Histoire de vampire
de Michel Courseaux



La vie souvent, nous fait rencontrer des gens bien ordinaires, des gens pour qui le quotidien est seule source d'intérêt. Mais parfois, aussi, elle nous joue des facéties, et par des façons détournées, elle nous conduit sur ces sentiers que l'on nomme HASARD ou FATALITE.. .

Lisez donc cette nouvelle et vous y réfléchirez en deux fois avant de vous engager dans une relation que vous pensez… ordinaire.

C'était tout juste après la guerre, Paris avait retrouvé sa joie de vivre et son insouciance après plus de cinq de privations.

Dans le cimetière du PERE LACHAISE, on enterrait Georges FRUCHART, un imprimeur connu pour ses sympathies envers la résistance. Tous ses amis étaient là, des compagnons du maquis, des anciens clients, et le peu de famille qui lui restait du coté de sa femme.
Rien de plus banal qu'un enterrement diriez vous, pourtant, le doute planait au dessus du tombeau du feu Georges.
La raison de sa mort était un mystère que personne ne put expliquer. Voilà encore six mois il était en pleine santé, des projets plein la tête, il voulait agrandir son entreprise et profiter de la vie par ces temps de paix retrouvée.
Mais une maladie mystérieuse mit un frein à son enthousiasme, de jour en jour il sentait son corps se vider de sa vitalité, son esprit pompé par un mal intérieur. il dépérit jusqu'à devenir un véritable squelette.
Un matin, sa femme le trouva mort dans son lit raide, livide, les yeux exorbités.

L'office religieux était terminé. Seuls, la famille et quelques fidèles voulaient rendre un dernier adieu au défunt. Ils se pressaient au bord de la fosse tandis que les pompes funèbres accomplissaient leur triste besogne.
Juste derrière eux, RENE BART, un ancien de la résistance, se recueillait en observant un espace de discrétion quand une voix nasillarde près de lui l'interpella :

- Quelle triste fin il aura eue ce pauvre Georges.

BART se tourna sur sa droite et vit un petit homme sec et barbu portant un petit chapeau de feutre rabougri bien vissé sur la tête

- Vous un êtes membre de la famille ? lui demanda BART

- Non pas du tout. Je suis horloger, je tiens une boutique dans la rue Mouffetard, GEORGES était un grand collectionneur d'horloges anciennes, un jour il m'a ramené une vieille comtoise en réparation et nous avons tout de suite sympathisés.

- Et vous ? vous êtes… un parent ? coupa le petit homme.

- Non plus, j'ai connu Georges en 43 nous avons fait de la résistance ensemble, il a beaucoup aidé en faisant imprimer notre propagande. La vie n'est pas juste voyez vous, elle fait disparaître des gens remarquables, alors qu'il y a des milliers de salauds qui vivent encore dans ce pays.

- Je suis d'accord avec vous Monsieur. Plait à Dieu de rappeler en son sein ses plus fidèles serviteurs.

Répondit l'homme en observant les employés des pompes funèbres occupés à combler le vide qui sépare la lumière des ténèbres.

- Cet endroit est l'endroit idéal pour un repos éternel ne pensez vous pas ? cette sérénité à l'ombre des platanes…
Mais je vous ennuie peut-être avec mon propos philosophique cher Monsieur ajouta t il

Non non pas du tout répondit BART excusez moi je dois vous laisser dit t il en consultant sa montre.

- Oh ! pardonnez moi dit le petit homme soudainement, je ne me suis pas présenté ARTHUR ZIMMERMANje m'appelle ARTHUR ZIMMERMAN voici ma carte.

Quinze jours plus tard , BART se promenait sur les quais de la seine quand il tomba par hasard sur le petit homme occupé à chiner chez un bouquiniste.

- Vous êtes… ? fit il en feignant de chercher dans sa mémoire

- RENE BART

- Oui , oui c'est ça , vous êtes l'ami de ce pauvre Georges dit le petit homme avec un léger accent étranger que BART n'avait pas remarqué lors de la première rencontre.

- Comment allez vous cher ami ? lui demanda ZIMMERMAN en lui donnant une franche poignée de mains.

- Bien merci et vous même ?

