Nobody fucks me
de Michael Claes



Marco franchit d’un pas élastique le seuil flanqué d’immenses colonnes de granit rose du Caledonian Hotel. La porte tambour lui ouvre la voie vers le lobby, les salons, le bar.

Il lui faut une femme.

Une semaine sans baiser.

Les bourses en berne à Edimbourg depuis son départ de la Côte d’Azur.

Une femme.

Une bourgeoise désœuvrée qui prendrait le thé.

Ou une touriste avec des heures de vol et le jet lag dans les jambes, pourvu qu’elle les ait racées. Qu’importe. Il s’en fout. Un cul. Là.

De suite.

Mais rien, ici, pour attirer l’œil. Seule une belle rousse aux seins qui ne demandent qu’à s’échapper d’une microscopique robe de soie turquoise descend l’escalier monumental en riant, poursuivie par un grand brun en kilt de cérémonie.

Probablement un mariage huppé, bcbg à l’écossaise.

Ne pas se laisser décourager.

Il ressort du palace et traverse la place.

Un œil au Archer Pub.

Rien que des types, de jeunes couples et trois filles seules dont le look et la conversation inspireraient même la circonspection à un travailleur de plate forme pétrolifère pesant son pèze à son premier retour à terre.

Deux brunes font leur entrée. L’une a la démarche roulante et cambrée de celles qui savent que leur cul est un papier tue-mouches. De sa robe noire bon marché, il ne voit que la viscose tendue lisse sur les fesses, indiquant sans l’ombre d’un doute qu’elle ne porte pas l’ombre d’un slip dessous.

Le regard de Marco va des pieds nus dans des mules compensées, aux jambes éclaboussées de son, à la nuque où il devine la moiteur des rouquines, comme s’il la respirait.

Pas belle, mais sentant la femme.

19h50. A l’approche de la limite de la « Happy Hour » le duo se presse de commander un cocktail à moitié prix. Il peut les inviter, mais elles ne sont pas pour lui, il le sent.

A la fois vulgaires et sûres d’elles, il ne va pas trouver d’angle.

A l’instant de renoncer et de quitter le bar glauque, une nuée de filles font irruption.

Très jeunes, 22-26 maxi, elles poussent des cris hystériques et arborent de curieux petits badges de carton fluo, tout en entourant une mariée en tulle blanc, la robe constellée de préservatifs déroulés accrochés ça et là.

L’accoutrement nuptial de la fille se termine par un panneau avec un L rouge scotché sur les reins.

Son œil amusé détaille les étoiles accrochées au corsage …

Anal Probe Ang, la première qu’il regarde, a la bonne humeur communicative des rondes qui s’assument. Les fesses en mouvement sous le pantalon en toile de parachute tenu par une lanière qui ne demande qu’à chuter.

Il lève les yeux sur Blow Job Jen, une fille plus grande qu’un basketteur. Tout en Godzillavision : les dents, le visage,  les épaules, les pieds. Il pense: à la fois Gulliver et Lily Pute.

Puis Shagger Shazza : des cornes rouges de Lucifer dans des cheveux bouclés sortie de douche. Le croisement d’Anémone et d’un mouton. Brebis Shetland sans doute.

Il observe le manège de Pussy Warming Pam. P comme Provocatrice. Agressive. Femme, comme celles d’Almodovar, toujours au bord de la crise de nerf. Sans cesse à quêter de l’argent dans un pot de chambre en plastique vert d’eau, à exiger leurs sous-vêtements des hommes passant à sa portée, pour les exhiber à bout de bras, triomphante, l’instant d’après.

Un grand rire éclate. Il provient de Big Muff Morag, taillée comme un bûcheron.

Ses petits yeux en boutons de bottine bien enfoncés dans le visage gonflé font penser à la Fiancée de Chucky.

Kinky Kate rit aussi, en plus saccadé, et porte bien son nom. Ses oreilles décollées s’échappent de cheveux raides et ternes. Sa dentition irrégulière et les cernes sombres qui creusent son regard lui donne l’air d’un personnage de la Famille Adams.

Dans son sillage, Humping Helen. Impalpable. Inodore. Insipide. Invisible dans la foule. Inexistante toute seule. Ombre grise en robe grise. Pas grisante.

La plus fine est Rug Musher Rhonda. Sans être jolie, a la peu mate et des yeux qui sourient en permanence. Surtout à tous les hommes moyennement acceptables qui passent à sa portée.

Marco est tout de suite sa première cible et c’est elle qui le présente au reste du groupe.

