Clara
de Michael Claes



6 h 10. Le jour éclairait à travers les volets mi-baissés le 2 pièces dépourvu de doubles rideaux.

Clara ouvrit les yeux, écarta une mèche de cheveux qu’elle avait noirs et bouclés.

Sa barrette était défaite, elle avait le chignon un peu de guingois et ce détail, qui la fit froncer les sourcils de mauvaise humeur, acheva de la réveiller.

Elle essaya de se remémorer les rêves de la nuit, sans succès. Elle passa une main fine entre ses cuisses et constata une humidité poisseuse consécutive à une espèce de désir latent qu’elle avait pratiquement en permanence, mais qui était plus fort aux moments d’inactivité et culminait donc au lever.

Cela la frustrait de ne plus se souvenir de son rêve érotique de la nuit, car elle devait forcément en avoir eu un, qui l’avait mise dans cet état là.

Après s’être étirée plusieurs fois dans le lit canapé déplié, elle se mit debout et s’examina dans la glace du placard qui occupait un coin du studio. Elle dut enjamber pour cela une partie de ses vêtements de la veille, un bustier noir qu’elle avait porté au dîner et qui avait tétanisé le regard des deux éléments masculins - bien sûr mariés - de la soirée d’hier chez son amie Betty.

Elle écarta du bout du pied un escarpin de satin noir, un petit sac matelassé ouvert.

Son regard dans la glace alla directement vers les endroits qui la préoccupaient quotidiennement: ses hanches qu’elle trouvait un peu carrées et pas assez rondes, avec quelques traces de vergetures consécutives à la naissance de Maryse quelque 18 années plus tôt et au yo-yo de ses régimes à répétition.

Elle détailla son fessier, guettant les endroits où apparaissait un soupçon de cellulite qui l’alarmait sans prendre, se rassurait-elle, les allures de peau d’orange de sa collègue Eva, hôtesse comme elle à la Mairie de Cannes.

Ce faisant, ses doigts s’égarèrent à nouveau distraitement dans sa fente et elle ne put s’empêcher de porter furtivement le fruit de son investigation à ses lèvres et de se lécher l’index et le médius. Cela la fit rire, souvenir de la fois où elle avait fait pareillement - beaucoup plus ostensiblement ce coup là - en classe pendant l’absence du prof d’anglais, se pourléchant sans arrêt les doigts mouillés de son propre suc, pour ensuite se lever et inscrire de son index trempé au tableau noir: FINGER LICKING GOOD!

Elle avait été dénoncée, bien sûr, ce qui était le but, et reconnue comme provocatrice. En dernière année de bac, ses  camarades ne l’appelaient plus que « Raider » ou « Deux doigts coupe faim! ».

Elle regarda ses seins, qui s’ils n’étaient plus si parfaitement dressés qu’à cette heureuse époque de ses 18 ans, se tenaient encore bien malgré leur poids et leur volume. Elle mettrait son Wonderbra pour être au top quand John la verrait tout à l’heure.

Elle attrapa le carton de Minute Maid du réfrigérateur et en but une moitié, en longues goulées glacées qui lui firent monter les larmes aux yeux. Elle n’avait presque pas mal de tête, malgré tout le champagne, le vin et puis le Chivas la nuit dernière chez Betty.

Elle alla lever complètement les volets, à contrecoeur, car le vis à vis des autres immeubles ne lui renvoyait que le spectacles de ménagères sans âge déplaçant des plantes sur leurs balcons protégés de rambardes de plexi fumé ou vert bouteille, a moins qu’elles n’étendent du linge ou secouent quelque innommable torchon en s’interpellant d’un étage à l’autre. Elle n’avait rien en commun se disait Clara, avec ces tronches de belles-mères en tablier. Clara était belle, active, côtoyait toute la journée un monde d’avocats, de promoteurs immobiliers, d’architectes et d’ingénieurs qui la saluaient avant de se rendre à l’étage où ils avaient rendez-vous. Elle se dit confusément que si elle vivait dans ce même quartier d’immeubles, c’est qu’elle n’avait guère plus de revenus que les petites vieilles retraitées en tablier qui s’activaient sur les balcons en face. Entre les exigences de Maryse, qui étudiait à Paris, Mounira qui faisait le ménage chaque semaine, sa gym à Topfit et Gérard, son garagiste qui pratiquait l’acharnement thérapeutique sur sa petite Mini noire qui avait fait bien plus que le tour du compteur, elle se demandait comment il lui restait de quoi se payer ses Clair moment, Diadermine et autres Eau Fraîche, qui avaient depuis longtemps remplacé Prairie, Lancaster et Guerlain.

