Le grand nettoyage
De Mylène Rossez


J’ai mon gros ventre qui sort de moi, qui fait des plis. Je suis allongée sur un lit déjà tout suintant de fluides divers : ma sueur, mes larmes, ma pisse, ma bave.

Et je végète là, faute de mieux. Comme un porc qui se roule dans la fange, je me roule là. Dans ces draps de plus rien, que je n’ai pas changé depuis des mois, depuis que tu es parti, en fait. Je n’ai pas quitté le lit, d’ailleurs. Et aujourd’hui, le lit a perdu la senteur de nos deux corps mêlés. Le lit ne retient plus que ma substance dégoûtante. Le lit est mon cercueil, les draps sont des linceuls et je suis si pâle.

Je me souviens quand tu étais là, encore. Je me souviens de mes pleurs déjà. De mes soirées de déprime, violentes et intempestives. Et voilà où j’en suis aujourd’hui. Je ne peux plus m’en mordre les doigts, c’est déjà tellement fait qu’il ne me reste plus rien à part des lambeaux de chairs putréfiées. J’ai tout mangé, faute d’autre chose. J’attaque les mollets avant qu’ils ne soient trop chétifs. Ma gorge est tuméfiée à force de manger ma propre chair, ça m’étonne d’ailleurs. Je ne pensais pas.

J’écrase mes seins sur les draps collants. Je regarde et je vois la désolation même. Ils sont si petits, si durs contre la crasse que j’ai envie de sourire. Je vois la crasse. Je vois mes côtes et malgré tout, les plis de mon ventre, de mon ventre lourd d’alcool et de toi aussi. Comme si l’acte sexuel accompli avant ton départ m’avait transmis cette fin en soi ! Cette grosseur qui arrive, qui me métamorphose, qui me rend malade. Indigeste, enfin. Un dernier acte avant de partir qui plisse mon ventre tendu comme un ballon de baudruche mal gonflé. Et mon corps se transforme sur ce lit, ce dernier lit d’où la vie sortira immanquablement.

Le moment venu je me lèverai alors, la tête haute en portant mon entraille à bout de bras pour que tu la vois une fois au moins. Je changerai les draps et je lui laisserai ce lit, son berceau.

Je regarde mon corps maigre, immobile. Je frémis.
Je regarde mon ventre rond, battant. Je prends peur.

Je nous nourris de moi. Je nous entretiens de mes propres chairs. Et toi, tu es loin déjà. Tu dors dans des draps propres, tu manges des steaks, des frites, tu bois du vin pendant que je construis, que je mets en forme avec résignation.

Il y a du sang sur les draps. Et je sais que bientôt la naissance en ajoutera. Et je sais que je baignerai dans les fluides maternels qui me feront allaiter, me feront bercer, caresser, langer. Mes baisers ne seront plus des couteaux, mes yeux ne seront plus des sécateurs. Je serai alors la mère de cette entraille palpitante ; de ce que tu auras daigné me laisser. Cette entraille palpitante en lieu et place de toi…

Mon ventre plissé devient rigide. Impossible de l’oublier, de faire sans lui. Il me décolle chaque jour un peu plus de mes draps sales. Je prends de l’altitude par lui. Je gonfle, je durcis, j’ai de plus en plus froid. Je sens qu’à force de gonfler comme ça, il s’apprête à éjecter son noyau. Je sais déjà à quel point ça fait mal…

Et si je pleure c’est parce que je sais vraiment bien à quel point ça fait mal. Mon ventre se contracte au rythme de l’impatience de l’entraille. Mon ventre crie : « Du balai, assez traîné ! » Et il a raison ! Je ne peux que l’approuver, lui donner raison.

Mon ventre est un tambour avec la peau tendue qui résonne d’autant mieux. Mon ventre est un tambour dont la peau vibre comme un bruissement de cœur : baboum, baboum, baboum. Doucement, régulièrement. Et bientôt l’entraille bousculera tout à l’intérieur. Tout sera si étroit soudain. Et l’entraille tapera du pied, tentera de percer la peau du tambour pour trouver l’issue.

Des douleurs disparates montent. Des douleurs de précipitations, d’empressement. Voilà une entraille bien active, me dis-je en souriant.

Je me retourne lourdement. Mon ventre fait comme un obus, veut transpercer le plafond. Pour mettre l’entraille dehors, dans la rue déjà. Je pousse mon ventre. Mon ventre se vide. Le tambour sonne, la peau se plisse. Il y a du sang sur les draps, chaud, collant. Et l’entraille entre mes jambes, sanguinolente pleure tout son saoul car elle veut des draps propres.

Je prends mon entraille dans mes bras, je me lève et je m’active. On dirait qu’elle sourit alors moi aussi.

Fin

Mylène Rossez

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