Oh , mis à part quelques vieilles douleurs qui se réveillent de temps à autre … je recherche d'anciens ouvrages sur les mécanismes d'horlogerie des cathédrales mais aujourd'hui ne doit pas être mon jour de chance. Mais …dites moi, ce n'est pas le hasard qui vous amène ici …

- C'est à dire que j'allais pour me rendre à un rendez vous d'affaires dans le quartier et comme je pensais être un peu en avance j'en ai profité pour flâner un peu le long des quais.

- Oui oui fit ZIMMERMAN mais vous avez toujours ma carte, passez donc me voir un de ces jours à mon domicile nous pourrons faire plus ample connaissance, et parler de ce pauvre Georges. Que diriez vous de Samedi en huit ?

- Entendu pour samedi, voici mon numéro de téléphone répondit BART

Avant de partir, BART parcouru du regard les œuvres bien disposées sous l'étal, il y avaient là des livres sur la religion, la philosophie, les sciences hindoues et bon nombre de romans classiques.

Le samedi arriva et BART se présenta au domicile de monsieur ZIMMERMAN dans le 15e arrondissement.
L'immeuble était ancien, bâti en pierres de taille ornementé de masques et de frises, un immeuble bourgeois comme il y en a tant dans ce quartier. Il prit un vieil ascenseur à cage qui l'amena devant une porte lourde de bois ciré munie d'une plaque dorée sur laquelle était gravé MONSIEUR ZIMMERMAN horloger. Il actionna un heurtoir.
Quelqu'un traînant les pas se fit entendre et la porte s'ouvrit :
-
- Entrez cher ami entrez donc ! lui dit ZIMMERMAN

L'appartement était cossu et poussiéreux, de vieux meubles de style, de hautes tentures de velours vert alourdissaient les fenêtres, des lustres à pendeloques réfléchissaient la lumière sur les miroirs accrochés aux murs mais étrangement pas une seule horloge .

BART entra en jetant un coup d'yeux de ci de là. Un peu perplexe. Jamais il n'aurait imaginé qu'un petit horloger de la rue Mouffetard puisse vivre dans un pareil endroit.

- Je vous ai fait du thé à la russe j'espère que vous aimez le thé ?

- Oui oui très bien répondit BART en parcourant du regard le mobilier pompeux.

- Passez moi donc votre manteau cher ami lui dit ZIMMERMAN. Celui ci partit le déposer dans une petite armoire qui lui servait de vestiaire.

- Je reviens dans un instant ajouta le petit homme. Asseyez vous donc.

BART assis sur le sofa regardait d'étranges tableaux accrochés sur les murs du salon . ZIMMERMAN réapparut portant de la vaisselle à thé sur un plateau d'argent.

- Ah ! dit il , je vois que vous vous intéressez à ma peinture. Je passe une bonne partie de la nuit sans dormir voyez vous alors il m'arrive de peindre quelques toiles comme ça, pour le plaisir c'est de la peinture purement visionnaire je n'ai pas véritablement de don mais c'est pour moi une façon d'exprimer mes voyages intérieurs….

- je vois que la couleur rouge prend une place de choix dans vos tableaux.

- Comme vous l'avez remarqué mon cher monsieur , le rouge prend effectivement une bonne partie de mes tableaux et cela non sans raison car le rouge est symbolique de vie. C'est la couleur du sang… c'est une couleur qui me fascine. Vous allez sans doute pas me croire je l'ai tellement utilisé sur mes œuvres qu'un jour j'en suis tombé à court, alors j'ai pris la pointe d'un couteau et je me suis entaillé le doigt pour utiliser mon propre sang. Mais , je vous rassure tout de suite n'y voyez pas là un symptôme d'une maladie neurologique, ce n'est …qu'une anecdote glissa ZIMMERMAN avec un petit sourire.

Les propos du vieil homme rendirent BART quelque peu mal à l'aise.

- D'ailleurs, je dois vous dire que Georges aimaient bien ces personnages tourmentés.

- Georges est venu ici ? coupa BART avec étonnement.

- Oui, rien qu'une fois, répondit ZIMMERMAN un peu embarrassé. Je lui avais promis une petite horloge, une œuvre de style ROCOCO mais mon ami antiquaire m'a fait faux bond ce jour là. Pour me faire pardonner il a accepté de venir boire le thé ici et je lui ai offert un de mes tableaux .

Tandis que ZIMMERMAN versait le thé fumant dans les tasses de porcelaine, BART s'interrogeait sur ce bien étrange monsieur ZIMMERMAN et ses œuvres morbides.

