Il hurla à la lune
de Michaël Dupont

Il hurla à la lune, pulsion animale surgissant des entrailles du passé. Pourquoi faisait-il cela ? Il ne le savait pas. Ça lui avait pris d'un coup, comme ça. Il devait être fou. Mais il se sentait bien, là, le nez en l'air, à hurler…sur son balcon à 1h du matin.
Puis il se ressaisit. Mais qu'est-ce que je suis en train de faire ? Il soupira. Je vais vraiment pas bien, moi. J'ai dû boire un coup de trop. Ou alors je devrais aller voir un psy. Qu'est-ce qui m'a pris de me lever comme ça, en pleine nuit, pour aller hurler sur le balcon. Je ferais mieux d'aller me recoucher, et on verra bien demain. J'espère qu'elle ne m'a pas entendu. Il se recoucha, tout en continuant son soliloque en se morigénant. Pauvre imbécile ! Tu deviens complètement dingue, mon vieux ! N'importe quoi ! Allez, ferme-la et dors. Tu réfléchiras à tout ça demain.
Mais faire ça, sortir et hurler…ça lui avait fait du bien.

Le lendemain matin, il n'avait plus aucun souvenir de ce qui s'était passé. Comme si lui avait dormi toute la nuit. Il se leva, comme d'habitude. Trop tôt à son goût, comme d'habitude. Elle s'était levée avant lui, avait préparé le petit déjeuner et maintenant elle était en train de se laver. Comme tous les matins où il travaillait. Il but son café tranquillement en regardant la télé. Elle vint le rejoindre.
"Tu n'as rien de prévu ce week-end ?
- Non, dit-il.
- Tant mieux, parce que…
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que tu caches ?
- J'avais pensé que…
- Allez, dis-le ! Tu sais bien que je n'en peux plus. Ça t'amuse de me voir bouillir. Allez, dis-le-moi !
- C'est que tu es tellement marrant à voir, à trépigner d'impatience. Je devrais te prendre en photo !
- Me voilà pris dans mon propre piège ! Tu en profites pour me faire attendre encore plus. Dis-moi !
- Et bien, j'avais pensé qu'on pourrait passer le week-end dans un hôtel, toi et moi, en dehors de cette ville. Par exemple au bord d'un lac...
- Et tu as déjà réservé.
- Oui.
- Et tu savais très bien que je n'avais rien ce week-end.
- Oui.
- Et bien sûr tu crois que je vais accepter.
- Je pensais que…Ça faisait longtemps qu'on était pas parti. On aurait pu en profiter pour visiter le coin. Il paraît que c'est très joli. Mais si tu ne veux pas, tant pis. Je vais annuler les réservations et…
- Mais bien sûr que je vais accepter ! C'est une superbe idée ! Moi aussi j'en ai marre de cette ville ! Moi aussi j'ai envie de m'oxygéner ! Tu es vraiment géniale !"
Ils s'embrassèrent. Ils étaient mariés depuis quatre ans et pour l'instant ça marchait bien. Ils n'envisageaient pas de divorcer, comme ils avaient vu tant de leurs amis le faire.
"Bon, c'est pas tout ça mais il va falloir que je parte au boulot si je ne veux pas me faire virer. À ce soir !
- À ce soir !"
Il partit.

La journée ne s'annonçait pas trop mal. En plus, pour un début d'automne, il faisait encore chaud, et le soleil brillait dans un ciel d'un bleu limpide à peine troublé par quelques nuages. Il marcha d'un pas joyeux jusqu'au collège où il enseignait comme professeur de physique. Lorsqu'il avait été envoyé ici, il avait dû déménager de l'endroit où il habitait avant avec sa femme et venir habiter dans cette ville. Pour un jeune enseignant, il était doué et n'avait pas été affecté à un établissement sensible. Non, les élèves étaient assez calmes il pouvait faire son cours normalement. Il y avait bien comme partout quelques élèves turbulents, mais il n'avait rien à craindre d'eux. Finalement, j'ai de la chance, se dit-il.

La journée se passa bien, il n'avait pas trop d'heures de cours ce jour là. Mais à la cafétéria, le repas était horrible, pire que d'habitude. D'ailleurs il songea à s'en plaindre à la direction. Le soir venu il rentra chez lui, content de ne pas avoir trop de devoirs à préparer ou à corriger.

Sa femme n'était pas encore rentrée. Son boulot de secrétaire avait l'air de lui plaire. Il s'assit et s'attela au travail. Il eut bientôt fini, juste quand sa femme garait la voiture. Il l'attendit sur le pas de la porte.
"Tu rentres tard. Tu as eu un travail à finir pour un client important ?
- Non, j'ai eu un ennui avec la voiture. Elle refusait de démarrer. Il a fallu la pousser pour qu'elle parte. Et j'ai dû faire le plein d'essence.
- Ça ne m'étonne pas. La voiture n'est plus toute neuve, mais il faut s'en contenter pour l'instant. Rentre, la nuit tombe."
Ils parlèrent de ce qu'ils allaient faire le week-end et établirent l'itinéraire sur la carte et ce qu'ils allaient visiter. Puis ils allèrent se coucher.

