Manuscrit perdu dans une bouteille
de Michaël Dupont

Journal de bord du trois-mâts goélette Médusa
par le capitaine Jules Nerve Edgar Hope,
fidèle serviteur de sa majesté
le Roy de France



dix-neuf septembre de l'an de grâce mil sept cent…
trente-neuvième jour de mer

Nous sommes enfin sortis de la tourmente. Le vent tomba cette nuit, vers les deux heures, et ce matin le soleil se leva sur une mer calme sous un ciel lavé de tout nuage. Les hommes procédèrent sur mon ordre à l'examen du navire : seuls quelques câbles ont cédé, deux voiles sont déchirées mais les mâts n'ont subi aucun dommage, et des réparations mineures sont à effectuer sur le pont. Fort heureusement, la cale est intacte, les sacs d'épices sont restés à l'abri de l'humidité. C'est un véritable miracle après vingt-trois jours passés dans une tempête d'une telle violence.

Nous avons à déplorer la perte de Valrain, le mousse. Il a dû être emporté par une lame durant les premières heures de la nuit, peu avant que les éléments cessent de se déchaîner ; l'équipage ne s'est aperçu de sa disparition que ce matin.

Grâce à Dieu, nous avons pu nous en tirer à si bon compte ; de plus, les hommes se sont calmés. Sans cette tempête, je ne sais si j'aurais encore été capitaine à l'heure où j'écris ces lignes. Je n'ai pas l'autorité nécessaire pour diriger l'équipage. Il ne me respecte pas, il n'obéit qu'avec réticence à mes ordres, contraste saisissant avec le comportement qu'il adoptait sous la tutelle du capitaine Nerve. Si ce dernier n'avait pas succombé à cette fièvre aux Indes, je n'aurais pas à craindre pour ma vie en ce moment. Les hommes ne voient en moi qu'un second monté en grade par la suite d'un accident, le benjamin d'une famille de petite noblesse entré dans la marine sans connaître la mer. Les conspirations, commencées dès la deuxième semaine de mer, menées par Moret et Jolvar d'après les quelques hommes qui me sont fidèles, ont l'air d'être restées en suspens pour l'instant, mais j'ai de mauvais présages pour la suite du voyage.

Je fis le point à midi et j'en conclus que nous nous trouvions aux environs du dixième degré de latitude sud et du quatre-vingt quatrième degré de longitude est (méridien de Paris). Je refis bien sûr les calculs plusieurs fois, croyant m'être trompé, mais le résultat fut toujours le même, aussi improbable qu'il puisse paraître : l'ouragan nous a emportés à près de mille milles de notre route ! La tempête nous fit donc dériver vers le sud-sud-est presque incessamment.

Je montais sur le pont afin de faire part à l'équipage de cette nouvelle lorsqu'un cri retentit : « Terre à l'horizon ! ». Ce cri me stupéfia, car dans les eaux où nous naviguions en ce moment, aucune île n'avait jamais été recensée.
Toutefois, après réflexion, le navire se trouvant loin en mer, peu de bateaux croisent par ici, et il est tout à fait possible qu'aucun n'ait remarqué cette île.

Regardant dans la même direction que mes marins, j'aperçus en effet une terre au loin, qui se détachait peu de l'océan. J'ordonnai de diriger le vaisseau dans cette direction ; peut-être cet îlot renfermait-il quelque richesse. Sous l'écrasant soleil d'un début d'après-midi, le vent cessa soudainement. Mer d'huile, le navire n'avançait plus. En début de soirée, nous pûmes compter de nouveau sur une faible brise. Nous devrions atteindre l'île demain à l'aube. Moret et Jolvar se remirent à distiller leur venin durant le temps de relâche.

vingt septembre de l'an de grâce mil sept cent…
quarantième jour de mer

Notre navigation est terminée. Ce matin, vers les six heures, nous pûmes apercevoir sur la rive de l'île des embarcations, telles que le font les sauvages qui habitent les archipels à l'est d'ici. Néanmoins, il n'y avait aucun signe d'activité sur le rivage. C'est une terre assez peu étendue, à la végétation très touffue, de basse altitude, comme un morceau de plaine au milieu des mers. L'eau, peu profonde, remonte en pente douce, et de nombreux écueils apparaissent clairement sous la surface.