- Mais , parlons plutôt de vous monsieur BART si vous le permettez .dit le vieil homme en s'asseyant dans un fauteuil Voltaire usagé.

Il ouvrit une boite à cigarettes qu'il présenta

- Ceux sont des américaines, on ne trouve que cela au marché noir.

Non merci répondit BART. Le vieil homme en prit une et l'alluma délicatement.

- Ainsi vous faisiez de la résistance avec ce cher Georges ? demanda t il en relâchant la fumée en direction du plafond.

Bizarrement, BART n'eut plus de réticence devant cet étrange bonhomme au faciès anguleux, il sentit son cœur s'ouvrir et se livra comme un patient devant son psychiatre.

- Mon père travaillait à la S.N.C.F il était conducteur de trains, à l'époque nous habitions rue près de la gare ST LAZARE comme mon père était souvent absent, j'allais souvent jouer, en cachette de ma mère, près des voies. J'aimais l'odeur de graisse et de ferraille chauffée. Quand mon père revenait d'une de ses missions il avait toujours quelque chose à nous dire, les champs d'or qu'ils traversaient, les collines, les bois, l'odeur des foins au détour d'un virage, alors je l'imaginais pelletée après pelletée, dans le froid du petit jour, rassasier la gueule béante et insatiable de sa machine. je rêvais à des paysages inconnus, de hautes montagnes, des mers bleues et des noms me venaient à l'esprit SINGAPOUR…SHANGAI…VALPARAISO…

Comme mon père je suis devenu conducteur de trains, un métier très dur, qui demande une grande force et une grande résistance au sommeil. J'ai voyagé oui… mais pas plus loin que DREUX mon parcours n'avait rien à voir avec ces grandes envolées sur des rivages enchanteurs, mais plutôt cette obsession permanente de la panne. Et puis… la guerre est arrivée j'ai été mobilisé et envoyé sur DUNKERQUE. A la débâcle , les allemands m'ont enrôlés dans les S.T.O. pour conduire des trains de matériel militaire. Un jour, un ami m'a présenté ALBI il était le responsable de la résistance dans la région de basse- Normandie il m'a tout de suite convaincu de le rejoindre sur le terrain pour déstabiliser l'organisation ennemie. Comme j'avais une expérience du milieu ferroviaire, mon aide leur a été précieuse pour saboter les voies entre PARIS et CAEN. La guerre est la guerre il faut vous dire que je n'éprouvais aucun plaisir à faire sauter ces trains et tués ces braves soldats mais c'était notre mission et rien n'aurait pu nous contraindre à laisser l'envahisseur agir librement dans notre pays.

A la libération , j'ai été embauché dans un journal à PARIS comme typographe j'ai appris mon métier sur le tas et grâce à mon esprit battant toujours tourné vers le sensationnel je suis devenu journaliste.

- Comme ça vous êtes… journaliste ? demanda ZIMMERMAN . C'est un métier très intéressant, oui vraiment très intéressant…. voyez vous Monsieur BART la vie est parfois bizarre. Le soleil se lève tous les matins sur le destin de millions de gens comme nous qui croyons que notre pénitence est notre quotidien , que l'enfer est notre terre, qu'il n'y a pas d'au delà pour le salut de nos âmes, si vous croyez en cela , vous vous trompez toute vie existante sur cette planète est régi par la grande horloge universelle ,en vérité notre vie ne nous appartient pas…tic… tac…tic…tac…la grande horloge vous a donné la vie, elle seule sait quand elle doit vous la reprendre et malheur à vous s' il vous venait à l'esprit d'en contrarier les rouages vous seriez maudit jusqu'à la fin des temps. Voyez vous Monsieur BART, votre destin vous a fait côtoyé la MORT… imaginez, un instant que votre destin vous ait guidé au cimetière du PERE LACHAISE afin que je puisse vous y rencontrer . comme disait VOLTAIRE « il n'y a point de hasard » .

Quelques jours se passèrent . Un soir, alors que BART relisait un article allongé sur le sofa le téléphone se mit à sonner.

Il était minuit passé et sa femme s'inquiéta.

- Qui peut bien appeler a cette heure ci ? fit elle

BART décrocha le combiné.

- Allô ! .

- Oui bonsoir, c'est monsieur ZIMMERMAN à l'appareil. Soudain la voix se fit plaintive :

J'ai une chose très importante à vous dire.