De Master Bating Mandy à Cocksucker Connie en passant par Foreplay Fee, Marco a l’impression d’un groupe de collégiennes mal dégrossies. D’un échantillon de population femelle excitée comme une bordée de jeunes matelots ou un bizutage de fac. Essayent-elles d’échapper un instant à un inévitable destin de femmes de chômeurs, de futures mariées trop tôt au foyer, comme leurs sœurs et leurs mères avant elles ? Ou bouffent-elles leurs jeunes années tout simplement ? Marco s’en fout. Bouffer de la chatte, se faire bouffer la queue, tout ce qui l’intéresse ce soir.

Stiff Nips Nick, c’est la future mariée, dont la joyeuse bande enterre cette nuit sa vie de jeune fille. Le nez rouge et le regard déjà bien allumé par l’alcool, elle exhibe en vitrine à tout bout de champ ses dessous aux passants éberlués, et à chaque fois sa suite hurle et trépigne comme au marquage d’un but.

Quelle bande de folles, se dit Marco. Mais la situation l’amuse et il se dit que sa chance est peut-être en train de tourner. En homme de terrain et sans complexe au regard de l’infériorité numérique, il décide d’affronter les treize luronnes. Aux toilettes, l’idée lui vient d’ôter son boxer short Calvin Klein puis il le glisse en boule derrière la braguette du jean Zara, laissant deux boutons défait et l’amorce du sous-vêtement qui dépasse.

Retour dans la fumée et le vacarme du pub.

En pouffant de rire, Rhonda le ramène au cœur du cercle des filles et le tient devant Nicky la mariée qui lui retire lentement le caleçon de la braguette, sous les hurlements déchaînés du groupe.

Le voilà définitivement adopté.

Devenant tour à tour leur Body Guard ou leur Toy Boy, il accompagne le cortège de bar en bar où à chaque fois, c’est un bière brune qu’on lui pousse entre les doigts, ou un pur malt, tandis que les mains des filles qui payent s’enhardissent, lui caressent les fesses, histoire de vérifier la perte du caleçon.

Dans un club psychédélique, de faux Travolta en trois pièces blancs et pattes d’eph dansent au son de « Xanadu », « Grease » et « Summer Nights ».

Dans une cave, il bande vaguement sous les manipulations de plus en plus imprécises des filles qui, après une douzaine de whiskies et autant de Mac Ewans (« Born and brewed in Edinburgh !»), n’arrivent plus à aligner deux phrases et dansent sur la piste en trébuchant l’une contre l’autre.

Dans un autre club lorsque arrive « Voulez-vous coucher avec moi ? » Marco, resté le plus sobre, se dit que personne ne couchera avec lui ce soir.

La petite troupe d’amazones sombre dans une titubante mais systématique trajectoire vers l’éthylisme. Sport favori des anglo-saxons. Mâles et femelles confondus.

Evident qu’il a infiniment plus de chances de se remplir le cerveau à l’alcool que de se vider les couilles.

Il y a les proies faciles, Timberland Morag ou Adams Family Kate, mais l’histoire dans les toilettes, le préservatif, c’est sûr qu’il ne bandera pas.

Il cafarde grave, là Marco.

Il retourne donc au Archers Bar.

Deux sœurs jumelles en perfecto de cuir noir. Heather et Tracy s’intéressent au cas Marco et lui offrent à boire. D’abord au « 38 » puis le trio émigre vers un immense club en sous-sol avec deux niveaux de sécurité. Mais son pedigree de French Lover ne résiste pas. Heather et Tracy optent pour les yeux de braise d’un jeune Shick enturbanné et d’un type en kilt style Robin Williams qui n’arrête pas de se déhancher dans l’espoir probable de laisser voir ses attributs.

Son ego prend un nouveau coup.

Il sent son désir de baise lui remonter à la gorge comme un reflux de bile.

A moins que ce ne soit l’alcool, le ras le bol.

Il sort de la boîte de nuit enfumée.

Dehors, une Bentley noire attend, moteur au ralentit.

Dedans, à l’arrière, une femme.

Un chauffeur garde du corps noir, immobile statue d’ébène à la dent en or. Moins laid mais presque aussi inquiétant que Tyson.

Curieux, las, rien à perdre, il s’approche.

La femme est blonde, la cinquantaine.

Elle avait dû être très belle.

Elle l’est toujours.

Dans ses cheveux, elle a accroché un petit chapeau de velours noir, ancré comme un diadème.

Dessous, une voilette noire dissimule son visage, de tulle moucheté et de perles grises comme des larmes.

Il détaille la poitrine.

Les seins menus semblent jaillir du corsage de dentelle tant le décolleté est saillant.

Une invraisemblable taille de guêpe soulignée par le fourreau noir fendu jusqu’en haut de la cuisse.

Des jambes de star, longues, fines, galbées, terminées par des sandales lacées haut et des ongles vernis brun foncé, assortis au rouge à lèvres marron glacé.

Une bouche voluptueuse, fruit mûr sans sourire.

Des yeux aux paupières supérieures lourdes, fardées femme fatale, sous l’arc des sourcils interrogateurs.