J'avais le projet de m'arrêter à deux milles environ de l'île, ne pouvant sans risque m'aventurer plus loin, puis de prendre avec moi mes plus fidèles marins pour nous rendre compte. Je craignais que les conspirateurs n'aient l'intention soit de me laisser sur l'île si elle ne recèle rien qui n'excite leur cupidité, soit de préparer mon assassinat. Je voulais laisser quelques hommes de confiance sur le vaisseau.
J'étais sur le point de donner l'ordre de jeter l'ancre, lorsque je fus tiré de mes pensées par une violente rafale. Le temps s'était un peu assombri, mais rien d'alarmant pour l'instant, croyais-je. Toutes les voiles valides étaient sorties, et avant que nous ayons pu faire quoi que ce soit, poussés par cette saute de vent qui semblait être le dernier et traître assaut de la tempête, nous fûmes jetés avec une grande vélocité sur les récifs affleurant.

Le choc fut terrible ; dans un bruit assourdissant, la coque se déchira, la proue fut déchiquetée, les voiles s'arrachèrent. Plusieurs hommes périrent dans l'accident, écrasés sous les débris.

Le navire est irréparable, nous sommes désormais échoués à des centaines de milles de tout territoire connu et de toute route maritime. J'ai décidé que nous passerions la nuit ici ; les hommes monteront la garde tour à tour. Il me semble impossible de ne pas avoir été remarqués par les sauvages. Demain, nous irons explorer l'île.

vingt et un septembre de l'an de grâce mil sept cent…
quarante et unième jour de voyage

C'en est fini du Médusa. Au matin, sept hommes de l'équipage et moi-même nous munîmes de sabres et de mousquets, mîmes un canot à la mer, et accostâmes vers les dix heures. Il n'y avait toujours aucun signe de présence humaine ; les pirogues étaient à la même place que la veille. Nous les inspectâmes : elles étaient en parfait état. La plage, une très mince bande de sable, cédait vite la place à la jungle.

Non loin des pirogues nous découvrîmes un chemin, qui semblait assez fréquenté et qui s'enfonçait sous les feuillages. D'un commun accord, nous décidâmes de ne pas le suivre. Il était très difficile de progresser à travers la végétation, tant elle était dense. Nous ne pûmes pousser très loin nos recherches, et nous bivouaquâmes dans une tension croissante. Il nous sembla à un moment entendre des cris au lointain, mais nous ne pûmes les déterminer avec certitude.

L'après-midi ne fut pas plus fructueux. Nous trouvâmes seulement une source d'eau douce et plusieurs sentiers que nous évitions. Le sol, bien que fertile, semble ne renfermer aucune richesse intéressante. Au crépuscule, nous regagnâmes le Médusa. Une mauvaise surprise nous y attendait.

Personne ne se trouvait sur le pont, mais il avait été récemment nettoyé. Une lourde atmosphère régnait, le silence bourdonnant d'une catastrophe. Dès que nous fûmes remontés dans le navire, nous fûmes encerclés par le reste de l'équipage, sabres à la main ; emmenés par Moret et Jolvar, les marins s'étaient mutinés, ceux qui résistaient avaient été massacrés. Fort heureusement, j'avais pris la précaution d'emporter tous les mousquets. Nos adversaires étaient deux fois plus nombreux, toutefois nous pûmes en abattre trois avant qu'ils ne soient sur nous. Nous parvînmes à les maîtriser après un rude combat. Je perdis quatre hommes ; les rebelles, eux, furent tous tués. Je reçus une sévère entaille au bras, Linder est gravement blessé au ventre, mais les autres ne souffrent d'aucune blessure sérieuse. Nous nous soignâmes du mieux possible. Nous trouvâmes des cadavres cachés en plusieurs endroits.