Depuis combien de temps en fait?

Georges était parti il y a 4 ans, pour la petite pute de son cabinet.

Comme il est facile pour une fille de 28 ans de ramasser la mise quand on a des jambes et des fesses qui se tiennent et qu’on ne porte rien sous sa blouse d’assistante médicale. Ceci dit, Georges ne devait plus se faire sucer autant qu’avant au cabinet, depuis qu’il avait mis l’assistante dans son lit.

Bien fait pour sa gueule, à ce connard de dentiste prétentiard, aussi incapable d’assurer en face d’une vraie femme que de raquer sa pension alimentaire.

Les dents aux Dénivit à présent. Après un brossage nerveux et précis, elle passa une langue vive sur toutes les parois d’émail, attentive à déceler toute trace de nicotine ou de tartre, recommença et se fit un large sourire dans la glace.

Sous la douche, Clara alterna le chaud et le glacé, se massant les seins et les fesses au Mont St Michel lavande, histoire d’entretenir le trouble qui la taraudait depuis la nuit. Elle pensa à John, se dit que peut-être, tout à l’heure, il voudrait la sodomiser. Elle glissa un index enduit de savon de Marseille au coeur de son intimité anale, nettoyant et lubrifiant chaque recoin des parois rectales dans l’hypothétique perspective que son amant aurait la fantaisie de la prendre par cette voie. Cette pensée l’excitait.

Tout en se séchant et s’apprêtant à se parfumer, elle songeait que si telle était la manière dont il la pénétrerait, cela ne lui donnera probablement pas le temps de jouir. Cela faisait 9 jours que John ne l’avait pas vue, et comme il ne faisait que de courtes apparitions à Cannes, il sera pressé et lui fera l’amour sans préliminaires. Elle ne pourra lui résister car le désir la tenaille trop fort, mais le caractère impérieux de sa soif à lui ne lui laissera peut-être pas la chance d’apaiser ses sens en perpétuelle insatisfaction. Et l’amour anal demandait à la femme du temps, un climat de complicité progressif et l’euphorie de l’alcool ou d’une ligne de coke.

Que fera John, elle ne le savait pas encore, il devrait appeler entre 10 et 11 h. Elle espère qu’il aura tout le temps du déjeuner, alors elle saura lui donner une deuxième fois envie et sa soif à elle sera étanchée, elle sera enfin rassasiée. L’aimait-elle? Comment pouvait-on aimer quelqu’un qui vous consacrait une heure et demie par semaine? A peu près autant de temps que son coiffeur, à l’époque où elle se recoiffait le moral chez Jacques DESSANGE. Elle se brossa les cheveux, faisant bouffer les boucles avec soin.

Elle fixa les épingles qui retenaient chaque mouvement, chaque vague, un peu comme un torero pose les banderilles pensa-t-elle. Elle passa l’élastique qui serrait la queue de cheval et enfin attacha sa barrette en nacre et velours noir. Jacques DESSANGE était loin; la coiffure de Clara était prête.

7 h 15. Télématin diffusait l’extrait d’un vieux film en noir et blanc quand Clara attaqua les yeux. « LEYMERGIE doit être payé par Elysée Montmartre » pensa Clara en faisant rouler à petites mouvements experts la brosse qui allongeait ses cils. Clara aimait la forme de ses yeux, mais pas la longueur de ses cils. Le mascara venait corriger ce défaut et donnait à son regard une lourdeur et une densité irrésistibles pour certains. « You’ve got cat’s eyes. Tu as de beaux yeux de chat », lui disait John de temps à autres. Mais il appréciait surtout ses seins et ses jambes, et ses fesses en particulier. Les hommes vous regardent comme ça: un assemblage d’yeux, de seins, de fesses et de jambes.