Un regard de métal. Acier bleu. Froid, vague et distant. Trop vu de choses. Plus rien n’a d’importance.

Pourquoi Marco pense-t-il Heure Blafarde Série Blême ?

Il est 4 heures du matin.

La nuit est finie.

Il n’a rien à perdre.

Parle en français à la femme.

Lui dit que si elle le veut, il peut lui faire l’amour.

Comme elle le veut.

Mieux que quiconque avant lui.

Mieux que le meilleur des amants qu’elle ait eut.

Qu’il surpassera tous ceux de son passé et tous ceux qui sont à venir.

Qu’il est usé, qu’il veut renaître.

Qu’il sera sa chose, son objet, sa créature.

Qu’il n’a envie que d’être l’instrument de son plaisir.

Qu’elle pourra utiliser tous ses membres les enfoncer dans tous ses orifices, et vice-versa.

Elle n’a pas bougé.

Peut-être ne comprend-elle pas. Les vitres sont fermées.

Un instant elle tourne la tête, tout droit, dans un geste à la fois hiératique et fier, et aussi où se laisse voir toute la fatigue du monde.

Elle baisse la vitre de 15 centimètres et articule, d’une voix profonde et ravagée :

« Nobody Fucks me. No one ».

Et elle ajoute

« But I can show you something if you want. Follow-me ».

La Bentley se met en mouvement, au pas d’homme, les mains du black sur le volant.

A l’angle de la rue, elle s’enfonce dans une impasse sombre seulement habitée de poubelles et d’escaliers de secours.

Marco marche, suit comme un chien.

C’est un chien.

Les yeux vrillés sur l’intérieur de la voiture.

De sa main gantée, elle a remonté sa jupe fendue sur ses longues cuisses, et de l’autre elle écarte le Tanga de dentelle assortie.

Elle commence à se caresser le clitoris pour très vite enfoncer un doigt et puis deux dans son sexe qu’elle ouvre entre l’index et le pouce de l’autre main, toujours gantée.

La vitre remontée ne laisse plus que 5 centimètres d’espace, assez pour que Marco entende les gémissements de la femme, ses petits cris lancinants qui la rapprochent progressivement de la jouissance. Prisonnier du regard fixé sur lui par le black dans le rétroviseur, il sort fébrilement une bandaison mi-figue mi-raisin, et essaye de rejoindre la femme dans sa montée vers le plaisir.

Elle a déganté sa main et s’est enfoncé un doigt entre les fesses, tandis que de deux ou trois doigts elle se remplit la fente à saccades si grandes qu’elles lui arrachent des cris de plus en plus violents.

Et en une fraction de seconde, à l’instant où elle hurle son plaisir, son talon s’enfonce dans le dossier du siège de la Bentley qui bondit. Le démarrage de l’auto produit un feulement fait de sa mécanique puissante et de la succion du caoutchouc sur l’asphalte humide.

La nuit aspire la scène jusqu’à l’oubli.

Marco n’a plus dans les yeux que deux feux arrières qui disparaissent au bout de la rue et dans la main une érection aussi perdue que son âme.

Comme un exhibitionniste épuisé, il croise les pans de son imperméable sur sa queue flasque et, sans se donner la peine de la remettre dans le jean, s’enfonce dans la nuit finissante. A l’instant de marcher vers les bruits et les premières lueurs du matin pour exorciser sa solitude, un frisson le parcourt tout entier.

Il secoue les épaules, respire profondément pour sa lente remontée vers la surface.

Pas s’endormir.

Pas avoir à se réveiller.

Guetter le jour. Etre à temps pour l’avion.

Retrouver celle qui l’aime. Et les siens.

Au moment de garer la voiture Hertz sur le parking des voitures de location, il se dit qu’il a survécu à une nuit de galère.

Rien ne lui est finalement arrivé. Ni de bien ni de mal.

De la folie déjantée de la nuit ne reste que la migraine de l’alcool.

Se sent juste un peu plus vieux, se fait un peu moins d’illusions.

Le cours des choses, quoi.

Marco enlève la clé du tableau de bord, sort son bagage. Puis peste contre lui-même en se rappelant qu’il devait faire le plein avant de rendre le véhicule au loueur.

Bon, remettre le sac et la valise dans le coffre, et d’un coup d’accélérateur rageur quitter ce parking pour s’engager à nouveau sur l’autoroute.

La tête dans le cirage, ne sait plus qu’on conduit à gauche.

Et en une seconde il voit : les phares du camion dans le rétroviseur près de son coude droit, la déformation du métal coté conducteur du véhicule, son corps qui lui paraît tout de suite insensible, sa vie, ce tourbillon d’étincelles et de merde qui défile une dernière fois en fulgurance avant de s’engloutir dans l’œil du cyclone.

Londres, le 17 juillet 2000.

                                                                                                  

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