Un monde parfait
De Mylène Rossez



Ce matin, je suis la plus heureuse du monde. De mon monde, dois-je dire… Le soleil est là, le ciel aussi et le sourire se greffe sur mes lèvres et brille et brille…

A côté de moi, mon amoureux ne bouge pas. Il est fatigué car nous avons fait l’amour toute la nuit, enfin presque… Nous nous sommes endormis tout seul, notre corps rassasié de peaux, de caresses, de baisers. J’ai hurlé de plaisir, il a sali nos draps et le sommeil bienfaiteur s’est introduit dans nos corps meurtris, nos esprits surchauffés.

Je me lève, sourire aux lèvres, toujours. Rien ne bouge. Rien n’a changé mais tout est si différent ! C’est le plus beau matin de toute ma vie ! Il est temps de s’habiller et de partir travailler. Ce silence ouaté m’ouvre les oreilles.

Dans la rue, je ne croise personne. Au carrefour, enfin, je constate que tout s’est passé comme prévu. Une voiture est au milieu. A l’intérieur, un seul homme, certainement un chef d’entreprise vu ses vêtements, est assis, immobile. Les mains encore sur le volant. Il a les yeux ouverts, il est pâle mais est assez beau encore. Comme entouré d’un halo de poussière. J’ouvre sa portière et l’embrasse sur la bouche. Il est froid. La mort doit remonter à quelques heures maintenant.

Je regarde autour de moi. Dans les rues, il n’y a pas grand monde. Ce silence nouveau est magnifique et transforme la ville. L’effervescence habituelle s’est tue brusquement. Je tends l’oreille à la recherche d’un son quelconque mais rien ne vient me les chatouiller. Le sourire retend mes lèvres de plus belle. Les voitures sont toutes arrêtées, un seul piéton est allongé à 500 mètres de moi, statue sombre sur l’asphalte humide de soleil.

La mort a dû arriver tôt le matin. Tout le monde dormait encore. Personne n’a rien compris, n’a rien senti. Quelle belle journée! Maintenant, je suis sûre d’avoir le champ libre. Je décide quand même de marcher encore un peu. Pour être sûre du silence, de l’immobilité et surtout, l’oreille tendue, frissonnante, attentive au moindre bruit. Je me balade pendant presque 15 minutes. Toujours aucune trace de vie. Je suis certaine maintenant que je suis toute seule…

Je m’approche de la porte d’entrée d’une maison. Je tourne la poignée. Elle est fermée à clef. Je sonne. Mon corps est secoué par un spasme nerveux. Je sonne à nouveau, toujours rien. Alors, j’appuis sur le bouton 10 fois, 20 fois de suite. Le tintement, assourdit par la porte, me vrille les tympans. Comme c’est le seul bruit du monde, il semble fort. Il prend toute la place. Porte suivante ; même résultat. J’avance dans la rue. Décidément, tous ces gens sont bien prévenants, enfermés ainsi. Il faudra résoudre ce problème plus tard. Le plus urgent est de trouver une porte ouverte. Au bout d’un long moment, enfin, une poignée cède sous ma main. J’entre dans la maison. Elle est sombre, petite et joliment décorée. Je l’aime bien. Les propriétaires doivent être au lit. La mort les a surpris durant leur sommeil.

Je fouille dans les placards de la petite cuisine. J’ai faim, tout à coup. Il n’y a que des biscuits. Par contre, le frigo est plein. Je prends tout ce qui me plait, m’attable et mange à même les plats. J’allume la télévision. Rien que du noir, l’écran est vide. J’hausse les épaules, j’ai déjà oublié que je suis seule au monde. De toute façon, il y a des tas de choses à faire…

Je monte l’escalier. Ils sont au lit. Un homme et une femme d’une quarantaine d’années sont allongés côte à côte. L’homme a la bouche ouverte. J’y mets mon doigt et tapote les dents. Rien ne bouge et ne bougera, je le sais bien. J’ouvre la penderie. Les vêtements semblent tristes, des robes sans forme, aux couleurs fades et à l’odeur d’antimite. Je ferme l’armoire en frissonnant. La consistance de la mort a déjà envahi les placards. Peut-être que leur vie était aussi terne que cette garde-robe d’un autre âge ?

