Si l'on suivait son instinct…
ou
Le meurtrier du dimanche
20/10/1

de Mickael Dupont


La pulsion meurtrière… La pulsion meurtrière est présente en chacun de nous. Tous, un jour où l'autre, nous l'avons éprouvée. Mais la plupart d'entre nous arrivent à la contrôler, parce qu'on nous a appris à respecter la vie, à craindre la mort, parce qu'on nous a appris que c'est mal de tuer quelqu'un, que c'est mal, et heureusement. Le conditionnement a malgré tout quelques aspects positifs, au milieu de tous ses défauts. Mais les autres, ceux qui n'arrivent pas à contrôler cette pulsion, les autres…

Je pourrais utiliser le pistolet… Hmmm… Non, trop dangereux, trop bruyant. Une corde à linge ? Trop difficile pour moi, et puis, il pourrait se débattre. Je n'ai pas assez d'expérience pour ça, il me faut quelque chose qui tue rapidement. Ah, mais je sais ! Le grand couteau de chasse de mon père ! Il a une lame très longue, et puis je pourrais me défendre au cas où. Ou alors de la mort-aux-rats ? Comment je ferais pour qu'il avale une dose assez forte sans qu'il ne s'en rende compte ? Comment je ferais pour verser le poison dans sa nourriture ? Non, le couteau, c'est mieux. Vraiment. Va pour le couteau. OK, j'ai déjà l'arme. Maintenant, allons faire des repérages.

Je m'appelle Patrick. J'ai dix-sept ans. Je vais tuer quelqu'un. Ce n'est plus possible, je dois le faire. Tout est prêt, tout est minutieusement préparé. Ça se passera ce soir à 19 heures. Je suis prêt. Je dois le faire.

Nous sommes dimanche soir. Il habite cette vieille bicoque en face. Tant mieux d'ailleurs, ça me facilite la tâche. À cette heure-ci, les gens sont chez eux en train de manger. En plus, on est dimanche, il n'y a pas beaucoup de monde dehors, et carrément personne, comme toujours, dans ce quartier un peu à l'écart de la ville. Les voisins, c'est-à-dire la vieille sourde et le curé, ne verraient rien, mais je vais quand même faire un détour, par précaution. Mes parents sont au cinéma, ils ne rentreront pas avant 22 heures 30. Tout sera fini d'ici là. Dans ce monde, la seule justice qu'il y ait est la sienne. Je me répète cette phrase. C'est l'heure, j'y vais.

Je sors de la maison, je remonte la rue et je tourne à gauche au coin, après avoir traversé. Je tourne encore à gauche au bout de quelques mètres. Je continue dans la rue. J'arrive vers l'arrière de la vieille bicoque. Je saute par-dessus la barrière. Je n'ai vu personne. Normal, j'ai longé la vieille usine, et une usine, le dimanche, il n'y a pas grand monde. L'entrée de la bicoque est située sur le côté. J'ai pris les deux jerricans d'essence que j'avais remarqués près de l'endroit où il gare sa voiture. Le couteau pèse lourd dans ma poche, et menace d'en trouer le fond, malgré qu'il soit dans son étui. Je pose les jerricans, je sonne. Je stresse. C'est lui qui vient m'ouvrir.

Ah, c'est toi. Qu'est-ce que tu veux ?
- Il y a un problème à vos jerricans d'essence, monsieur.
- Quoi ! Qu'est-ce que c'est encore que cette idiotie ! Un problème à mes jerricans ! Ca va pas, non !
- Laissez-moi entrer, vous comprendrez. "

Sans attendre sa réponse, je m'empare des bidons et pénètre à l'intérieur. Lui et sa femme étaient en train de manger. La radio est allumée. Elle passe un morceau d'accordéon totalement désuet, totalement ridicule. Je me dirige vers la cuisine, et j'y dépose les bidons, pendant qu'il continue à s'énerver en me suivant. Je vérifie une dernière fois que les volets sont bien fermés, bien que j'en sois sûr. Et je passe à l'action.

" Vous allez comprendre, dis-je d'une voix calme.
- J'espère bien savoir ce que signifie tout ce manège !
- Regardez. "
Je sors l'étui de ma poche, et le couteau de l'étui.
" Hé, mais qu'est-ce que…
- Ne vous inquiétez pas, je ne vous ferai rien. Regardez votre femme. "
Intrigué, il se retourna pour voir sa femme. Rapidement, je lève le couteau et le plante d'un coup sec dans sa nuque.
" Vous allez comprendre ! "
Tandis que je hurle ces mots, il se raidit d'un coup dans un dernier sursaut, puis s'affaisse. Il tombe face contre terre, le couteau en travers de la gorge. Un ruisseau sanglant coule de sa gorge. Heureusement, ça n'a pas giclé. Je n'ai pas de sang sur mes vêtements, que j'ai achetés cet après-midi pour l'occasion, avec mon argent de poche. Mes parents n'en savent rien.