Nous sommes désormais quatre hommes à survivre. Deux d'entre nous iront demain à la rencontre des sauvages. Si ces derniers ne sont pas amicaux, les deux autres sauront à quoi s'en tenir.

vingt-deux septembre de l'an de grâce mil sept cent…
troisième jour d'exil

Nous fîmes l'inventaire de tout ce qui était encore utilisable dans le navire. La plus grande partie de la poudre est mouillée et dispersée avec la plus grande partie de l'eau douce et des vivres, les tonneaux dans lesquels ceux-ci étaient entreposés ayant été disloqués. Avec ce qui nous reste, nous pouvons tenir au plus deux semaines. De plus, toutes nos marchandises des Indes ont pris l'eau.

Nous préparâmes l'expédition. Nous tirâmes tous à la courte paille ; je ne tiens pas à choisir lesquels de nous quatre partiront : je fus désigné avec Melville. Pour notre seconde visite de l'île, nous accostâmes au même endroit que la veille. Nous nous engageâmes sur le sentier près des pirogues, armes à la main, en avançant prudemment, à l'affût du moindre mouvement ou bruit suspect, qui puisse être celui d'un homme ou d'une bête sauvage.

Nous marchions depuis un quart d'heure environ sur ce qui nous semblait être le chemin principal, – car d'autres sentiers rejoignaient le premier – lorsque nous aperçûmes une forme humaine à une vingtaine de mètres, qui se dirigeait vers nous. Nous pointâmes nos mousquets chargés vers le sauvage, prêts à nous en servir. Il était presque totalement nu, de peau noire, de petite taille. C'est alors qu'il nous vit. Sa réaction ne se fit pas attendre : il poussa un cri et prit ses jambes à son cou dans la direction opposée à la nôtre. Nous continuâmes d'avancer, plus prudemment que jamais, nous attendant à être bientôt pris en chasse par une armée d'anthropophages.

Quelques minutes plus tard les sauvages revinrent plus nombreux, mais c'était tout sauf une armée qui s'avançait à notre rencontre : un vieillard portant une espèce de chapeau de feuilles et de plumes, quelques jeunes enfants et femmes mêlés à des hommes sans aucune arme. Ils devaient être une quinzaine tout au plus.
Nous attendîmes, immobiles. La curieuse assemblée stoppa à quelques pas de nous, nous jugeant avec circonspection et curiosité. Le vieillard s'avança vers nous et prononça quelques mots d'un ton interrogateur, dont je ne saisis absolument pas le sens. Je lui répondis quelque chose comme : « Je ne comprends pas ce que vous dites » avec les signes appropriés (d'un seul bras). Je ne sais si ce fut mon expression où parce qu'il s'était aperçu de ma blessure que le vieillard fit un geste étonnant : il tendit sa main, prit la mienne et repartit en arrière, comme s'il voulait que je le suive. Je me laissai guider par le vieillard comme un enfant par sa mère ; un autre indigène s'occupait de Melville. Bien qu'en partie rassurés, nous craignions toujours quelque piège ou autre mauvaise surprise, mais bientôt toutes nos inquiétudes s'évanouirent.

Une dizaine de minutes plus tard, nous arrivâmes dans le village. De taille très réduite, il forme une petite clairière au milieu des arbres. Il comprend cinq habitations d'environ trente pieds sur vingt de large, et d'une dizaine de pieds de haut. Elles sont faites de bois avec un toit de feuilles. Une case dont les murs sont décorés de sculptures occupe la place centrale ; les quatre autres étant disposées autour de la première.

On nous mena dans celle-ci, – elle pouvait contenir une trentaine des personnes – on nous fit asseoir sur le sol, et à l'aide de sortes de mixtures à base de plantes qu'ils appliquèrent sur nos blessures, il nous soignèrent, à vrai dire, beaucoup mieux que nous le fîmes nous-mêmes. Nous les remerciâmes du mieux que nous pûmes ; néanmoins nous gardions près de nous nos armes, de peur d'un accident que provoquerait une trop grande curiosité. Le vieillard, qui devait être le chef, supervisait les opérations. Il nous adressait fréquemment la parole, comme pour nous expliquer la façon dont ils procédaient, sur un ton doux, et, il me semble, légèrement condescendant.