A utiliser tour à tour ou séparément. Quant ils vous prennent par devant, ils se repaissent de vos seins. Quand c’est par derrière, c’est votre cul et vos jambes qui les tiennent en érection. Et nous, connes, de répéter, « T’as vu celle-là, elle a le cul plat. Ou elle a pas de poitrine. Ou des jambes comme des piliers. »  Comme si on n’avait pas de dos, d’épaules, de bras, de genoux, de pieds, de nuque!

Elle dessina au crayon le contour des lèvres avec attention. Puis appliqua sur celles-ci une couche uniforme de Gemey brillant. Elle se trouvait le teint un peu pâle et plombé. Elle appliqua donc un peu de Terre de Sienne, en commençant par les pommettes pour recouvrir les joues, le front et les cernes des yeux, à petits mouvements circulaires du pinceau.

Sa SWATCH automatique lui indiquait 7 h 40, elle avait le temps de se raser les jambes.

Elle décida qu’elle se vernirait également les ongles des pieds et des mains. De retour sous la douche, en laissant le jet et la mousse préparer l’action du rasoir, elle eut l’idée de se raser le pubis et l’entrecuisse tout entier. C’est une opération délicate et longue, mais elle avait le temps.

Il était dit qu’elle serait hyper-sexy aujourd’hui.

Après l’épilation intégrale, elle se détailla à nouveau dans le miroir, tout en s’enduisant le cou, les bras, l’arrondi et le dessous des seins, le ventre et les épaules de lait hydratant.

Elle vaporisa sur les parties rasées une eau de Cologne naturelle qui atténuerait le feu de la lame. Puis elle repassa au Nivea, n’oubliant aucun pli, aucun recoin de sa moitié australe, y compris entre ses fesses, ce qui lui causa en plus aigu la même sensation de désir et de gêne que tout à l’heure.

Après les peintures de guerre, elle ouvrit une vieille sacoche de docteur achetée il y a 20 ans aux puces, cherchant parmi les dessous qu’elle n’avait pas pu remplacer, ce qui était encore mettable.

Elle opta pour un porte jarretelle bordeaux. Elle n’avait plus de slip coordonné, tant pis, ou tant mieux pour son amant d’ailleurs, elle n’en portera pas.

Elle choisit des bas chair, il ne fallait que personne ne se doutât de son harnachement à la Mairie tout à l’heure.

Le Wonderbra noir faisait dépareillé, mais après qu’elle eût enfilé ses Charles Jourdan à bout découpé qu’elle avait négocié au marché Gambetta au tiers du prix, il fallait admettre que le résultat était stupéfiant: perchée sur ses talons, elle faisait bien 1 m 75 et ses jambes longues et musclées par la marche et la gym lui faisaient une ligne superbe. Le hâle de sa peau mate s’arrêtait au maillot où se formait un triangle de chair blanche comme dessiné au pochoir, que l’épilation à l’orientale rendait encore plus troublant. Sa chevelure noire et bouclée lui tombait en queue de cheval au milieu des omoplates et en se tournant aux trois quarts, ses épaules lui semblaient moins voûtées et son cou moins court. Le buste comprimé par les coussinets latéraux et inférieurs semblait vouloir contredire les lois de la gravitation et s’échapper du soutien-gorge qui l’emprisonnait. Une allure d’enfer!

Elle choisit une petite jupe anthracite assez serrante achetée en solde, avec un volant en éventail sur le devant et un chemisier champagne dont elle tempéra le large décolleté d’un faux foulard Hermès.

Une veste sage d’un gris assorti à la jupe lui donnait l’air de ce qu’elle était: une hôtesse d’accueil souriante et bien faite.

Elle décida de garer la Mini, près de la librairie de la Sorbonne. Elle remonta la rue des Belges jusqu’à la Croisette.

De l’autre côté du boulevard, le grand manège de chevaux de bois blanc et or attendait, figé, immobile. Elle se revoyait petite fille, assise en amazone sur les grands chevaux qui la faisaient tourner. Elle penchait alors la tête en arrière pour laisser ses cheveux flotter dans le vent, les yeux perdus dans les lumières du manège ou le bleu du ciel. Elle adorait ce sentiment de chavirer entièrement, de s’abandonner à une ivresse totale, hors de l’espace hors du temps. Le même vertige que lorsqu’elle fumait à 14 ans ses premières cigarettes, assise, jambes pendant dans le vide, au 7e étage de l’immeuble HLM, pour que ses parents ne sentent pas l’odeur du tabac. Elle avalait loin la fumée, encore et encore, jusqu’à avoir des cercles dans les yeux, des boules de feu, grisée  au point de devoir se raccrocher au chambranle, qui lui coupait les cuisses, pour ne pas tomber.