Il hurla à la lune, lançant un appel aux loups. Pourquoi faisait-il cela, Il ne le savait pas. Ça lui avait pris d'un coup, comme ça. Il se sentait bien, là, le nez en l'air, lançant son cri qui résonnait dans l'infini.

Puis il se ressaisit. Mais qu'est-ce que je fais là, à hurler comme un imbécile sur le balcon, en plein milieu de la nuit ? Il soupira. Je deviens dingue. Est-ce j'aurais bu ? Non, je ne crois pas. T'es dingue, mon vieux, bon pour l'asile. Mais qu'est-ce qui m'a pris ? Bon, je ferais bien d'aller me recoucher. On verra ça demain. Il alla se recoucher, tout en continuant à se faire la morale. Espèce d'idiot ! J'espère qu'elle ne t'a pas entendu, sinon qu'est-ce que tu vas te prendre ! N'importe quoi ! Allez, recouches toi, pauvre fou. Ferme-la et dors ! On réfléchira à ça demain.
Mais, quand même… ça lui avait fait du bien.

Ce vendredi matin, il fut réveillé par le radio réveil, comme d'habitude. Lui avait dormi toute la nuit, mais il devait se lever, comme d'habitude. Trop tôt à son goût, comme d'habitude. Elle s'était levée avant lui et avait préparé le petit déjeuner. Elle était maintenant dans la salle de bain. Il sirota son café en regardant la télévision. Elle vint le rejoindre.
"Alors, tu n'as pas changé d'avis ?
- Non, toujours pas. Et n'essaie pas de me faire ployer sous les arguments. Chez moi, quand quelque chose est dit, c'est dit. J'ai dit qu'on partirait, on partira. Tu ne me feras pas changer d'avis, dit-il d'un ton faussement solennel."
Après cette tirade ironique, il partit travailler en lançant un"Bonne journée !"dont il reçut un écho en retour.

Il faisait toujours beau et chaud, malgré des nuages virant maintenant au gris qui couvraient de temps à autre le soleil. Il parcourut le chemin jusqu'au collège en pensant à ce week-end. Ce sera bien, on a vraiment besoin de prendre un autre air que la fumée d'échappement.

Il avait plus d'heures de cours aujourd'hui, mais ce n'était pas encore trop chargé, et puis c'était le dernier jour de la semaine. Comme toujours, les élèves s'étaient montrés un peu plus turbulent, surtout en fin de journée. Cela se passa tout de même bien, mais il y avait toujours le repas à la cafétéria, encore plus horrible que la veille. Cela faisait un certain temps que la qualité se dégradait. Il pensa encore plus sérieusement qu'avant à se plaindre. Jusqu'ici il avait laissé courir, mais ça ne pouvait plus durer. Si lundi c'est toujours aussi dégueulasse, on entendrait parler de lui ! Il rentra chez lui avec une légère excitation, car c'était ce soir qu'ils partaient. Il avait profité de ses heures libres pour faire le maximum de travail, ce qui fait qu'il ne lui en restait que très peu.

Cette fois, sa femme était déjà là.
"Pas de problème avec la voiture aujourd'hui ?
- Non, pas comme hier. Finalement elle ne marche encore pas trop mal pour son âge. Juste un incident de temps en temps.
- J'espère qu'elle n'en aura pas durant le week-end. Bon, on prépare nos valises ?
- Qu'est-ce que j'étais en train de faire avant que tu arrives, selon toi ? Tu penses que je t'ai attendu ? Rentre, tu verras, elles sont presque prêtes."
Ils finirent de préparer les valises et s'en allèrent vers un hôtel au bord d'un charmant petit lac dans un joli endroit. Lorsqu'ils arrivèrent, il était déjà tard. Ils se dépêchèrent de décharger leurs bagages et de prendre possession de leurs chambres.

Lui ne dormit pas beaucoup cette nuit-là.

Lorsqu'il se réveilla après un court sommeil, il était encore tôt et elle dormait près de lui. Mais il ne se sentait pas fatigué et s'était éveillé de lui-même. Il commanda le petit déjeuner et l'apporta près de sa femme qui dormait encore. Puis il alla se laver. Un peu plus tard, il ressortit. Elle s'était réveillée. Il vint la rejoindre. Il l'embrassa, puis ils prirent le petit déjeuner ensemble.

Durant la journée, il firent des visites prévues et d'autres, imprévues. Ils déjeunèrent au bord du lac puis se baladèrent durant le reste de l'après-midi. Ils avaient marché toute la journée et ils rentrèrent à l'hôtel exténués. C'était l'heure du dîner. Ils allèrent prendre leur repas dans la salle commune. Ils mangèrent en évoquant la journée, mais à mesure que le repas avançait, elle se faisait de moins en moins bavarde, comme si elle réfléchissait à autre chose.
"Écoute, l'interrompit-elle tout à coup. J'ai quelque chose de très important à te dire.
- Ah ! C'est pour ça que tu ne parles plus beaucoup et que tu sembles être préoccupée. Vas-y, je t'écoute."
Elle acquiesça. Elle cherchait ses mots.
"Et bien, comment dire… Tu sais, l'autre jour, quand je suis rentrée en retard et que j'ai dit que la voiture avait eu un problème…
- Oui, alors quoi, dis-moi.
- La voiture… elle n'avait pas eu de problème. C'est moi qui…"

Il ne la laissa pas continuer.
"Ça va, n'en dit pas plus, j'ai compris. Je savais bien que tu me cachais quelque chose. Tu as un amant, n'est-ce pas ? Et l'autre jour, la voiture n'était pas en panne : tu étais chez lui."