Je décide d’aller ailleurs. J’ai envie de profiter de la richesse du monde, de me vêtir avec les plus beaux vêtements, de manger les meilleures choses du monde, même de dévaliser les magasins et de me laver chez n’importe qui. Et pourquoi pas, conduire la voiture la plus rapide du monde.0

Je sais que je peux entrer dans toutes les maisons. Je peux casser les vitres, arracher les volets et fendre les portes. Personne ne sera là pour m’arrêter, me mettre en prison ou chez les fous.

Je décide d’abord d’aller chez des gens de ma connaissance. Je suis curieuse de voir comment ils vivent. En entrant chez eux, je suis fébrile. Pas habituée à cette liberté nouvelle, je frissonne. Les surprises sont parfois de taille mais, d’autre fois, je regarde et trouve l’endroit inintéressant. Alors, je pars pour mieux y revenir plus tard. Lorsque j’entre pour la première fois dans un magasin, la fébrilité me reprend. J’arrache les vêtements des cintres, je me change sans pudeur. Je me maquille, parfume, restaure en adorant cette défunte société de consommation.

Au bout d’un moment cependant, après avoir dormi dans les lits les plus confortables, après avoir pris des bains dans toutes les baignoires, je décide de partir de ce secteur que je commence à un peu trop bien connaître. J’ai toujours eu envie de voyager. Alors, je prends une voiture, n’importe laquelle et je me mets à rouler, à rouler. Je m’arrête dès que l’envie m’en prend ou que la curiosité se fait trop sentir. Je vois des paysages magnifiques, je visite des lieux incroyables. Le monde en est gorgé… Je désire en voir bien plus encore. Et toujours ce silence autour de moi… Ce silence latent, plus que jamais ouaté, plus que jamais désiré et qui m’accompagne dans mes découvertes.

Mais, au bout d’un moment, un désagrément se fait sentir. Je m’en rends compte un matin de pluie. Une odeur aqueuse, douceâtre, écœurante à force d’être là pénètre mes narines. Je mets du parfum partout sur mon passage mais l’odeur s’incruste dans mes pores, me bouffe le cerveau. Pour la première fois depuis quelques temps, le sourire figé sur mon visage se transforme. Un rictus dur et douloureux crispe ma mâchoire. On ne peut donc jamais être tranquille dans le monde ! J’ai toujours su que cela arriverait mais pas si vite, j’ai encore tant de choses à voir et à faire.

Les morts. Ah, les morts ! Je les ai oubliés, je ne les voyais pas. Alors quand la décomposition les a frappés, je ne m’en suis pas rendue compte. Pourtant, quand je les regarde, je vois la nette différence. La peau a prit une teinte indéfinissable, entre le violet, le bleu et le noir. Les yeux sont creusés dans les orbites renfoncées. Les lèvres minces sont ou le trou béant d’une bouche aux dents énormes, ou deux fines lignes blêmes qui traversent un visage de bois. Les mains, les bras, les jambes sont minces, frêles. Je frissonne en voyant les corps grouiller d’immondes vers blancs, visqueux qui revivent de la mort, se saoulent d’elle. Les morts redeviennent vivants. Je tends l’oreille et j’entends les larves, les vers se tordre sur cette viande avariée. Mon silence se brise d’un coup ! Mon monde est envahit par la vermine.

Où que j’aille, l’odeur me suit, tenace. Les corps entreposés pourrissent à vue d’œil. Les entrailles fument au soleil et les vers s’en nourrissent à leur aise. Il faut que je parte, que j’aille le plus loin possible. Je ne supporte plus du tout cette odeur, cette vie qui, irrémédiablement, reprend le dessus. Alors, je monte sur l’endroit le plus haut trouvé à proximité. Autour de moi s’étale un paysage de désolation. Les cadavres grouillants semblent fixer leurs orbites brillantes de larves sur moi. Leurs lèvres dévorées forment un horrible rictus. Ils se foutent de moi !

Tout avait pourtant si bien commencé. Il ne me reste alors qu’une chose à faire. Je ferme les yeux et pense à mon amoureux resté sur notre lit. Il doit être tout bleu lui aussi. Je me pince le nez, avance un pied dans le vide… Je plonge.

Quand j’ouvre les yeux, le sol arrive. L’asphalte humide de pluie ou de soleil, je ne sais plus très bien, s’apprête à m’avaler. Un cadavre, en bas, les restes d’un homme qui a dû être beau avant, me réceptionne entre ses bras. C’est mou, poisseux… Je ferme les yeux avec, pour dernière vision, pour dernière sensation, mon corps jeune et frais s’enfonçant dans la carcasse d’un irréel bellâtre pourrissant.
Fin

Mylène Rossez

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