Convaincus de leur bienveillance, Melville et moi nous dîmes qu'il fallait prendre le risque de leur indiquer le lieu de notre naufrage. L'après-midi tirait à sa fin ; nous leur fîmes signe de nous suivre, et les menâmes sur le rivage. Ils virent le Médusa échoué, et semblèrent comprendre. Nous leur montrâmes notre canot, tentant de leur faire comprendre que nous devions retourner sur le bateau et que d'autres nous y attendaient. Ils nous laissèrent partir, ne retournant sur leurs pas que lorsque nous fûmes assez loin d'eux.

Nous annonçâmes la bonne nouvelle à Linder et Fagusset, qui furent eux aussi soulagés. Après une seconde expédition demain, nous envisagerons la possibilité de nous établir sur l'île.

dix octobre de l'an de grâce mil sept cent…
vingt et unième jour d'exil

J'ai fait le tour de l'île aujourd'hui, elle est assez petite, la ville de Paris y tiendrait à peine. Apparemment, il n'y a pas de ressources minières, et, si j'en juge à mes constatations, aucune bête sauvage, seulement des animaux inoffensifs. Les Pimtis ont refusé nos armes, à part deux sabres qu'ils utilisent à la coupe de bois et au dépeçage d'animaux. La construction de notre hutte avance bien, ……………………..

sept janvier de l'an de grâce mil sept cent…
cent dixième jour d'exil

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Nous commençons à nous comprendre. J'arrive à saisir le sens de quelques-uns de leurs mots. Pourquoi ai-je cru, au début, que c'est nous qui leur apprendrions notre langue ? C'est à nous de nous adapter à eux, et pas eux qui doivent s'adapter à nous ; nous sommes les naufragés, les nouveaux arrivants.
La vie est si calme ici… Nous avons jeté les mousquets et les sabres restants, ainsi que nos vêtements. Ils ne sont définitivement d'aucune utilité, même pour la chasse. Nous avons aussi retiré les peaux de bêtes dont nous avions tapissé le sol de notre hutte ; cette décoration ne semble pas très appréciée. La confection de ma natte progresse. Le résultat sera catastrophique, mais ils m'ont fait comprendre qu'il était indispensable que je la tresse moi-même. J'espère qu'elle sera plus réussie que mon pagne, qui …………………...

premier juin de l'an de grâce mil sept cent…
deux cent cinquante-quatrième jour d'exil

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L'encre commence à manquer. Je l'utiliserai dorénavant avec plus de parcimonie, si je veux ……………………………….……………………………

vingt-sept décembre de l'an de grâce mil sept cent…
quatre cent soixante-quatrième jour d'exil

Voici le compte rendu de mes observations et de mes discussions avec Kopa, le chef. Je jette ici tous ce que je sais de la vie de l'île.

Selon une de leurs anciennes légendes, Mounou-an était, en des temps reculés, beaucoup plus grande et plus peuplée. Mais un jour ce qui est aujourd'hui l'île fut abandonnée par le reste des terres. Les Cinq Familles se retrouvèrent piégées ici. Quand je lui ai demandé comment ils évitaient la surpopulation, il me répondit que quand ils sont trop nombreux, les femmes prennent à chaque repas la feuille broyée du Ni-saba, ce qui les empêche de tomber enceintes.

Le village fonctionne ainsi : chaque case abrite une des Cinq Familles. Chaque fin de saison humide a lieu la cérémonie des unions, Lango-pour. Le rassemblement de ceux qui se plaisent. Chaque homme et chaque femme peut avoir trois conjoints au maximum, afin d'éviter les célibataires, mais le plus souvent les Pimtis vivent en couple. Tous les conjoints vont habiter la hutte du plus âgé d'entre eux.

La case centrale est occupée par la famille du personnage le plus vieux de l'île, homme ou femme ; ils considèrent tous les êtres sur un plan d'égalité sociale. L'âge a une grande importance chez eux, il est synonyme de sagesse.