8 h 55. Elle pressa le pas, ne pas arriver en retard.

Eva vit qu’elle était plus belle qu’à l’accoutumée, mais se garda bien de le lui dire.

Les heures à l’accueil passaient vite. A peine un visiteur parti, qu’un des employés de la Mairie, hommes surtout, venait échanger quelques mots, la plupart espérant coucher avec cette femme qu’on devinait disponible. Mais Clara, qui aimait tant faire l’amour n’encourageait personne. Ils étaient tous mariés et elle ne voulait pas d’histoires au bureau, son job était la seule chose qui lui restait de son ancienne vie, depuis que Georges était parti et que Maryse étudiait à Paris.

Avec John c’était différent, il lui plaisait physiquement très fort. Il ne s’intéressait à elle qu’à travers son corps. Elle se sentait femme, avec des jouissances qu’elle n’avait jamais connues durant ses 14 années de mariage. Depuis presqu’un an qu’il la voyait, jamais il ne lui avait parlé d’avenir, ni de sa fille, ni de son travail. Au début elle avait pris cela pour du mépris. Mais ce n’était pas cela. John ne voulait pas l’aimer, il n’en avait ni le temps, ni le désir, puisqu’il aimait ailleurs et qu’elle le savait.

Les fois où il la voyait c’était pour explorer en elle tout son potentiel de sensualité, et il avait réussi au delà de ce qu’elle n’avait jamais soupçonné. Il l’avait transformé physiquement, Topfit, c’était pour lui, les bas et les talons aussi, ongles des pieds et des mains de même. Autant de chaînes dont il l’attachait, même (et surtout) quand il n’était pas là. Son message était « Ne te laisse jamais aller, pas un seul instant. Sois femme jusqu’au bout des ongles tout le temps, pour toi-même avant tout, aussi pour penser à moi en mon absence, si cela te fait plaisir. »

C’est ainsi que n’étant plus ni mère - Maryse ne reviendrait probablement pas, elle vivait « à la colle » avec un étudiant parisien - ni épouse, il lui restait ce rôle d’hyper féminité qui lui avait été révélée par John. Elle y avait trouvé comme une renaissance et s’adonnait depuis avec ivresse à vivre sous le regard d’envie des hommes et des femmes.

11 h 35. La nervosité de Clara était à son comble. John n’avait pas appelé.

« Il ne va pas me faire le coup une troisième fois » se répéta Clara comme une prière.

Deux fois John avait reporté le rendez-vous. D’habitude, il donnait peu d’explications, se limitait à celles qui concernaient ses affaires. Les dernières fois, il avait été plus gentil en l’appelant pour se décommander, presque tendre.

Elle en avait été touchée, troublée, mais aussi vaguement inquiète.

Elle se défendait de l’aimer, mais avait besoin de lui et de ces brèves rencontres à haute tension.

A midi, elle résolut de rester à la Mairie et de déjeuner d’une pomme et d’une bouteille d’Evian.

Il lui restait un mince espoir qu’il passe sur son lieu de travail. Il l’avait fait une fois, furtivement, pour lui déposer une paire de bas Wolford achetées à l’aéroport, accompagnés d’une rose.

A 13 h 15, il fit son entrée et son coeur bondit dans sa poitrine.

« Bonjour, Clara » fit-il avec son accent écossais un peu rocailleux. « I came to tell you I can’t see you to-day. I’m sorry. Je ne peux pas te voir aujourd’hui ».

« In fact, I can’t see you any longer. Je ne peux plus te voir » ajouta-t-il.

« Can you walk a minute? ». Tout en arpentant les quais du Vieux Port, il lui expliqua qu’à poursuivre leur relation, il ne pourrait que s’attacher à elle et cela lui était impossible. Il ne pouvait envisager d’avenir pour eux.

Il lui parla de son activité de courtier en bateaux, de sa vie de famille à Londres. Il ne reviendrait plus à Cannes. Il lui dit qu’elle était plus belle que jamais. Qu’elle était prête maintenant, qu’elle était une vraie femme.

