Sous la lune d'argent
de Michael Claes



La plage du Martinez était déserte.

Les lits aux lamelles de plastique blanc étaient alignés en quatre rangées, séparées par une allée médiane, comme une armée immobile, attendant de son commandement l’ordre d’avancer.

Une lumière blanche baignait les reliefs imprimés dans le sable par le râteau des plagistes en fin de journée, tandis que la mer scintillait d’un infini miroitement d’argent.

C’était la pleine lune.

Tout au fond, le ponton dressait sa masse sombre, contre laquelle les vagues revenaient mourir en grondant.

Le petit garçon était debout sur le sable, tout seul au milieu de l’armée de soldats blancs allongés.

Il attendait son ami.

Au bout d’un moment, comme il frissonnait, il reconnut la voix.

            - David!

            - Oui, Christophe, où es-tu?

            - Je suis là, sur le ponton.

David s’avança, cherchant du regard la haute silhouette de son ami.

Il crut distinguer quelque chose qui bougeait, à l’extrémité du ponton, tout près des grands mâts qui soutiennent l’enseigne de l’hôtel.

            - Viens David, je suis là.

Le petit garçon escalada les deux marches, très hautes pour ses jambes de six ans, permettant d’accéder de la plage à l’entrée du ponton. Devant lui s’étendait l’immense embarcadère vide, couchettes bien rangées en épi, à gauche et à droite de l’allée centrale. Il frissonna à nouveau, un peu de vent s’était levé, faisant voleter une mèche de ses cheveux blonds, plus pâles encore sous la lune.

Quelque chose c’est sûr avait bougé tout au bout, là où le ponton s’arrêtait pour faire place à la mer d’argent.

            - Christophe, j’ai peur. Montre-toi, s’il te plaît. Où es-tu caché?

Là bas, une forme blanche s’était dressée, mais elle était si floue qu’il avait peine à reconnaître la haute stature, qu’il admirait tant, du plagiste du Martinez.

Le petit garçon s’avançait, à petits pas hésitants, au milieu du ponton, vers ce qu’il devinait être la silhouette de Christophe, mais celle-ci s’était baissée, comme accroupie et recroquevillée sur elle-même.

Tout de suite, David pensa au Rampeur.

Il porta ses petites mains à sa bouche pour crier, mais aucun son ne sortait de sa gorge.

Il n’osait plus ni avancer ni reculer, ne sachant pas si Christophe allait enfin venir, ou si c’est le Rampeur qui allait apparaître.

C’est Christophe qui lui avait parlé du Rampeur.

De tous les plagistes qui débarrassaient la plage en fin de journée, Christophe était le plus impressionnant pour le petit David. Ses larges épaules musclées, moulées dans un T-shirt blanc, emportaient des montagnes de matelas, d’un seul coup, comme s’il s’agissait de simples coussins.

Alors, quand tous les matelas étaient rangés, toutes les serviettes empilées dans les grands sacs de linge sale, toutes les poubelles vidées, David attendait Christophe, assis sagement au bord du ponton. Celui-ci terminait de niveler et de nettoyer la plage de sable fin au moyen d’un large râteau de bois terminé par un tamis, et puis rejoignait le petit garçon pour lui raconter des histoires où il était question des créatures qui vivaient sous le ponton.

Il était impossible de les voir le jour, car elles se tenaient immobiles, dormant la plupart du temps, sous les poutres de bois écrasées de soleil, afin d’y chercher un peu de fraîcheur.

Il y avait là tout un peuple, de femmes-poisson à queue d’argent et aux longs cheveux emmêlés d’algues et d’homoncules aux pinces et aux yeux de crabe, la tête casquée d’une carapace luisante, noir moucheté.

Et il y avait aussi le Rampeur.

            - Des sirènes? avait interrogé David.

            - Et le Rampeur, est-ce qu’il ressemble au Monstre du Lagon noir du cinéma, ou à la Créature du Marais des bandes dessinées?

Non, c’était bien pire.

Le Rampeur était le maître, et également le prédateur du monde sous le ponton.

Se nourrissant de tout ce qui bougeait, aucune proie, même la Grande Murène ou le Crabe Géant ne lui échappait.

Mais c’est aux heures de pleine lune qu’il était le plus dangereux.

Ces nuits là, il n’hésitait pas à s’attaquer aux petits enfants seuls qui s’attardaient après être restés là, à profiter de la plage déserte, une fois le soir tombé, et il ne pouvait s’empêcher de les dévorer.

Au bout du ponton, la forme blanche s’était comme repliée, tassée sur elle même.

Elle avait rejoint l’échelle terminant l’embarcadère et s’était fondue entre les barreaux de métal rouillé, pour se dissoudre dans le vide marin, tout scintillant en cet instant-de la nuit, comme une robe en lamé.

A la blancheur du vêtement, David avait cru reconnaître Christophe et avançait à petits pas apeurés vers l’échelle tout au bout.

Mais pourquoi descendait-il sous le ponton?

Et pourquoi le laissait-il ainsi tout seul, face à la nuit argentée qui l’effrayait tant à présent.

Le T-shirt était la, jeté en boule au bord de l’extrémité du ponton, juste à côté de l’échelle.

            - Christophe! hurla David de toutes ses forces à la nuit d’argent.

Seul un souffle glacé venant du large lui répondit.

Et devant lui, sous l’échelle, un bruit. Un gargouillement. Un puissant remous.

Comme un corps énorme qui s’arrache à la masse aquatique.

L’enfant entend les barreaux de l’échelle craquer sous la pesée d’une force terrifiante.

Il veut fermer les yeux, ne pas regarder cette Chose qui émerge des tréfonds et se hisse lentement.

Mais il ne peut pas.

Ses yeux écarquillés voient se dresser de l’échelle des épaules luisantes et sombres, puis une large échine lisse et musclée, enfin c’est tout le corps qui apparaît, recouvert d’écailles noires et visqueuses.

Les membres antérieurs sont longs et noueux et les jambes arquées, courtes et fortes. Le faciès tordu en un rictus vorace laisse voir une bouche entrouverte sur deux rangées de dents acérées, des narines frémissantes du désir de mordre, de dépecer. Tout le corps de la bête est nu, sauf un short blanc, déchiré, que David fixe avec des larmes de terreur et d’incompréhension.

            - Christophe, c’est toi? Ne me fais pas mal. Va-t’en. Tu me fais trop peur. Je ne veux plus te voir.

A la voix entrecoupée de pleurs de l’enfant, la bête s’est arrêtée.

Son corps ramassé, prêt à bondir à la gorge du garçon, s’est immobilisé, tel un plongeur avant le saut.

Sous l’arcade sourcilière lisse et visqueuse, le regard d’eau noire fixe l’enfant, comme s’il cherchait à retrouver la mémoire, dans un effort de compréhension qui semble dépasser sa nature.

Coupé net par la déflagration d’un coup de feu, à deux mètres derrière David.

D’une balle d’argent, Maxime, le père de David, a touché le Rampeur en plein coeur.

L’enfant en état de choc, éperdu de frayeur et de douleur confondues, s’est jeté sur la poitrine de son père, les épaules secouées de sanglots. Le père caresse les cheveux blonds de son fils, et doucement l’apaise.

Sur le plancher de madriers du ponton, il y a le corps athlétique et bronzé d’un grand jeune homme au visage très doux. Sur sa poitrine dont la vie s’échappe, son poing serre un T-shirt roulé, marqué de la plage du Martinez.

                                                            Cannes, nuit du samedi 1er juillet 1995.

                                                                                                  

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