Ils préservent au maximum la végétation de l'île, l'utilisant sans l'exploiter, de même qu'ils régulent la population animale. Ils recherchent un « équilibre » avec la Nature. Leur calendrier ressemble au nôtre, basé sur les jours, mais au lieu d'années ils comptent en saisons (saison sèche / saison humide).

Contrairement à d'autres peuplades insulaires dont j'ai pu entendre parler, leur croyance est simple et peu démonstrative. Ils vénèrent la Nature, qui est pour eux à l'origine de tout, de la mer, de la vie, du ciel, du jour et de la nuit… C'est une déesse qui par certains aspect ressemble aux divinités grecques : ils lui prêtent un visage et des comportements humains ; cependant ils n'ont aucune image d'elle ou temple qui lui est consacré. Bienveillante à la base, elle a aussi ses sautes d'humeurs, ses joies, ses tristesses. Ils ne lui font pas de sacrifices (« C'est elle qui crée tout, pourquoi lui offrirait-on ce qu'elle a créé ? Ce serait stupide ! » me dit Kopa quand je lui en parlai), et chantent parfois des chants en son honneur, mais aucune fête n'a lieu à date fixe ; c'est un culte permanent et tranquille (« Nous montrons que nous pensons à elle par nos chants, nous la remercions par nos danses, mais le plus beau cadeau que l'on puisse lui faire, c'est une vie réussie et longue »).

Dernière chose : les enfants sont élevés par leur famille et le passage à l'âge adulte se fait à la trentième saison, mais sans cérémonie. Adultes, ils sont indépendants, ont le droit de participer à Lango-pour et de fonder une famille.

J'ai encore beaucoup…………………………………………………….

six février de l'an de grâce mil sept cent…
cinq cent cinquième jour d'exil

Après beaucoup de difficultés, devant très fréquemment utiliser des descriptions ou des périphrases, afin de nous faire comprendre, nous pûmes, en nous relayant, décrire à peu près le fonctionnement de notre pays. Tout le village fut bientôt assemblé autour de nous, attiré par les rires et les exclamations de Kopa. Je vous traduis ici quelques paroles que nous avons échangées :
« Ainsi, chez vous, des gens choisissent un morceau de Nature et disent…
– C'est à moi, c'est mon terrain, ou bien voici la France, c'est à nous.
– Et tout le monde fait pareil ? (j'acquiesce) Et vous vous battez pour avoir un morceau plus gros ? Vous mourez pour ça ?
A cet instant, il éclate de rire.
– De plus, tu me dis que ceux qui n'ont rien doivent travailler pour que ceux qui ont beaucoup aient encore plus ?
– Oui, c'est cela. Les pauvres travaillent à enrichir les riches.
– Et ce sont les « pauvres » qui meurent pour les « riches » quand vous vous battez ?
– Bien sûr, les riches ne veulent pas se battre.
– Comment peut-on réussir une vie chez vous ? Et vous acceptez ça ?
– Ceux qui n'acceptent pas sont tués.
– J'ai l'impression que la même chose se passe à toutes les échelles. Tu m'as dis aussi que votre « civilisation » – je crois que j'ai compris ce que c'est – va prendre ce qui est aux autres, non ? Et tu m'as dis aussi que votre croyance – vous devez être bien stupides pour ne pas vous rendre compte qu'elle est absurde, que ceux qui disent la servir suivent une autre voie pour être au-dessus des autres – est imposée aux autres peuples, dont vous faites des « esclaves ».
– A vrai dire, en te parlant de ma société, je me rends compte à présent de tous ses vices, auxquels je ne pensais pas avant. J'acceptais le fait comme normal car je vivais depuis toujours avec.
– Nature doit avoir honte de vous. Votre orgueil est plus grand que le ciel. Parce que vous possédez des armes plus puissantes que celles des autres vous vous croyez supérieurs alors que vous êtes les moins humains des hommes. Je crois que j'ai percé votre objectif. Vous essayez d'être supérieurs aux autres. Votre « civilisation » écrase les autres pour être au-dessus, les « riches » écrasent les « pauvres » pour être au-dessus ; et si vous vous regroupez pour suivre une voie commune pour accéder au pouvoir – les riches sont regroupés, les « religieux » sont regroupés, même dans ce que tu appelles l' « art » vous essayez de dépasser les autres – vous voulez tout pour vous seul. La preuve est que, d'après ce que tu m'as raconté, plus le niveau est élevé, moins vous êtes nombreux, plus vous êtes seul. Mais même tout au sommet vous n'avez pas tout et vous voulez encore plus. Pourquoi ? Vous rejetez Nature et vous essayez aussi d'être au-dessus d'elle. Vous n'avez rien compris, les plus méchantes des méduses ne sont rien comparées à vous. Vous ne pouvez pas réussir votre vie, Nature doit être triste de vous voir vivre pour rien. Mais dès le début elle avait décidé de laisser aux hommes le choix de leur chemin. Pourquoi avez-vous choisi un des pires ? L'immense privilège que Nature vous a donné, celui d'être des hommes, ne vous sert à rien. Toute sagesse semble exclue de chez vous.»