Elle ne comprenait pas pourquoi s’il était proche de l’aimer maintenant il ne bousculait pas son mode de vie coincé. Elle se sentait flouée, humiliée, meurtrie. Elle n’arrivait pas à lui répondre en anglais, les mots ne franchissaient pas sa bouche. Sa lèvre inférieure tremblait sous l’émotion.

A 14 h elle franchit à nouveau les portes de la Mairie en grelottant de partout. L’après-midi se passa comme dans un cauchemar, mais le soleil de l’après-midi suffisait à la convaincre qu’elle ne rêvait pas.

A 18 h 30 elle quitta son travail et pendant trois quarts d’heure erra sans but.

Le Festival du Film venait de commencer. La Croisette battait son plein. Les jeunes professionnels faisaient balancer leur badge en grandes foulées heureuses et conquérantes. Les filles accréditées arboraient les robes du soir les plus diverses, les hommes presque toujours le smoking.

Clara savait qu’aucune des quelques dix mille femmes qui avaient débarqué là pour l’événement n’était aussi désirable qu’elle, aussi bonne pour l’amour, aussi prête à tout.

Elle en avait la conviction.

Mais elle était la seule à le savoir, et ce sentiment de ne pas être reconnue l’isolait tout à coup des autres.

Il n’y avait plus d’hôtesse sociable et souriante de Mairie.

Il n’y avait qu’une ex-jeune femme, seule, aux sens exacerbés comme ceux d’une femelle en chaleur, à côté de qui tout le monde passait, sans voir ce concentré de féminité et d’attente d’amour.

Son pas s’accéléra. L’air du mois de mai lui paraissait trop tendre, il lui fallait de la fraîcheur sur la peau. Elle décida de remonter la Croisette vers le Palais.

Elle courait presque, faisant claquer le sol de ses talons. Les yeux mi-clos, elle était sur orbite, heurtant d’autres météorites de noir vêtus sans rien changer à sa course.

Aux marches du Palais elle tendit la carte d’accréditation d’un jour qu’elle avait pris sur le bureau d’Eva.

« Libre circulation (Day Pass) 20 mai ».« Valable un jour seulement ». Comme si cette autorisation avait résumé sa vie entière à cette seule journée.

Les couples bavards en tenue de soirée qu’elle bousculait en traversant le hall maugréaient.

Trop de monde aux ascenseurs.

Elle prit les escaliers latéraux jusqu’au premier étage, puis une double porte de service en bois, pour se retrouver dans l’escalier de secours en béton peint gris perle, marches et rambarde.

En grimpant quatre à quatre les marches, elle tenait ses mains serrées contre ses cuisses pour dégager un peu la jupe moulante qui entravait son pas. Elle sentait la lisière de ses bas et les attaches du porte-jarretelles bordeaux.

Un sanglot lui noua la gorge.

Arrivée au troisième et poussa la porte et fut éblouie par la lumière et le monde.

Elle referma la porte derrière elle et s’y adossa un instant, reprendre souffle.

Elle vit la terrasse à l’autre bout.

Il ne lui fallut que quelques enjambées pour se retrouver sur l’immense terrasse embrassant la mer.

Elle essaya de fixer ce qui l’entourait, comme pour se raccrocher à quelque chose.

Les quelques couples qui se trouvaient sur la terrasse avaient simplement fui le discours de la salle principale et ne lui prêtaient aucune attention.

En face les îles étaient éclairées.

Dessous, sur la Croisette, un brouhaha lointain essayait de lui dire que la nuit était jeune.

Clara ne l’était plus.

Elle avait quarante ans aujourd’hui.

Elle déchira l’avant de sa jupe, pour désemprisonner entièrement ses mouvements ou pour exposer une dernière fois la chair de ses cuisses et de ses fesses nues, et enjamba d’un coup le garde-corps.

Au bruit de l’étoffe déchirée, tout le monde tourna la tête et ce fut le silence.

Bon anniversaire ma chérie se dit-elle en tombant.

Dans sa chute son regard bascula et se fixa au manège de chevaux éclairé de mille feux, tout proche. Ses sens avaient estompé les cris suraigus des femmes qui assistaient à la scène pour n’isoler qu’une musique, qui l’accompagna dans son vol, celle de l’orchestrion des grands chevaux de bois.

                                                                                                            lundi 22 mai 1995.

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