- Oui, je vous écoute fit BART

- Ecoutez… je ne peux pas vous dire cela par téléphone est ce qu'il vous serait possible de venir chez moi.

- Bien sur, je peux passer demain si vous voulez répondit BART

- Non . pas demain ce serait très bien si vous passiez maintenant

- Maintenant ? mais il est très tard, de quoi s'agit il Monsieur ZIMMERMAN ? le vieil homme se tut. BART marqua un temps d'arrêt , le temps d'interroger sa femme du regard celle ci approuva.

- Bon . Très bien je passe un manteau et j'arrive.

- Qu'y a t il ? lui demanda sa femme

- Rien de grave je pense, tu peux dormir tranquille.

Dans la voiture qui le menait à l'autre bout de Paris BART se demandait

En sortant du vieil ascenseur ZIMMERMAN l'attendait sur le pas de la porte emmailloté dans une robe de chambre brune, le visage crispé.

- Je vous remercie cher AMI d'être venu à mon secours dit il en refermant la porte.

- A votre secours mais êtes vous malade ? voulez vous que j'appelle un docteur ? lui demanda BART

- Non ! un docteur me serait d'aucune aide. Un docteur…oui, un docteur sait sûrement guérir les plaies du corps mais il ne sait pas guérir les plaies de l'âme. Tenez , asseyons nous. Voulez vous du thé ? ou autre chose ? dit le vieil homme soulagé par la présence de BART.

- Non rien, je vous remercie. Mais cette chose importante dont vous vouliez me parler.

- J'y arrive mon cher.. j'y arrive…

Voyez vous mon cher monsieur BART je suis sujet aux insomnies depuis quelque temps. Oui, je n'arrive plus à trouver le sommeil, mais comment vous dire…

- Avez vous essayé les somnifères ? coupa BART

- J'ai essayé plusieurs de ces cachets, Hélas ! sans résultats. En vérité… j'ai perdu le sommeil en 1946 dès mon retour des camps de la mort.

- Des camps de la mort ? fit BART mortifié

- Oui mon cher monsieur, des camps de la mort.

BART s'assit sur le Voltaire usé par les années et le vieil homme se confia en se servant un verre de porto:

- Je suis né et j'ai vécu en Hongrie dit ZIMMERMAN, dans une famille bourgeoise de BUDAPEST mes parents possédaient une grande maison au bord du DANUBE j'adorais me promener dans les jardins il y avaient des cerfs et des biches apprivoisés et des centaines de fleurs différentes aux parfums délicats. Mes parents avaient de grands projets pour ma sœur et moi, ils voulaient que je sois diplomate. Pour cette raison ils avaient engagé une gouvernante et un précepteur pour parfaire notre éducation. Voyez vous mon cher monsieur BART, ce n'est pas que la vie de diplomate me fascine, mais j'ai fait de mon mieux pour obtenir mon diplôme supérieur pour les grandes écoles, alors on décida de m'envoyer à BERLIN. BERLIN voyez vous à cette époque, était une ville en pleine effervescence, une ville remplie d'artistes et d'intellectuels qui attirait aussi beaucoup d'aventuriers . C'était une vie que j'adorais ,c'est à BERLIN que j'ai rencontré, ma future épouse , GERDA.
Lorsque « L'ANGE DE LA MORT » est descendu sur cette terre quel grand malheur Monsieur BART ! BERLIN est devenue la Capitale des NAZIS. Ces brutes ont brûlé les livres sacrés, persécuté des innocents, anéantis des familles entières, et tout cela au nom d'un idéal. Cela il ne faut jamais l'oublier.

- Mais vous, quel mal avez vous donc fait pour partir à ces… camps de la mort Monsieur ZIMMERMAN?

- Quel mal monsieur BART ? je suis JUIF ! Ce n'est pas un mal d'être juif ,c'est une damnation ! répondit le vieil homme avec véhémence.

BART se sentit très confus et essaya de ramener le vieil homme au calme

- Veuillez me pardonner monsieur ZIMMERMAN, je l'ignorais.

Il y eut un instant de silence comme si le vieil homme se repassait le film de sa vie dans sa tête.

- Je vous prierai de me laisser maintenant dit il, se tenant la tête entre les mains, je voudrais me reposer.