Je retire le couteau, et me dirige vers ce qui lui sert de femme, et qui regarde, horrifiée, ce qui vient de se passer. Je lui tranche la gorge d'un coup sec. Là aussi, je réussis à ne pas me tacher avec le sang. Elle s'affale sur la table, mêlant son sang à la soupe encore fumante. A la radio, le morceau s'achève. Aucun d'eux n'a poussé le moindre cri.

Je suis très calme, je me maîtrise parfaitement. Tous mes gestes sont calculés, prédéfinis. Je prends un bidon d'essence. J'en répands un peu partout : sur les corps, sur le sol, sur la bouteille de gaz qui alimente la cuisinière près de laquelle j'ai posé les jerricans… Je prends une des casseroles encore sur la cuisinière, commençant à refroidir, j'en retourne le couvercle et, dans cette surface concave, je verse de l'essence, et à ce couvercle rempli d'essence j'attache une ficelle enduite elle aussi d'essence, dont une extrémité trempe dans le couvercle et l'autre traîne sur le sol. Je lui fais suivre la poignée de la casserole, orientée vers l'extérieur, à la verticale du sol, afin qu'elle ne puisse être en contact avec le feu avant que cela ne soit nécessaire. Avec le couteau, je perce un trou dans le bidon dont je me suis servi, afin que le reste d'essence se répande sur le sol et surtout sur l'extrémité de la ficelle, et je le pose à côté de l'autre bidon, bien fermé. Je me lave les mains pour faire partir le sang et l'odeur d'essence. Puis j'ouvre à fond l'arrivée de gaz de tous les feux de la cuisinière, mais je n'allume que celui situé en dessous de la casserole au couvercle à l'envers. Au moment de sortir de la maison, je reconnais la musique qui jaillit du poste de radio : c'est la Symphonie du Nouveau Monde, de Dvorak.

Je rentre tranquillement chez moi. Il est 20 heures. Personne ne m'a vu. Je regarde anxieusement par la fenêtre. Ca y est ! La vieille bicoque brûle ! Le feu sous la casserole a fait progressivement monter la température de l'essence contenue dans le couvercle, afin que celle-ci ne chauffe pas trop vite. Les flammes ont ensuite suivi la ficelle, jusqu'à la flaque d'essence déversée par le premier bidon. Boum, une explosion ! C'est le deuxième bidon d'essence. Le feu se propage à toute la maison, c'est une vraie réussite ! Il ne va rester de lui qu'un tas de cendres méconnaissables. Enfin je me suis débarrassé de lui ! Je cours me changer, et j'appelle les pompiers. Ils en conclurent à l'accident domestique. Sa mort fit la une des journaux locaux.
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"Patrick ! Tu imagines peut-être que c'est dans la lune que tu vas trouver les réponses au devoir ! Puisqu'il semble que tu sois disposé à ne rien faire, rien ne sert de corriger ton devoir, et je vais donc lui donner la note qu'il mérite tout de suite, c'est à dire zéro pointé ! Car pour l'instant, je constate que ta feuille est aussi vide que ta petite cervelle ! Sors de la classe, et va exposer la situation au proviseur !"

Patrick ne répondit rien et sortit. Si seulement il l'avait tué pour de vrai ! Depuis qu'il avait malencontreusement brisé avec son ballon la vitre de son professeur de mathématiques, son voisin, la vie lui était devenue impossible. Il devait subir à longueur de journée les sarcasmes, les sanctions, les devoirs supplémentaires, les mauvaises notes qu'il lui infligeait continuellement. À cause de lui, son année scolaire était gâchée. Il n'en pouvait plus. C'était trop.

Il rentra chez lui, totalement désespéré. Et s'il mettait au point le plan qu'il avait imaginé ? Non, il ne réussirait jamais. Et pourrait-il vivre avec sur sa conscience le poids du meurtre de quelqu'un, même son professeur de mathématiques ? Il y avait une autre solution, le suicide. Le soir, il prit discrètement le couteau de chasse de son père.

Mais avant de se suicider, il devait faire quelque chose. Au couteau allaient s'offrir deux gorges. Une avant la sienne.


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