Il était atterré par cette terrible conclusion. Le monde s'écroulait sur ses épaules. Ainsi, si elle a organisé cette excursion, c'est uniquement pour mieux faire passer la pilule. On va être obligé de divorcer, moi qui pensais ne jamais passer par là. Après tout, ça ne m'étonne pas vraiment. Moi qui suis si… Et elle qui est si… Pas étonnant qu'un autre ait voulu d'elle. Il avait envie de pleurer.
"Non, pas du tout… Ce n'est pas. Ce que je veux dire, c'est…"

Elle se rendait compte de la confusion qu'elle avait introduite. Et elle qui voulait lui annoncer une bonne nouvelle ! Et voilà, elle s'y était encore mal pris. Elle aurait dû y réfléchir avant. C'était sa faute. Comment allait-elle redresser la situation ? Elle ne voyait qu'une solution.
"Je suis enceinte, voilà. Et de toi. J'étais allée chez le gynécologue ce jour-là. C'est pour ça que je suis rentrée tard. Il a confirmé mes doutes. J'ai préféré attendre maintenant pour te le dire, je sais bien que tu ne voulais pas d'enfant pour le moment. C'est pour ça ! Juste pour ça ! Je n'ai jamais couché avec personne d'autre ! Pardonne-moi, c'est ma faute !(Elle avait le visage empli de larmes, de vraies larmes de chagrin.)
- Un enfant ! Enceinte !(Il releva la tête) Comment est-ce que j'ai pu…(Il enfouit de nouveau son visage dans ses mains) Moi, te soupçonner, toi ! Qu'est-ce que j'ai fait ! Mais c'est moi qu'il faut pardonner ! C'est ma faute si… Oh ! Comment est-ce que j'ai pu… Pardonne-moi !
- Bien. On va dire que l'incident est clos et on va essayer d'oublier ça. (Elle séchait ses larmes) Alors, qu'est-ce que tu en dis ? Tu en veux bien, de cet enfant ? Sinon…tant pis ! Je me ferai avorter et…(malgré le désir de se faire pardonner, les mots étaient durs à sortir de la gorge)on en parlera plus.
- Non ! Je… Je vais réfléchir."

Il était enchanté de cette magnifique révélation. Il se sentait léger. Il se sentait le maître du monde. Lui, père ! Elle avait eu raison de me le dire ici. J'aurai pu sinon m'emporter et lui dire de se faire avorter ou il ne sait quelle autre bêtise. Un enfant ! Il avait envie de rire. Mais il avait le visage inondé de larmes, de vraies larmes de joie.

Ils finirent le repas, puis, l'incident ayant achevé de les épuiser, ils allèrent se coucher. Et ils s'endormirent immédiatement.

Il hurla à la lune. Des échos lui rendirent son cri. Il resta là un long moment à dialoguer avec la nuit. Pourquoi faisait-il cela ? Il ne le savait pas. Ça lui avait pris d'un coup, comme ça. Mais il se sentait bien, là, à hurler, accoudé à la fenêtre ouverte, au milieu de la nuit.

Puis il se ressaisit. Mais qu'est-ce que je fais, moi ? il soupira. Je vais vraiment pas bien. Je débloque complètement. C'est peut-être la joie. Je ferais mieux d'aller me recoucher. J'espère qu'elle ne m'a pas entendu, sinon elle va me prendre pour un dingue. Il se retourna. Elle avait entendu.

"Qu'est-ce qui te prends de hurler comme ça en pleine nuit ? T'es pas fou ! Tu vas réveiller les autres. Mon mari est un fou !"

LUI voulut lui répondre mais, dans l'horreur la plus totale, LUI assista à ce qu'IL lui fit. IL se jeta sur elle et la mordit à la jugulaire. Elle cria mais IL continua. Le sang coulait de la blessure béante qu'il avait faite. LUI était paniqué, horrifié. LUI assistait comme en spectateur à la scène, comme si ce n'était pas LUI qui se contrôlait. IL continua à maintenir sa morsure. Elle s'affaiblissait. Sa vie, et celle qu'elle portait, étaient emportées dans le fleuve qui coulait de sa gorge. Dans ses yeux, LUI put lire l'incompréhension. La plus totale. Elle expira. Elle était morte. IL s'effaça et LUI put se contrôler. Il était dans la panique, dans l'horreur, dans la douleur surtout, absolues.

Alors il prit le corps inerte dans ses bras, et, renversant la tête, il hurla à la mort.


© Michaël DUPONT 2001
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