Un mois se passa BART avait presque oublié l'histoire du vieil homme. Quand une nuit, le téléphone sonna .
BART se leva en sursaut, alluma la lampe de chevet. Au même instant , sa femme se tourna en se frottant les yeux :

- Crois tu que …. ? fit elle, sans finir sa phrase.

BART décrocha le combiné.

- Allô, qui est à l'appareil ?

- Allô ! monsieur BART C'est monsieur ZIMMERMAN à l'appareil j'ai besoin de votre aide, venez vite.

- Alors ? demanda sa femme.

- Il me demande de venir. Répondit BART en masquant le combiné

- A trois heures du matin ?

- Et si il arrivait malheur dit BART avec des yeux implorants.

- Tu as raison mieux vaut y aller.

Dans les brumes de l'automne, la Traction de BART fonçait sur les avenues désertes. Arrivé devant la lourde porte en bois ciré, le vieil homme ne l'attendait pas. BART actionna deux fois le heurtoir.

- Monsieur ZIMMERMAN lança t-il c'est moi monsieur BART. monsieur ZIMMERMAN ? doucement il tourna la poignée, la porte n'était pas fermée à clés.

- BART crut qu'il était vraiment arrivé malheur au vieil homme, il récidiva Monsieur ZIMMERMAN ?

- Ah ! c'est vous mon cher BART lui répliqua une voix faible et apaisée dans la chambre du fond

- Entrez, approchez, Voyez comme je suis malade mon cher monsieur BART.

Le vieil homme était bien au lit, le visage creux, usé par des nuits sans sommeil .

BART s'approcha du grabataire

- Mais que vous arrive –t-il monsieur ZIMMERMAN? Je vais faire appeler un docteur.

- Non ! cria le vieil homme je vous ai dit que je n'avais pas besoin de docteur, c'est de vous dont j'ai besoin
Vous voulez me venir en aide n'est ce pas ?

- Oui, bien sur monsieur ZIMMERMAN mais….

- Alors écoutez moi ? Vous êtes sans doute la seule personne qui puisse me libérer de ces DEMONS dit il d'une voix lourde

- Quels démons monsieur ZIMMERMAN ?

- Tous ces démons qui sont en moi dit il avec de grands yeux étonnés.

BART sentit une grande chaleur lui monter au front.

- Que puis faire pour vous ? dit BART désemparé.

- il n'existe qu'un seul remède

BART ne voyait toujours pas la façon de venir en aide à ce pauvre monsieur ZIMMERMAN

- Tout ce mal qui est en moi doit être expulsé. Je dois vous dire la vérité Monsieur BART. Etes vous mon ami ?

- Oui, bien sur monsieur ZIMMERMAN mais…

- Alors, écoutez moi.

Cette fois BART écoutait mais il commençait à comprendre qu'il avait mis les pieds dans une sorte de jeu malsain dont il ne connaissait pas encore les règles.

Le vieil homme lui fit signe de se pencher et il lui chuchota à l'oreille :

- Les DEMONS dont je vous parle, sont entrés en moi quand j'étais prisonnier à DACHAU.
Voyez vous mon cher tous ces démons étaient mes amis, ils ont tous péris dans les chambres à gaz du camp, comme un troupeau de bêtes à l'abattoir, je suis le seul qui en soit sorti vivant alors, vous comprenez, qu'ils veulent que je les suivent là haut , toutes les nuits je vois leurs fantômes déambulés dans la maison, toutes les nuits j'entends leurs cris et leurs supplications . j'ai peur de m'endormir et qu'au matin on trouve mon corps froid vidé de son esprit, je veux vivre monsieur BART ! je veux vivre ! cria ZIMMERMAN en s'accrochant désespérément au col de BART.

- Et votre femme GERDA ? demanda BART au vieil homme qui desserra son étreinte.

- Chuttt…… lui fit ZIMMERMAN ne criez surtout pas, ils pourraient nous entendre

BART jeta un rapide coup d'œil autour de lui mais ne aucune présence spectrale.

Elle est morte du typhus juste un mois après notre arrivée au camp.

BART resta une bonne partie de la nuit quand, sur le matin il vit que le vieil homme s'était endormi il le laissa et referma la porte derrière lui.

Il revit le vieil homme plusieurs fois , à chaque entrevue il pressait ZIMMERMAN de questions sur les camps exterminateurs, il voulait en savoir plus, toujours plus.