Je ne trouvais pas comment contester cela. Je lui parlai des mœurs de peuplades que nous avions colonisées, mais il me fit vite prendre conscience que la pire des peuplades est la nôtre.

Je me sens vivre et voir après des années d'aveuglement et de non-existence. Seul Fagusset n'a pas vraiment changé d'avis depuis notre arrivée ici. Nous sommes presque considérés comme des Pimtis ; Linder, Melville, Fagusset et moi-même avons reçu le droit de participer à Lango-pour. J'espère que Narima………………………………………………

dix mars de l'an de grâce mil sept cent…
cinq cent trente-septième jour d'exil

Kopa est mort ce matin. Moi, ainsi que les autres rescapés, avons du mal à refouler nos larmes. Les Pimtis l'enterrèrent respectueusement, au pied d'un jeune arbuste. Ils ne sont pas tristes : il a eu une bonne existence. Et pourtant je regrette…………………………………………………………

quatorze novembre de l'an de grâce mil sept cent…
mille cent cinquante et unième jour d'exil

Ces mots sont mes derniers. Tout a disparu.

Aujourd'hui, vers les six heures, alors que je pêchais en somnolant, accompagné de Narima, au large de l'île, un effroyable grondement me sortit de ma torpeur. Je vis sur ma droite une énorme vague, qui devait bien mesurer cent vingt pieds de haut et qui s'étendait sur une largeur gigantesque, s'avancer à grande vitesse sur Mounou-an. Avant que je puisse réagir, elle s'abattit dans un fracas infernal sur l'île, engloutissant tout, disloquant tout. Nous fûmes nous-mêmes fortement secoués, ma canne à pêche coula ; la pirogue cependant tint bon et ne se retourna pas. Nous étions plongés dans l'horreur la plus absolue. Il n'y a plus rien. Mounou-an a disparu sous les eaux. Nous cherchâmes en vain des survivants, nous criâmes, pleurâmes, longtemps.

Je suis apaisé. Nous sommes seuls, le soir tombe. Je serre contre moi Narima, qui pleure et gémit dans son sommeil. J'ai sur moi mon journal et l'encre, comme toujours, à ma ceinture, avec une petite bouteille qui avait contenu de l'alcool mais que j'utilise comme gourde. Je la vide, arrache du journal les pages les plus significatives et les place dans le flacon. J'écris les dernières lignes, au son du clapotis de l'eau contre la pirogue, dans la paix du soleil couchant. Tout semble immobile, l'horreur que nous avons vécue semble n'avoir jamais existé. Nous avons peu de chances de nous en sortir, loin de tout, sans eau, sans nourriture.
J'ai peur, je suis triste pour Narima surtout, pourtant je souhaite que nous ne soyons pas recueillis par un navire qui croiserait dans ces eaux. Peut-être trouverons-nous une autre île, mais je crois que je mourrai en serrant contre moi tout ce que j'aime, sur notre minuscule île qui flotte sur l'eau, reliquat de Mounou-an, en offrant à Nature une vie réussie.


© Michaël Dupont 2002
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