu’à me faire mal. Les épaules secouées, authentiquement incontrôlable.


*
* *

Des jambes douces entourant un corps mort
Une bouche avide avalant un sexe inerte
Et des mains baladeuses se perdant sur des fesses impassibles
Alors, un corps malicieux se mettant en branle pour le secouer
Parce que la mort est décidément trop ennuyeuse.


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Bruissement de paupières dans l’écrin pourpre de la vie.
Le cœur est le plus grand bourreau encagoulé qui soit.


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Elle me surveille, tapie derrière les miroirs sans teint de l’appartement… Et pendant ce temps, je caresse la peau douce de la vie, succombant trop facilement aux plaisirs interdits et je sais qu’elle pleure…
Elle est jalouse et elle m’aime. Et moi, je subis son Amour comme d’autre la maladie, résigné et impuissant…


*
* *

Je me souviens de ce temps ancien où je passais mes après-midi nue, dans un lit de rien. Un lit de planche avec un matelas en mousse posé dessus. Il était allongé près de moi, nu aussi, avec un désir qui nous bouffait le ventre. On faisait l’amour plusieurs fois, assoiffés de l’acte. Deux corps violemment projetés vers ce matelas fin et mou. La musique défilait, accompagnait les soubresauts des corps et rentrait dans la tête. Elle aurait toujours l’odeur de ces ébats. Elle aurait toujours la chaleur, la moiteur de ces après-midi.

Je me souviens de la musique de nuit. Je me souviens des trottoirs. Je me souviens du froid et du noir. Et mon chien qui tirait sur sa laisse pour pisser. Et mes pieds qui claquaient sur l’asphalte, dans le clair-obscur des rues presque sordides. Je me souviens que c’était l’hiver tout le temps ou presque. Je me souviens avoir vu la nuit tomber de plus en plus tôt.
Et ma violence… Dehors, je ne voulais pas y mettre les pieds parce que la nuit était parfois sinistre, pluvieuse… La nuit rentrait dans mes os (liquéfié pas l’alcool). La nuit me faisait tourner la tête comme une bête affolée, armée que de mon chien et de ma hargne, quand même.

Je me souviens du temps ancien de la tristesse. Du temps ancien de la fatigue. Je me souviens de tout parce que je suis si jeune encore. Mais bientôt, je ne me souviendrais que de bribes, de morceaux choisis.

Et je vomis cette époque à venir.
Fin

Mylène Rossez

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