La nuit, il se réveillait en proie à de terribles cauchemars, son poids diminuait, plus faible de jours en jours, il sentait son cerveau être dévoré par un mal dont il ne connaissait pas l'existence . l'image de ces hommes, femmes et enfants traînés dans les chambres à gaz comme des bêtes à l'abattoir le fascinait. La mort le rongeait de l'intérieur…
On l'envoya en cure dans une maison de repos à la campagne aux environs de Paris. Le caractère de BART changea, il devint de plus en plus irascible, de moins en moins sociable. Il passait ses journées dans sa chambre à lire et relire des ouvrages sur la mort il dévorait littéralement tous les livres qu'on lui apportait comme sil souffrait d'une faim de savoir qu'il ne put assouvir.

Six mois passèrent et BART maigrissait. Les yeux creusés , si faible qu'il ne pouvait plus se tenir debout, le regard perdu sur la porte de la chambre, il restait impassible aux visites de sa femme et de ses derniers amis. Il semblait attendre désespérément quelqu'un qui ne venait pas.
La chambre 31 restait silencieuse. La fenêtre ouverte sur les jardins laissait entrer une douce brise de printemps chargée de l'odeur des fleurs. BART était étendu sur son lit, les draps blancs remontés au niveau du cou, tout le monde s'attendait un jour ou l'autre a ce que la barque des morts l'emmena sur l'océan des ténèbres.

Soudain, la porte de la chambre s'ouvrit …

- Mon cher monsieur BART !dit une voix pleine d'énergie.

Tout à coup, les yeux de BART que l'on croyaient éteints, s'illuminèrent comme deux phares dans les brumes de la nuit. Une chaleur nouvelle envahit tout son corps, il réussit à tourner la tête sur son reposoir.

- Monsieur ZIMMERMAN ! s'exclama –t-il d'une voix à peine audible.
Comme… je… suis heureux…je m'en… serais voulu… de ne pas avoir…revu avant de mourir…murmura t-il

- Mais qui vous parle de mourir ici ! fit le vieil homme plein d'allant. Ce n'est quand même pas une grosse fatigue qui va avoir raison de vous . Vous savez monsieur BART, ma vie a changé grâce à vous, je vous dois beaucoup d'avoir fait renaître en moi une nouvelle énergie alors, pour vous remercier, regardez ce que je vous ai amené, c'est une œuvre unique sur la vie dans les camps NAZI.

- Oui .. c'est très gentil à vous répondit BART faiblement posez … le là…sur la table de nuit.

- Vous savez que j'ai changé d'appartement, le mien commençait à être trop petit avec ma nouvelle compagne.

- Nou…velle.. com…?

- Oui, elle s'appelle Emilie, vous verrez c'est une personne délicieuse. Et vous viendrez nous rendre visite dès que vous serez sur pieds, nous avons des projets plein la tête.

A ce moment, une infirmière entra :

- Monsieur BART est très fatigué monsieur, je vous demanderais…

- Oui bien sur .répondit celui ci j'en ai encore pour une petite minute.

L'infirmière sortit. Monsieur ZIMMERMAN se pencha sur le malade et lui chuchota :

- Alors, mon cher monsieur BART ressentez vous la présence de ces DEMONS ?

Les paroles de ZIMMERMAN réveillèrent en BART des pulsions indomptables, son visage se changea, ses yeux grands ouverts furent saisis d'effroi quand soudain il lâcha :

- Aidez moi… aidez moi... je ..vous en supplie.

ZIMMERMAN se tourna vers la porte puis se pencha une nouvelle fois sur BART :

- Ils sont les plus forts, mon vieux, je ne peux plus rien pour vous.

BART l'implora du regard mais voyant que celui ne lui viendrait pas en aide il remit la tête droite, le regard perdu sur les murs gris de la chambre, comme s'il cherchait dans le lointain, la barque des morts sur l'océan ténébreux.

Le lendemain, celle ci l'emmena pour le grand voyage.


Dans le petit cimetière de BELLEVILLE, la famille et les amis du défunt écoutaient religieusement l'oraison funèbre. Sous la fine pluie qui tombait, se tenait à l'écart un petit homme sec et barbu, il avait un chapeau de feutre rabougri bien vissé sur la tête.

- Quelle triste fin il aura eu ce pauvre monsieur BART soupirait t-il .

Fin.

Michel Courseaux


Sommaire